‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 93 sur 213 · LIVRE lll. LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ · texte numérisé non relu

LIVRE lll. LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ

éclatante des lois sociales qui établissent les rapports des ministres du culte avec la société civile. « Les prêtres, » dit-il d’abord, « sont dans l’ordre social des magistrats destinés au maintien et au service du culte. » De cette simple notion découlaient les principes dont trois dominaient tous les autres,

« Premier principe. — Toutes les fonctions publiques sont d’institution sociale; elles ont pour but Tordre et le bonheur de la société : il s’ensuit qu’il ne peut exister dans la société aucune fonction qui ne soit utile. » En conséquence devaient être supprimés, suivant l’orateur, tous les établissements, toutes les cures, tous les évêchés inutiles. Les archevêques, dont les fonctions n’étaient pas distinctes de celles des évêques, et les cardinaux, qui, nommés par un prince étranger, échappaient pour ainsi dire à la juridiction de leur pays en tant qu’ecclésiastiques, disparaissaient aussi devant ce premier principe. Il fallait ne conserver en France que les évêques et les curés dans un nombre proportionné aux besoins de la société.

a Second principe. — Les officiers ecclésiastiques étant institués pour le bonheur des hommes et pour le bien du peuple, il s’ensuit que le peuple doit les nommer. » Car, faisait observer Robespierre, on ne doit lui enlever aucun des droits qu’il peut exercer ; or il lui est aussi facile d’élire ses pasteurs que ses magistrats, ses députés et ses administrateurs. C’était donc à lui, et à lui seul, de nommer ses évêques et ses curés.

a Troisième principe. — Les officiers ecclésiastiques étant établis pour le bien de la société, il s’ensuit que la mesure de leur traitement doit être subordonnée à l’intérêt et à Futilité de tous, et non au désir de gratifier et d’enrichir ceux qui exercent ces fonctions. » Autrefois c’était l’inverse : aux pauvres desservants des campagnes, à ceux qui supportaient tout le poids de la besogne et consacraient leur vie au soulagement des malheureux, un salaire dérisoire ; aux fils de famille, aux abbés de salon, aux fainéants du clergé, les bénéfices considérables, que trop souvent on consacrait aux plaisirs les plus mondains, à l’entretien de quelque fille d’Opéra. Quant aux traitements, disait Robespierre, ils ne doivent pas être supérieurs à ceux des officiers de Tordre judiciaire ou administratif, car ils sont payés par le peuple, dont on ne saurait trop alléger les charges. Sur ce point, du reste, il déclarait s’en rapporter à la prudence du comité (1).

On voit avec quelle mesure, quelle circonspection, il traitait les matières religieuses. Il n’était pas dévot pour cela; seulement il ne se

(1) Séance du 31 mai. Voy. le Moniteur du 1*» juin 1790.

lilSTOIUE DE ROltESPlEBRE

croyait pas en droit de toucher aux choses qui sont du pur domaine de la conscience.

En terminant son discours, il attaqua cependant un point délicat, longtemps controversé, le célibat ecclésiastique. Beaucoup d’évêques, dans les premiers temps du christianisme, ont été mariés; ils ont été d’excellents pères de famille, et nous ne sachions pas qu’ils aient été de plus mauvais prêtres. Le célibat, d’abord volontaire, est devenu sous Grégoire VU une loi générale et obligatoire. Si les intérêts particuliers de l’Église y ont gagné, je doute qu’il en ait été de même pour le monde chrétien. Et puis, comment cet homme, détaché de bonne heure des liens et des affections de la famille, saura-t-il inspirer des sentiments qu’il ne lui est pas permis de partager? Et n’est-ce pas une impiété que de l’autoriser, dans la force de l’àge, quand il est si mal aisé de dompter les passions, à entretenir à voix basse, seul à seul, mystérieusement, dans la pénombre de l’église, une jeune femme de choses auxquelles il lui est interdit de songer? Mais, disent les partisans du célibat du prêtre, une famille, une femme, des enfants ne le distrairaient-ils pas de sa mission sacrée ? ne sacrifierait-il pas aux intérêts des siens les intérêts des fidèles? Sophisme l Car s’il n’a pas une femme et des enfants au sein de qui son cœur s’épanche et se rassérène dans les heures difficiles, il a l’Église, cette autre épouse qui ne le quitte pas, s’attache à lui, prend son àme, le suit pas à pas d’un œil jaloux, lui montre dans la société une rivale et dans le progrès un ennemi.

C’était là surtout le grand argument de Robespierre en faveur du mariage des prêtres. « 11 faut, » disait-il, « donner à ces magistrats, à ces officiers ecclésiastiques, des motifs qui unissent plus particulièrement leur intérêt à l’intérêt public. Il est donc nécessaire de les attacher à la société par tous les liens... » Ici, avant d’avoir achevé sa pensée, il fut interrompu par des murmures et des applaudissements. « Je ne veux rien dire, » poursuivit-il, « qui puisse offenser la raison ou l’opinion générale. » Mais interrompu de nouveau au moment où il se disposait à reprendre son sujet, il quitta la tribune sans avoir pu donner à ses idées sur cette matière un complet développement (1). •

(1) ^foniteur du 1®' juin 1790. M. Michelet, nous ne savons pourquoi, imagine que les journaux, furent d’accord pour ne pas imprimer (t. II, p. 335), influencés par les hauts meneurs jacobins. Si la plupart dos journaux ne mentionnèrent pas la proposition de Kobespierre, c’est qu’à eette époque le compte rendu des séances de l’Assemblée nationale était rédigé avec beaucoup de négligence. Il n’y a pas d’autre motif. M. Michelet cite les Uévoludons de Paris comme n’en n’ayant dit mot; il esi dans l’erreur. Ce jounial fait même mieux que le Moniteur, il cite en toutes lettres la motion de Kobespierre. (Voy. le numéro 43, t. IV, p. 54B.)

LIVUE III.

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