‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 2)Chapitre 92 sur 213 · LE ROI PREMIER COMMIS OE LA NATION · texte numérisé non relu

LE ROI PREMIER COMMIS OE LA NATION

Parmi les premiers, Malouet insista sur la nécessité d’abandonner au rui le droit de décider la paix ou la guerre. Pétion, parmi les seconds, se fit principalement remarquer ; et dès lors commença à rejaillir sur lui un peu de 'la popularité dont jouissait Robespierre. Il eut d’admirables mouvements et une entraînante éloquence. Lui aussi manifesta le vœu de voir la France, maîtresse elle-même de’ retenir ou de lancer la foudre, renoncer à toute ambition militaire, à tout esprit de conquête, et considérer ses limites actuelles comme posées par les destinées éternelles. Déléguer au roi le droit de paix ou de guerre, s’écriait Chabroud, ce serait mettre la constitution à ses pieds en lui disant : a Que votre volonté soit faite. »

Deux membres de la droite, de Praslin et du Châtelet, combattirent de leur mieux les arguments des adversaires de la prérogative royale. Après eux (17 mai) Robespierre monta de nouveau à la tribune; il entreprit de résumer le débat et de réduire la question à ses termes les plus simples. Dans l’opinion des préopinants, disait-il, le roi étant aussi le représentant de la nation, autant valait lui déléguer à lui seul le droit de déclarer la guerre. Mais, faisait observer Robespierre, il est impossible de prétendre que le roi est le représentant de la nation, il en est le commis et le délégué pour exécuter les volontés nationales.

A ces mots une formidable tempête s’éleva, et nombre de voix,’ f>arties du côté droit, demandèrent à grands cris le rappel à l’ordre de l’orateur. Robespierre alors se plaignit d’avoir été mal compris : il ne pouvait entrer dans son esprit de manquer de respect h la majesté royale, laquelle n’était autre à ses yeux que la majesté nationale (1). « Si mes expressions ont affligé quelqu’un, dit-il, je dois les rétracter : par commis je n’ai voulu entendre que l’emploi suprême, que la charge sublime d’exécuter la volonté générale ; j’ai dit qu’on ne représente la nation que quand on est spécialement chargé par elle d’exprimer sa volonté. Toute autre puissance, quelque auguste qu’elle soit.

(1) A propos (le cet incident, le Moniteur du 29 mai suivant contenait une lettre qui vaut la peine d’être reproduite ici. « Je viens de lire, Monsieur, dans le nunuiro 139 du Moniteur, que M. de Rol>espierre ayant dit, dans la séance du lundi 17, que le roi est le commis de la nation, MM. d’Estourrael, de Murinais, etc., demandèrent qu’il fût rappelé h l’ordre. — J’avois vu dans le numéro 139 que, la veille même, M. de Montlosier s’étant le premier ser\*i de cette expresion, et ayant dit expressément à l’Assemblée : Le roi est le commis de la nation, et non le vôtre, ces Messieurs n’avoient pas donné le moindre signe d’improbation. — Expliquez-moi, je vous prie, Monsieur, pourquoi les membres de l’Assenil)lée, qui ont trouvé cette expression si répréhensible dans la bouche de M. Robespierre, l’avoient trouvée fort bonne, la veille, dans la bouche de M. de Montlosier? Un mot (^st-il bon ou mauvarts, suivant qu’il est prononcé à droite ou à gauche? H est nécessaire, ce me semble, pour l’usage de la langiie, de savoir à quoi s’en tenir a cet égard. — Un Abonné. » Il n’était pas possible de faire avec plus d’esprit et de raison la critique des braillards du côté droit.

IIISTOIRK DE DODESPIEURK

n’a pas le caractère de représentant du peuple. Je dis donc que la nation doit confier à ses représentants le droit de la guerre ou de la paix. A toutes ces réflexions j’ajoute qu’il faut déléguer ce pouvoir à qui a le moins d’intérêt à en abuser. Le Corps législatif n’en peut abuser jamais, mais c’est le roi armé d’une puissante dictature qui peut le rendre formidable, qui peut attenter à la liberté, à la constitution. » Impossible de nier, suivant lui, que le roi n’eût plus d’intérêt à déclarer la guerre que les véritables représentants de la nation, qui, citoyens eux-mêmes, allaient rentrer dans la classe des citoyens nue la guerre atteint tous indistinctement Et là où le premier pouvait espérer un surcroît de puissance, les autres redoutaient de graves périls pour la liberté et la constitution, qui ne sont jamais à l’abri des coups de main d’un pouvoir trop bien armé. S’associant donc au projet de Pétion, par lequel il n’était permis au pouvoir exécutif de déclarer la guerre que du consentement de l’Assemblée législative, il essayait de démontrer combien futiles étaient la plupart du temps les motifs des gouvernements de se livrer à des entreprises offensives contre d’autres nations. Ainsi, dans l’espèce,* qu’invoquait-on pour prendre les armes en faveur de’ l’Espagne? un pacte de famille ; comme si c’était un pacte national ; « comme si les querelles des rois pouvaient être celles des peuples. » Il fallait en conséquence prendre le sage parti de laisser au Corps législatif lui-même le droit de décider la paix ou la guerre, si, pour l’avenir, on voulait préserver le pays des plus grands dangers (1).

Après lui, Fréteau, dans la séance du lendemain, soutint les mêmes principes. Ce jour-là Mirabeau prit la parole. Les députés patriotes savaient d’avance quelles devaient être ses conclusions, et que, gagné par la cour, encouragé par La Fayette (2), il tenterait de faire investir le roi du droit absolu de décider la paix ou la guerre. Aussi ne fut-il pas écouté avec l’attention religieuse et la sympathie qu’on avait coutume de lui accorder; et si quelques applaudissements du côté droit accueillirent ses paroles, les improbations de ses amis lui apprirent combien déjà il avait perdu de la faveur populaire. Dans un discours d’une immense étendue, il s’attacha à prouver que c’était au roi à déclarer la guerre, aux représentants de la nation à la sanctionner ou à la désapprouver. Il était bien temps, quand le mal était fait!

(1) Moniteur du 19 mars 1790. Ce discours de Robespierre est également tronqué. Le Courrier de Provence se contenle de dire que l’opinion et les arguments de Robespierre rentrent dans ceux do M. Petion de Villeneuve, numéro 145, t. VIII, p. 25B. Le Point du jour n’est p.ns plus explicite.

(2) Mémoires de Ferrières, t. II, liv. VI, p. 19.

LIVUE ll[.

BAllNAVE ET MlUABEAü

Cependant telles étaient les précautions oratoires dont il croyait devoir envelopper le secours prêté par lui en cette occasion à la cour que, en tète de son projet de décret soumis à l’Assemblée, il demandait que ce droit fût concurremment délégué au pouvoir exécutif et au pouvoir législatif. Mais il n’en armait pas moins le premier d’une force redoutable auprès de laquelle n’était rien la prérogative toute morale réservée à l’Assemblée, dont le veto courait grand risque de demeurer une lettre morte.

Pour lutter avec un pareil aüilète Barnave se présenta. Jeune, ardent, ivre de popularité, et se sentant soutenu, il ne fut pas inférieur à cette rude làclie, serra de' près son adversaire dans tous ses arguments et reprit ceux déjà développés par Pétion et Robespierre. Aux applaudissements frénétiques par lesquels l’Assemblée et les tribunes interrompirent plus d’une fois le brillant orateur, Mirabeau put s’apercevoir que la balance ne penchait pas de son côté. Dans la soirée qui suivit cette séance il y eut au dehors, contre l’immortel tribun, un véritable déchaînement ; le lendemain matin on criait par les rues : La grande Trahison du comte de Mirabeau ^ libelle imprimé pendant la nuit, et .dans lequel on l’accusait d’avoir reçu une grosse somme de la cour pour défendre la prérogative royale concernant le droit de paix et de guerre (1). Lui, cependant, était loin de s’avouer vaincu, et, puisant dans son indomptable orgueil la force de résistance nécessaire, il opposait à ses adversaires un front d’airain et une parole superbe.

Le samedi 22 mai, Adrien Duport ayant dit que personne ne contestait au Corps législatif le droit de décider la guerre et la paix : «Je le conteste formellement, » s’écria avec impétuosité Mirabeau. Et dans un nouveau discours, mordant, ironique, et où se trahissaient les per- . plexités de son âme, il tenta, à force de génie, d’arracher à l’Assemblée une victoire indécise. L’initiative au roi, tel était le point capital à ses yeux, et sur lequel il insista particulièrement. On connaît les apostrophes, à jamais fameuses, de cet admirable discours : « Et moi aussi on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe, et maintenant on crie dans les rues : La grande Trahison du comte de Mira-beau... Je n’avais pas besoin de cette leçon pour savoir qu’il est peu de distance du Capitole à la roche Tarpéienne(2).» Mais,'peine inutile, l’Assemblée se montra inébranlable : elle décida que la guerre ne pourrait être déclarée que par un décret rendu par elle sur la'propo-

Mémoires de Ferrières, t. II, liv. VI, p. 34.

(2) Voy. dans les numéros 141, 142, 144 du Moniteur, les deux grands discours pi’onoiicés par Mirabeau daiis cette discussion, et littéralement insérés sur ses propres manuscrits.

HISTOIRE DE RÜBESIMERRF

sition formelle et nécessaire du roi, et sanctionné par lui. Ainsi se trouva profondément modifié le premier article du décret qu’avait proposé Mirabeau, en termes très-vagues et ambigus, et qui déléguait concurremment à l’Assemblée et au pouvoir exécutif l’exercice du droit de. guerre et de paix. Lui-même d’ailleurs, au dernier moment, sentant la victoire lui échapper, s’était rallié à la nouvelle rédaction présentée par Fréieau (1). Les autres articles demeurèrent conformes à sa rédaction ; c’est pourquoi le décret fut baptisé par le public du nom de décret-Mirabeau.

En définitive, ni les royalistes ni les patriotes de l’Assemblée n’avaient triomphé; cependant les uns et les autres feignirent d’être satisfaits. Il en fut de même au dehors : le peuple et la cour, chacun de son côté, applaudirent également au décret. Toutefois le peuple ne se trompa point sur le mobile auquel avait obéi Mirabeau, et, au sortir de la séance, l’illustre orateur put entendre Tépithète de traître retentir à ses oreilles; tandis que la foule qui remplissait le jardin des Tuileries saluait de ses acclamations sympathiques Harnave, Alexandre de Lameth, Pétion et Robespierre.

A l’aspect de celte foule enthousiaste et joyeuse, on avait vu le petit dauphin battre des mains lui-même à l’une des fenêtres des Tuileries, comme si, lui aussi, il eût applaudi au décret. Camille Desmoulins s’empara de celte circonstance pour se livrer à une de ces facéties auxquelles, avec une étonnante légèreté, il se laissait quelquefois aller dans son journal, si rempli d’ailleurs de pages charmantes où la verve railleuse et la grâce ne nuisent en rien au bon sens. 11 n’était, pour sa part, nullement content du décret. Aussi, après avoir montré le peuple reconduisant en triomphe Rarnave, Pétion, Lameth, Duport, d’Aiguillon et tous les Jacobinsillustres, ajoutait-il : « Il s’imaginoit avoir remporté une grande victoire, et ces députés avoient la faiblesse de l’entretenir dans une erreur dont ils jouissoient. Robespierre fut plus franc. Il dit à la multitude qui l’entouroit et l’étourdissoit de ses battements : « Eh ! Messieurs, de quoi vous félicitezvous? le décret est détestable; laissons ce marmot battre des mains à sa fenêtre : il sait mieux que nous ce qu’il fait (2)...»

(1) Voici comment, dans son journal, Mirabeau rond compte de ce mezzo termine : « Tous les dissentiments se sont confondus dans le grand intérêt national. MM. le baron de Menou, Baniave, Lametb, Duport, Robespierre et autres, qui, par les projets de décrets qu’ils avaient préparés ou appuyés, sembloient ne vouloir confier qu’au seul Corps législatif le droit exclusif de prononcer sur la guerre, ont senti que le concours royal étoit nécessaire, et sont convenus de l’exprimer do la manière la plus énergique. U {Courrier de Provence^ numéro 147, t. VIII, p. 316.)

(2) Révolutions de France et de Brabant, numéro 2B, p. 615-616.

LIVUE III. LETTRE A CAMILLE DESMÜÜLIXS 255

Cet article, échappé à l’étourderie de Camille, avait le tort grave de poser Robespierre comme s’insurgeant contre un décret de l’Assemblée constituante, pour laquelle il professa toujours un respect absolu pendant toute la durée de sa session. Homme de droit avant tout, il n’entendait point transporter sur la place publique les orages dont cette assemblée était quelquefois le théâtre; et ce qu’il croyait pouvoir dire.au sein de la représentation nationale, parlant à ses collègues, ou au club des Jacobins, il ne se serait pas cru permis de le prononcer dans la rue, ou dans un jardin public, en présence delà foule. Fort mécontent de la plaisanterie de l’auteur des Révolutions de France et de Brabant^ il prit la plume, et lui adressa une lettre assez sèche : « Je dois. Monsieur, relever l’efreur où vous avez été induit, » écrit-il après avoir cité le passage qui le concernait. « J’ai dit à l’Assemblée nationale mon opinion sur les principes et sur les conséquences du décret qui règle l’exercice du droit de paix et de guerre ; mais je me suis borné là. Je n’ai point tenu dans le jardin des Tuileries le propos que vous citez. Je n’ai pas même parlé à la foule des citoyens qui se sont assemblés sur mon passage au moment où je le traversois. Je crois devoir désavouer ce fait : 1® parce qu’il n’est pas vrai; 2“ parce que, quelque disposé que je sois à déployer toujours dans l’Assemblée nationale le caractère de franchise qui doit distinguer les représentants de la nation, je n’ignore pas qu’ailleurs il est une certaine réserve qui leur convient. J’espère, Monsieur, que vous voudrez bien rendre ma déclaration publique par la voie de votre journal, d’autant plus que votre zèle magnanime pour la cause de la liberté vous fera une loi de ne pas laisser aux mauvais citoyens le plüs léger prétexte de calomnier l’énergie des défenseurs du peuple. »

Cette lettre peint à merveille ce soin de sa dignité personnelle dont Robespierre se montra toujours excessivement jaloux. Jamais il ne la sacrifia à une vaine popularité, et, pour la sauvegarder, il s’exposera dans les circonstances les plus difficiles aux ressentiments des révolutionnaires exaltés. Quant à Camille, il s’empressa d’insérer la lettre de son cher camarade de collège, mais non sans se plaindre de son ton un peu solennel, et sans maugréer un peu contre la leçon (1). Son admiration et son amitié pour Robespierre n’en parurent, du reste, altérées en rien. Quelques écrivains ont prétendu que Camille avait été le constant adulateur de Robespierre ; mettons admirateur au lieu d'adulateur^ et nous serons dans le vrai. Dans tous les cas, son adula-

(1) Voy. dans le numéro 30 de son journal (j). 300) les réflexions que lui suggère la lettre de Robespierre.

HISTOIIU-: DK ROBESPIERRE

tion aurait été bien désintéressée; car, au .moment où nous sommes, l’ancien condisciple de Desmoulins n’était investi d’aucun pouvoir, et c’est en général aux puissants que s’adressent les adulations. Cet adulé était même* désigné d’avance aux vengeances de la cour, dont beaucoup de gens alors espéraient encore et présageaient le triomphe. Si l’auteur du Vieux Cordelier ne varia jamais d’opinion sur Robespierre, c’est que celui-ci, sous la royauté constitutionnelle comme sous la République, demeura immuable dans ses principes.

Les discussions de l’Assemblée constituante, on l’a vu, étaient souvent interrompues par des propositions incidentes dont il était urgent de s’occuper tout de suite, par des nouvelles alarmantes venues des provinces, par des récits d’événements fâcheux auxquels il était indispensable d’apporter un prompt remède. Ainsi le 19 'mai, au milieu des débats relatifs à l’exercice du droit de paix et de guerre, on apprit que de graves troubles avaient éclaté à Montauban et que plusieurs gardes nationaux, défenseurs des décrets de l’Assemblée, avaient succombé dans cette ville sous les coups du fanatisme. Quatre ou cinq cents femmes, les unes armées d’épées, les autres ayant un pistolet à la ceinture, avaient envahi un couvent de la ville pour s’opposer à ce que lès officiers municipaux dressassent, conformément à la loi, l’inventaire des titres des moines, tandis que des enragés parcouraient la ville, demandant des fusils afin de tirer sur les protestants. Dans l’église des Cordeliers, un homme était monté en chaire pour exciter le peuple au massacre des dragons qui, animés d’un sincère patriotisme, essayaient d’apaiser le désordre; après quoi, ayant arraché de son chapeau la cocarde nationale, il l’avait déchirée et foulée aux pieds.

Telles étaient les fureurs des partisans de l’ancien régime, que la Révolution, clémente d’abord, devait plus tard, pressée par la nécessité, réprimer par d’horribles moyens. Tout le Midi semblait s’embraser des lueurs sanglantes du seizième siècle. Car ce n’était pas à Montauban seulement que des réactionnaires en délire s’acharnaient à pousser aux armes des populations superstitieuses, ^en leur montrant la religion menacée. Une motion de dom Gerle, à ce que laissa entendre

LlVllK m. APPARITION DK SAINT-JUST 25*7

Charles de Lameth, n’avait pas peu contribué à provoquer ces complots. II faut dire ce qu’était cette motion. Dans le courant du mois précédent, ce moine chartreux, qui siégeait pourtant sur les bancs de la gauche, non loin de Robespierre, avait proposé à l’Assemblée de déclarer que la religion catholique continuait à être la religion de l’État, voulant simplement prouver par cette déclaration que, en s’emparant des biens de l’Église, on n’avait nullement l’intention de porter atteinte à la religion. Accueillie avec transport par les royalistes, cette motion imprudente, retirée le lendèmain par son auteur, avait été reprise aussitôt par le côté droit. Un ordre du jour motivé en avait fait bonne justice; mais une protestation factieuse contre la délibération concernant la religion catholique, protestation signée par deux cent quatre-vingt-dix-sept membres de l’Assemblée, et répandue à profusion en France, avait jeté l’alarme dans beaucoup de consciences et mis en feu un certain nombre de provinces.

Ce fut à l’occasion de cette protestation que retentit pour la première fois le nom d’un jeune homme inconnu, destiné, lui aussi, à une existence orageuse et à une universelle renommée. Une trentaine d’exemplaires de la déclaration fanatique des membres du côté droit lui avaient été envoyés pour qu’il les distribuât dans sa commune. Mais l’expéditeur s’était bien trompé en croyant trouver en lui un complice. Indigné, il les avait brûlés en pleine assemblée municipale, en jurant, la main étendue sur la flamme qui dévorait le libelle, de mourir pour la patrie. Une adresse de la municipalité de Blérancourt, relatant ce fait, avait été lue en séance du soir, le 1 8 mai, et l’Assemblée, au milieu des applaudissements, en avait ordonné l’impression et la distribution à tous les députés (1). Ce jeune homme, c’était Saint-Just, le futur ami, le compagnôn fidèle de Robespierre dans la carrière de la Révolution.

Charles de Lameth ayant dit que, même avant la motion de dom Gerle, on s’occupait d’opérer la contre-révolution à Toulouse, à Bordeaux et à Montauban, et que la poste avait elle-même répandu des écrits incendiaires dans ces différentes villes, le bouillant Cazalès le traita de délateur, le somma de fournir des preuves, comme si elles n’étaient pas écrites en lettres de sang. Vieillard, au nom du comité des rapports, soumit à l’Assemblée un projet de décret qui mettait les non-catholiques sous la protection spéciale de la loi et enjoignait à tous les citoyens de ne porter d’autre cocarde que la cocarde na-

(1) Point du jour, numéro 308. Voy. aussi notre Histoire de Saint-Just, t. I, liv. I, p. 81. Édition Méline et Cans, Bruxelles, 1860.

HISTOIRK DE ROBESPIERRE

tionale. Gazalès, avec sa violence accoutumée, ne craignit pas de proposer un amendement insultant pour les victimes. Robespierre, se levant alors, combattit avec tant d’énergie, au nom de la tolérance et de la justice, ce malencontreux amendement qu’il fut retiré par son auteur ; l’Assemblée, d’une voix unanime, vota le décret réparateur (1).

Sans le vouloir il contribua, quelques jours après, à faire écarter un amendement proposé par Mirabeau comme article additionnel au décret sur le droit de guerre et de paix, et en vertu duquel tous les traités passés jusqu’à ce jour avec les puissances étrangères devaient être examinés dans un comité spécial et soumis ensuite à la ' ratification de l’Assemblée. Selon Robespierre , l’article additionnel proposé était une conséquence forcée du décret; seulement il était d’une telle importance pour la prospérité du pays qu’il lui paraissait impossible qu’on le votât sans préparation et sans discussion. Mirabeau, reconnaissant la justesse de cette observation, se rallia immédiatement à la motion de son collègue, tout en maintenant l’utilité de son amendement. Mais, suivant quelques membres, la simple discussion d’un pareil article équivaudrait à une déclaration de guerre, et l’Assemblée, allant plus loin que ne l’eùt souhaité Robespierre, passa à l’ordre du jour.

Dans ce même mois de mai, où s’agitèrent tant de questions vitales pour un grand peuple, se discuta aussi une question grosse de tempêtes : nous voulons parler de la question religieuse.

Comme toute l’ancienne administration française, l’Église de France était en proie à un désordre, à une incohérence, à un défaut d’unité auxquels il parut impossible à l’Assemblée nationale de ne pas remédier. La corruption qui minait les hautes classes de la société n’avait pas épargné le* clergé, dont les plus hauts dignitaires offraient au monde le spectacle déplorable des mœurs les plus scandaleuses. Ajoutez à cela une inégalité monstrueuse, plus choquante qu’ailleurs dans un ordre qui, par son origine, semblerait devoir être, au contraire, l’asile de l’égalité et de la charité. Une espèce de chaos régnait dans

(1) Voy. le Point du jour, noméro 305. Le ' ifom'teur ne mentionne même pas ce discours de Robespierre.

LIVIIK Ul. LA CONSTITUTION CIVILE DU CLEllGE 259

la distribution des diocèses et des cures : à côté d’un évêché d’une immense étendue s’en trouvait un ne mesurant pas plus de vingt lieues carrées. Même disproportion existait dans la répartition des bénéfices. Là un pauvre curé de campagne, vieilli dans son ministère, surchargé de besogne, avait pour tout revenu une somme de sept cents livres, tandis que non loin de lui un riche titulaire sans fonction absorbait à lui seul la fortune de deux cents particuliers (1).

Était-il permis à l’Assemblée constituante de modifier tout cela, de démolir le vieil édifice clérical pour le reconstruire d’après les règles de la justice et du droit, et le mettre en rapport avec les nouvelles institutions du pays? Oui, disaient les austères réformateurs; non, répondait le clergé par la bouche de l’archevêque d’Aix : « Jésus- Christ a donné sa mission aux apôtres et à leurs successeurs pour le salut des fidèles ; il ne l’a confiée ni aux magistrats ni au roi... On vous propose aujourd’hui de détruire une partie des ministres, de diviser leur juridiction ; elle a été établie et limitée par les apôtres ; aucune puissance humaine n’a droit d’y touclier. » Mais, en celte circonstance, les véritables successeurs des apôtres n’étaient ni les évêques, ni les archevêques ; c’étaient de simples curés comme l’abbé Grégoire, l’abbé Gouttes et les députés du côté gauche, qui voulaient réformer, moraliser le clergé et faire revivre dans son sein les divins principes prêchés autrefois par Jésus.

Les évêques et les nobles avaient beau s'unir dans une opposition maladroite (2) pour entraver la marche de la Révolution ; irrésistible comme la mer qui monte, elle s’avançait toujours, brisant sous ses pieds les obstacles. Toutes les résistances furent impuissantes; l’Assemblée passa outre. A ceux qui réclamaient un concile Camus répondait qu’il ne s’agissait que de régler les rapports du clergé avec la constitution nouvelle et que ce n’était pas de la compétence des conciles. U n’était point question d’ailleurs de toucher aux dogmes. « Cependant nous sommes une Convention nationale et nous pourrions changer la religion, » disait avec menace Camus en se tournant vers ceux dont les fureurs troublaient les délibérations d’où allait sortir la constitution civile du clergé.

D’après les plans du comité ecclésiastique, elle était calquée sur la constitution politique du pays : ainsi on établissait un siège épiscopal par département et une paroisse par commune. L’élection étant la base de la hiérarchie administrative et judiciaire, elle était également pro-

(1) Rapport de Treilhard, lu dans la séance du 30 mai 1790.

(2) Le mot est d’un royaliste, de Ferrières. Voy. ses Mémoires, t. IT, lir. VI, p. H.

posée pour la nomination des évêques et des curés, et en cela on en revenait aux traditions de la primitive Église. Enfin les fonctions ecclésiastiques étaient rétribuées par l’État et rémunérées suivant leur importance. Ce plan, on le voit, ne touchait à aucun point du dogme ; mais il faisait cent fois pis en rognant les gros traitements des hauts barons de l’Église, en extirpant des abus séculaires si chers à une partie du clergé. Ce fut le principal grief de ces âmes dévotement colères, et de là naquirent ces fureurs d’un genre particulier qui jadis avaient arraché ce cri au poète : T antœ ne animis cœlestibus irœ !

Quelle fut dans cette discussion solennelle l’attitude de Robespierre? 11 importe de bien la préciser ; car, en cette circonstance comme en beaucoup d’autres, son rôle a été singulièrement dénaturé. Un historien, nous l’avons dit déjà, l’a presque représenté comme un dévot, cherchant à se concilier les bonnes grâces des prêtres (1). Bizarre erreur d’un esprit systématiquement prévenu. Personne, on peut l’affirmer hardiment, n’avait moins de préjugés religieux que Robespierre. C'était un libre penseur de l’école de Rousseau, partisan de la plus large tolérance aussi bien pour les fidèles que pour les incrédules ; il n’avait personnellement de préférence pour aucun dogme particulier. Et quand plus tard nous le verrons, après avoir fait affirmer la liberté absolue de tous les cultes, inviter la Convention à pjoclamer la reconnaissance de l’Être suprême et de l’immortalité de l’âme, ce ne sera pas, comme se l’imaginent à tort une foule de gens fort mal renseignés, pour fonder une religion nouvelle, mais bien au contraire pour réagir contre la tyrannie de ces fanatiques d’un nouveau genre qui, proscrivant le culte catholique et prêchant l’athéisme, violentaient les consciences, et prétendaient les soumettre de force au culte de la déesse Raison.

Toute question de dogme et de théologie réservée, il y avait, aux yeux de Robespierre, entre l’institution civile et l’institution religieuse, des rapports nécessaires; il lui paraissait indispensable, en un mot, de fixer, si l’on peut s’exprimer ainsi, la religion civile. Il monta donc à la tribune pour soutenir le plan du comité, lequel était la consécration

(1) Michelet, Histoire de la Révolution^ t. II, p. 335.

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