LIVRE 111. — DU TRAITEMENT DES ECCLÉSIASTIQUES
ris, 20,000 aux évêques des villes d’une population de cinquante mille âmes et au-dessus, 12,000 à tous les autres évêques, paraissaient être au comité un traitement convenable et suffisant. Mais, avec sa fougue habituelle, Cazalès attaqua ce chiffre comme de beaucoup inférieur aux besoins de l’Église, et, le mot de charité à la bouche, sans se soucier des charges énormes dont il grevait la fortune publique, il ne proposa rien moins que 150,000 livres pour l’évêque de Paris, â0,000 livres pour les évêques de Lyon, Bordeaux, Marseille..., et le reste à l’avenant, «f Messieurs, » dit Robespierre, « j’adopte les principes du préopinant, mais j’en tire une conséquence un peu différente : on vous a parlé de religion et de charité; saisissons l’esprit de la religion, agrandissons les idées de charité, et nous verrons que l’article du comité ne pèche rien moins que par l’économie. L’Auteur pauvre et bienfaisant de la religion a recommandé au riche de partager ses richesses avec les indigents ; il a voulu que ses ministres fussent pauvres ; il savait qu’ils seraient corrompus par les richesses; il savait que les plus riches ne sont pas les plus généreux ; que ceux qui sont séparés des misères de l’humanité ne compatissent guère à ces misères ; que par leur luxe et par les besoins attachés à leurs richesses ils sont souvent pauvres au sein même de l’opulence... »
Le vrai moyen de soulager les pauvres n’était donc pas, à son sens, de remettre des sommes considérables aux ministres de la religion et de leur confier le soin de les répandre. 11 appartenait au législateur de diminuer le nombre des malheureux au moyen de sages lois économiques, de bonnes mesures administratives ; mais faire dépendre du caprice et de l’arbitraire de quelques hommes la vie et le bonheur du peuple lui paraissait une souveraine imprudence. Vérités éternelles qu’on ne saurait trop répéter à ceux qui s’imaginent que l’aumône est le dernier mot de la charité, et qu’il n’y a pas de meilleur remède à apporter aux misères humaines. La véritable bienfaisance, disait l’orateur, consiste à réformer les lois antisociales, à assurer l’existence à chacun par des lois égales pour tous les citoyens sans distinction. Nonseulement il repoussait énergiquement les propositions exagérées de Cazalès, mais le comité lui-même lui semblait s’être montré trop large dans la fixation du chiffre des traitements. La somme de 12,000 livres était, à ses yeux, une rétribution suffisante. 11 pensait même qu’il serait encore plus conforme à la justice de réduire cette somme, et qu’on ne devait accorder à aucun évêque un traitement supérieur à 10,000 livres (1).
(1) Voy. lo Moniteur du 17 juin 1790, et aussi le Courner de Provence, uuméro 156, t. IX, p. 12.
On voit donc à quel point M. Michelet s’est trompé en peignant Robespierre comme cherchant à s’attirer les prêtres et à prendre un point d’appui dans le clergé. Lui marchander ainsi son salaire, le froisser dans ses intérêts pécuniaires, n’était pas assurément le moyen de l’attendrir et de le gagner. Mais, on ne saurait trop le répéter et la preuve en est à chaque page de cette histoire, jamais Robespierre ne se laissa guider par des considérations personnelles; il suivait la voie que lui traçait sa conscience sans se préoccuper de l’opinion. Certes, sa ligne de conduite lui conciliait bien des cœurs; mais que d’ennemis puissants et impitoyables elle lui suscitait ! L’Assemblée crut devoir se montrer moins parcimonieuse et vota le projet du comité. Quelle charge de moins pour le budget de la France, si la voix de Robespierre eût été écoutée I
Sur le traitement des curés et des simples prêtres il ne dit rien ; ce traitement était modique, et ce n’étaient pas les faibles ressources de ceux qui se trouvaient placés plus près du pauvre qu’il aurait voulu diminuer.
On venait de pourvoir à l’existence du clergé futur; il fallait maintenant assurer celle de l’ancien clergé, dont les biens avaient été dévolus à la nation.
Ce fut un de ses membres, l’abbé d’Expilly, qui, le mardi 22 juin, vint, au nom du comité ecclésiastique, déclarer, après avoir flétri le scandaleux contraste existant entre une religion fondée sur l’humilité et le mépris des richesses et le luxe insolent que déployaient ses ministres, déclarer, disons-nous, que le clergé n’avait été qu usufruitier des biens immenses dont il avait joui jusqu’ici et proposer à l’Assemblée de décider que, à compter du 1®*“ janvier 1790, le traitement des archevêques et évêques dont les revenus n’excédaient pas jadis la somme de 12,000 livres ne subirait aucune réduction; que les titulaires dont les revenus étaient supérieurs à cette somme auraient également ce traitement de 12,000 livres, plus la moitié de leur excédant de revenus, sans que le tout pût dépasser la somme de 30,000 livres.
Castellane, Rœderer, Beaumetz et quelques autres députés combattirent vivement le projet du comité ; les uns invoquant la générosité
Liviit: III.