DU TRAITEMENT DES ECCLESIASTIUUES
de la nation, l’habitude que les anciens titulaires avaient de la jouissance de biens dont l’importance même leur avait imposé certaines obligations ; les autres, parlant au nom des créançiers dont les intérêts seraient compromis, excipaient de la possession ancienne, cherchaient à éveiller la pitié de leurs collègues en faveur de prélats pour qui la réduction serait peut-être un coup mortel, et allaient jusqu’à accuser le comité de cruauté envers des vieillards qui ne pouvaient changer leurs habitudes. « Tous ces raisonnements, » dit le journal de Mirabeau, « ont été fortement réfutés par M. Robespierre (Ij. »
Prétendre, sous le prétexte de la non-rétroactivité de la loi, qu’il n’était pas permis de toucher aux revenus des titulaires ecclésiastiques, c’était, à son avis, oublier que ces titulaires étaient des fonctionnaires publics, salariés par la nation, laquelle avait toujours le droit de modifier les salaires, ainsi que l’Assemblée en avait usé elle-même à l’égard d’une foule d’officiers publics. Comment donc ceux qui ne s’étaient pas opposés à l’aliénation des biens du clergé, dans l’intérêt général, pouvaient-ils logiquement réclamer aujourd’hui contre la réduction de ses revenus ?
Quant à invoquer en faveur des évêques la munificence delà nation, c’était une dérision. « Quelle est donc la générosité qui convient à une nation grande ou petite et à ses représentants? Elle doit embrasser sans doute l’universalité des citoyens; elle doit avoir surtout pour objet la classe la plus nombreuse et la plus infortunée. Elle ne consiste pas à s’attendrir exclusivement sur le sort de quelques individus condamnés à recevoir un traitement de trente mille livres de rente. Pour moi, je la réclame, au nom de la justice et de la raison, pour la multitude innombrable de nos concitoyens dépouillés par tant d’abus; pour les pères de famille qui ne peuvent nourrir les nombreux citoyens qu’ils ont- donnés à la patrie ; pour la foule des ecclésiastiques pauvres qui ont vieilli dans les travaux d’un ministère actif et qui n’ont recueilli que des infirmités et la misère, dont les touchantes réclamations retentissent tous les jours à nos oreilles. Vous avez à choisir entre eux et les évêques. Soyez généreux comme des législateurs, comme les représentants du peuple, et non comme des hommes froids et frivoles qui ne savent accorder leur intérêt qu’aux prétendues pertes de ceux qui mesurent leurs droits sur leurs anciennes usurpations, sur leurs besoins factices et dévorants, et qui refusent leur compassion aux véritables misères de l’humanité. »
Arrivant à cet autre argument tiré des dettes contractées par les
(1) Courrier de Provence, numéro 158.
évêques, il voyait une raison de plus pour ne pas accorder un revenu considérable à des hommes que leur immense fortune n’avait pfas empêchés de contracter des dettes énormes, peu en rapport avec la modestie et les vertus auxquelles les obligeait le caractère sacré dont ils étaient investis. C’était là, d’ailleurs, une considération médiocre à opposer aux principes qui devaient diriger dans la main du législateur la dispensation des biens nationaux. Et d ailleurs 30,000 livres n’étaientelles pas une somme suffisante pour qu’ils pussent, en vivant avec un peu plus d’économie, parvenir à satisfaire leurs créanciers (1).
On comprend ce que de telles paroles durent causer de ressentiments parmi les membres du clergé supérieur, frappés dans leurs intérêts matériels, flétris pour leurs prodigalités ruineuses. Il ne manqua cependant pas d’orateurs pour soutenir leur cause, et la séance du 22 se termina par une proposition de Thouret, tendant à l’établissement d’une échelle en vertu de laquelle les revenus actuels des titulaires se seraient balancés proportionnellement à leurs revenus anciens entre 30,000 et 120,000 livres.
Reprise le lendemain, la discussion ne fut pas moins vive. A Clermont-Tonnerre osant parler des prétendus droits des ecclésiastiques à la reconnaissance du peuple répondit Ricard, qui demanda quels étaient les titres des évêques et où étaient les preuves de leur patriotisme pour solliciter de la nation des préférences et des sacrifices. Pétion parla dans le même sens. Cazalès revint à la charge; et Le Chapelier ayant appuyé la proposition de Thouret, en l’amendant légèrement, Robespierre remonta à la tribune afin de réclamer la priorité en faveur du projet du comité, lequel était tout à l’avantage du peuple, tandis que celui de Thouret favorisait une centaine d’individus opulents. Enfin il y avait un motif plus puissant encore, disait-il, c’était l’état de nos finances; rejeter l’avis du comité, c’était obérer la nation et courir le risque de ne pouvoir remplir d’immenses engagements. Robespierre décida la victoire, et l’Assemblée, convaincue par la force de ses raisonnements, vota le projet du comité en élevant, par exception seulement, à 75,000 livres le revenu provisoire de l’archevêque de Pans (2).
Si Robespierre se montrait d’une légitime sévérité pour ces anciens privilégiés, insatiables dans leur opulence, et dont il avait eu un type frappant sous les yeux dans le dernier abbé de Saint-Waast, ce trop fameux cardinal de Rohan, à qui ses prodigieux revenus n’avaient pas suffi pour satisfaire une prodigalité sans frein, il n’en était pas de
(1) Voy. le Courrier de Provence, numéro 158, t. IX, p. 70 et suiv. Voy. aussi le Moniteur du 23 juin 1790, moins complet.
(2) Moniteur du 24 juin 1790.