I.IVIIK I. LA SOCIETE DES ROSATI 2*T
voir une certaine analogie entré cette socipté et la franc-maçonnerie ; il n en est rien. Les Bosati, il est vrai, chantaient au bruit de la dislocation du vieux monde s'eflondranl de toutes parts sous les coups des philosophes, et plusieurs d'entre eux s'associaient activement au prodigieux mouvement qui poussait les esprits vers l'inconnu; mais dans leurs réunions ils ne s'occupaient ni de politique ni d'économie sociale. Tout au plus frondaient-ils dans leurs petits vers, suivant l'usage immémorial en France, les abus d'un régime désormais frappé au cœur. Mais, cette fois, tout ne devait pas finir par des chansons, et la société des Bosati eut, du moins, la gloire décompter dans son sein deux des plus infatigables pionniers de l'ordre social nouveau; j'ai nommé Carnot et Robespierre.
Le premier avait été admis dès 1780 ; le second le fut deux ans plus tard, dans l'année qui suivit celle de son retour à Arras.
Les séances des Bosati se tenaient dans un des faubourgs de la ville, en dehors des fortifications, sur les bords de la Scarpe, sous un berceau de rosiers. Chaque réception d'un membre nouveau donnait lieu à une réunion générale. La cérémonie avait une simplicité toute pastorale : on offrait une rose au récipiendeire, qui la respirait trois fois, l'attachait à sa boutonnière, vidait d'un trait un verre de vin rosé à la santé des Bosati, puis, au nom de la société tout entière, était embrassé par un de ses membres. Il recevait en>uite un diplôme en vers auquel il était d'usage de répondre par quelques couplets (1). On a conservé un certain nombre de pièces de Carnot et de Robespierre, chantées par eux au sein de la société des Bosati. Ni l'un ni l'autre, il faut le dire, n'avaient reçu le feu sacré, et s'ils n'avaient que leur bagage poétique pour les recommander à la postérité, leur immortalité serait singufièrement compromise; mais ils ont d'autres titres plus sérieux à la reconnaissance des hommes.
Robespierre, il paraît, fut reçu avec un véritable enthousiasme.
Je vois l'épine avec la rose
Dans les bouquets que vous m'offrez.
Et lorsque vous me célébrez.
Vos vers découragent ma prose.
Tout ce qu'on m'a dit de charmant,
Messieurs, a droit de me confondre (2)...
disait-il, dans sa réponse au confrère chargé de le complimenter.
(1) Pour de plus amples renseignements sur la société des Rosati, voyez l'intéressante notice pul liée par M. Arthur Dinaux, dans la ti-oisième série des Archives du Xord, à Valenciennes.
(2) Voyez ses couplets de réception à la suite des Mémoires de Charlotte Robesli'ierre, p. 157.
C'est qu'en effet dès lors, malgré son extrême jeunesse, jl était déjà célèbre à Arras; et nous montrerons bientôt par quels travaux importants, par quels succès il avait mérité de conquérir si rapidement l'estime et l'admiration de ses concitoyens.
Ses relations avec Carnot datent, on le voit, d'une époque bien antérieure à la Révolution. Et ce n'étaient pas de simples relations du monde, c'étaient des relations tout intimes, tout amicales; nous le prouverons sans peine dans un instant. Aussi avons-nous lu avec un profond étonnement, dans des mémoires récemment publiés sur Carnot par son fils, qu'ils étaient à peu près inconnus l'un à l'autre lorsqu'ils se trouvèrent ensemble sur les bancs de la Convention. S'il faut en croire l'illustre défenseur d'Anvers, il n'aurait eu que deux fois l'occasion de se rencontrer avec Robespierre avant l'explosion de 1789; la première à propos d'un procès dont il le chargea; la seconde, lorsqu'ayant été élu membre de l'Académie d'Arras, il fut reçu par Robespierre, alors directeur de cette Académie.
Quant à la circonstance du procès, voici, en substance, ce que raconte Carnot. Étant en garnison à Calais avec son frère, ils faisaient ménage commun et avaient pour servante une vieille femme nommée madame Duhamel. Un jour ils lurent, dans un journal de la localité, qu'une dame portant le même nom venait de mourir en Artois sans laisser d'iiéritiers directs. Ils eurent alors l'idée de demander à leur servante si par hasard elle ne serait pas parente de cette dame. La vieille domestique leur ayant montré ses papiers, ils les examinèrent attentivement, acquirent la preuve qu'en effet elle était de la même famille, l'engagèrent vivement à faire valoir ses titres devant les tribunaux, « quoique les adversaires qu'elle allait y rencontrer appartinssent à une maison influente dans le pays, » et chargèrent Robespierre de soutenir les droits de leur pauvre servante (1).
Il y a là d'abord une première erreur évidente. Carnot habitait Calais avant de s'établir à Arras, où, dès l'année 1780, il était en garnison. Ûr à celte époque Robespierre était encore étudiant; il acheva ses études
(1) Mémoires sur Carnot par son fils, t. I, p. 9(3, 97. Paris, Pagiierre, 1861.