‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 3)Chapitre 18 sur 132 · I.1V15K 1. DKIiLIS AU r.AKUEAU · texte numérisé non relu

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de droit au mois de juillet de l'année suivante seulement, et ce ne fut que vers la fm de 1781 , comme on ne l'a sans doute pas oublié, qu'il revint dans sa ville natale pour y exercer la profession d'avocat. 11 n'aurait donc pu soutenir les droits de la vieille domestique des frères Carnot lorsque ceux-ci vivaient ensemble à Calais. Carnot racontant les circonstances de ce procès longtemps après Tévénement a certainement fait confusion. 11 est fort probable que ce fut après avoir noué connaissance avec Robespierre au sein de la société àesRosati, dont les membres s'unissaient entre eux par des liens en quelque sorte fraternels, qu'ayant apprécié le caractère et le talent de son jeune confrère, il le chargea d'intérêts d'autant plus sacrés aux yeux de Maximilien Robespierre que c'étaient ceux d'une pauvre femme sans influence et sans protection. La tâche était donc difficile pour un débutant. Cependant, malgré la haute position des adversaires contre lesquels il avait à lutter, l'avocat triompha complètement, et sa victoire assura à la vieille servante « l'aisance pour le reste de ses jours. »

Carnot ne nous dit pas si Robespierre reçut le payement de ses soins, mais il prétend qu'il plaida en dépit du bon sens, et que son frère Carnot-Feulins, présent k l'audience, apostropha vivement l'avocat, malgré le rappel à l'ordre dont il fut l'objet de la part du président, et lui reprocha de compromettre l'affaire. Là encore, nous nous permettrons de le croire, Carnot a été mal servi par ses souvenirs. Premièrement, l'issue du procès milite en faveur de l'avocat qui, ayant à combattre une forte partie, n'en gagna pas moins sa cause, et mit sa cliente à l'abri du besoin « pour le reste de ses jours. » Ensuite, quand on aura vu, par une courte analyse des divers plaidoyers prononcés par Robespierre, quel soin, quelle conscience il apportait à toutes ses affaires, avec quel bonheur d'expressions il les exposait devant le tribunal, on sera convaincu qu'il n'a pu plaider légèrement un procès confié par un ami et que lui recommandait doublement la détresse de celle dont il avait accepté la défense. On l'appelait déjà le soutien des opprimés et le vengeur de l'innocence; beaux titres, et plus précieux pour lui que les honoraires les plus élevés.

Une autre présomption très-grave que Carnot entretenait à Arras des relations suivies avec Robespierre, c'est qu'il était devenu lui-même l'ami du plus intima, du plus cher ami, du frère de cœur de son futur collègue au comité de Salut public, M. Buis&art. Nous avons sous les yeux des lettres écrites par lui à cet ami commun, l'une datée de 1793, l'autre d'une époque où Carnot était un des cinq directeurs de la République. L'honorable citoyen auquel elles étaient adressées, resté fidèle à la mémoire du martyr de Thermidor, s'étonnait d'avoir

été nommé commissaire du Directoire à Arras, et, au sujet de cette place, Carnot lui répondait : « V^ous la devez moins à notre amitié qu'à vos principes républicains et à vo& talents (1). » Or n'est-on pas fondé à croire qu'il se rencontrait presque journellement avec Robespierre dans une maison dont celui-ci était l'hôte assidu et dévoué?

JMais de la bonne entente et de l'intimité existant entre eux en ces jours de jeunesse, où ni l'un ni l'autre ne prévoyaient certes qu'ils dussent se trouver associés plus tard pour travailler ensemble à l'œuvre difficile du salut de la France, nous avons une preuve irrécusable et de nature à dissiper toute incerlilu le. Paruii les pièces chantées dans les réunions de la société des liosoti, il en est une de Maximilien Robespierre, intitulée la Coupe vide, dont voici le dernier couplet :

Amis, de ce discoia-s iisé

Concluons qu'il faut boire ; Avec le bou ami Ruzé (2) Qui n'aimerait h boire?

A l'ami Carnot (3),

A l'aimable Cot A l'instant je veux boii'e;

A vous, cher Fosseux,

Au gi'oupe joyeux Je veiix encore boire (4).

Il est donc parfaitement établi qu'à l'époque où Carnot se trouvait en garnison à Arras, il était dans les meilleurs termes avec Robespierre. Plus tard, aprèsThermidor, quand, à force de calomnies échafaudéesavec un art infini et le plus incroyable machiavélisme, on fut parvenu à faire de son ancien confrère dans la société des Rosati le bouc émissaire de la Révolution, il renia cette amitié de sa jeunesse; il agit en cela comme tant d'autres, et nous aurons à citer plus d'un exemple curieux de ces apostasies du cœur.

Nous dirons comment, au sfin du comité de Salut public, Robespierre et Carnot en arrivèrent à rompre complètement; nos recherches en effet nous ont mjs à même de pouvoir préciser à peu près exacte-

(1) Lettre en date du 19 frimaire an IV, poi-tant en tête : « A. Camot, membre du Directoire exécutif, au citoyen Buissart, commissaire à Arras »

(2) M. Foacier de Ruzé, avocat général au conseil provincial d'Arft)is.

(3) L'honorable I\I. Hippolyte Carnot s'est donc étrangement trompé lorsque, d'après les souvenirs erronés de son iière, dont nous aurons des erreurs plus graves à relever, il a écrit au sujet de (^aniot et de Robespien-e : fl Ils se counaissaieut à peine lorsqu'ils se reucontrèi-ent à la Convention. »

{Mémoires sur Carnot. t. I, p. 97.)

(4) Voyez cette chanson, qui contient qiielques jolis couplets, aux jnèces justificatives du premier volume des Mémoires apocryphes de Robespierre, p. 293.

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ment l'heure et les causes de la scission qui éclata entre eux; scission à jamais déplorable en ce qu'elle fournil à la vile faction desTberuiidoriensun immense appui moral ; scission déplorable, car, on peut l'affirmer hardiment, l'union de ces deux hommes si grands, si honnêtes l'un et l'autre, eût contribué, la tempête passée, à fonder la hberté en France et à affermir la République.

Xous venons de voir Robespierre luttant pour une pauvre servante contre des adversaires riches et influents; avocat, il mit constamment son ministère au service des faibles et des opprimés. Il n'acceptait pas indistinctement toutes les affaires, et n'appliquait pas son talent à torturer la loi dans un intérêt contraire à l'équité; jamais ses plus violents détracteurs n'oit pu l'accuser de s'être chargé d'une cause injuste. Lorsque dans un même procès les deux parties venaient le prier de leur prêter son assistance, il ne cherchait pas à savoir quelle était la plus riche, il se demandait d'abord où était le bon droit; et s'il ne parvenait pas à les concilier, ce qu'il essayait de faire avant tout, il prenait en mains la cause la plus juste, sans considérer si son propre avantage était de ce coté. Quelquefois on le vit ouvrir sa bourse à des clients au lieu d'exiger d'eux des honoraires, quand la pénurie de leurs ressources ne leur permettait pas de subvenir aux frais toujours coûteux d'un procès. En général, bien différent de ces avocats qui poussent à la lutte quand même, il essayait de retenir ses chents dans cette voie périlleuse des procès, et se gardait bien de les leurrer sur la bonté de leur cause. Nous avons sous les yeux une lettre écrite par lui, en février 1787, à un abbé Touques, alors bénéficiaire en Artois, et depuis curé de Cintlieaux, près de Caen, qui l'avait chargé d'une affaire très-importante. Elle commence ainsi : « La confiance illimitée que vous m'accordez me flatte et m'embarrasse à la fois; d'un cùié, je ne trouve pas votre cause assez dépourvue de moyens pour sacrifier absolument vos prétentions sans aucune réserve, sans aucun dédommagement; de l'autre, je ne la regarde pas comme assez évidente pour vous cionner le conseil de la soutenir (1)... » Cette lettre, que sa longueur nous empêche de don-

(1) Cette lettre, dont l'origiual est à l'étranger aujourd'liuL, a paru dans une brochure publiée à Caen en 1844, sous ce titre : Excentricités cnennaises, tiré à 25 exemplaires, et dont nous devons la communication à M. Cli. Renard, de Caen.

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ner en entier, témoigne de la conscience et du désintéressement de l'avocat.

Dès la première année de son exercice, Robespierre attira sur lui l'attention par l'éclat de ses plaidoiries , et bientôt il fut un des membres les plusoccupés du barreau d'Arras. Ce ne fut donc pas un terne avocat subitement transformé par la Révolution, élevé par elle à la hauteur des plus brillants génies, comme l'ont écrit quelques-uns même de ses apologistes; tout jeune il était marqué au front du sceau divin; l'importance des affaires confiées à ses soins atteste suffisamment sa renommée précoce et la position considérable qu'il avait rapidement acquise dans son pays.

Une des premières causes qui le mirent en lumière fut une question de testament très-curieuse et très-délicate. M. Jean-Baptiste de Beugny, habitant de la commune de Pas, dans les environs d'Arras, avait embrassé la religion réformée et entraîné dans sa conversion les enfants d'un de ses frères. Il mourut, laissant une grande fortune, après avoir institué pour ses légataires ceux de ses héritiers naturels qui, à son exemple, auraient abandonné le culte catholique en faveur du protestantisme. Les héritiers exclus, parmi lesquels se trouvait un chanoine de la cathédrale nommé Jacques-Simon-Joseph de Beugny, résolurent d'attaquer le testament comme fait en haine de la religion de l'État; mais avant d'introduire leur demande en annulation, ils s'adressèrent à Robespierre, afin d'avoir une consultation sur la matière et de savoir si un pareil acte était susceptible d'être cassé.

Robespierre se prononça résolument pour l'affirmative, d'où l'on a inféré plus tard qu'avant la Révolution il s'était montré catholique jusqu'à l'intolérance. Mais il suffit de lire son mémoire consultatif pour être convaincu au contraire qu'il a été, en le rédigeant, guidé par le plus entier respect de la liberté des cultes, dont il ne manqua jamais d'être l'ardent défenseur. Si le testament lui paraît entaché de nullité, c'est précisément à cause de l'intolérance de son auteur, lequel, pour agir sur la conscience de ses héritiers, n'a pas craint de mettre en jeu le puissant ressort de l'intérêt. « De toutes les passions qui peuvent entraîner la volonté de l'homme, » dit l'avocat consulté, « il n'en est pas de plus incompatible avec la raison et la liberté que le fanatisme religieux (1). » Nous le verrons sans cesse rester fidèle aux principes de

11) Consultation en date du 2.5 mai 1782, rédigée par ^I' de Robespierre, et signée par six de ses confrères,^! M. Deeonclii, Delegorgue aîné, Dourlent, ]\lauduit, Lcducq, Demarlières. Elle a été insérée dans le numéro du 2-5 septembre 1850 de Vimpnriiul lie liouloijtie, auquel elle avait été coramuniipiée par Thonoralile M. BiUet, avocat à Arras.

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