I.IVRK I. — KLOr.F, DE f.RESSET 5â
une très-grande supériorité sur son rival, dont il entreprit de juger l'œuvre dans ce même Mercure de France où il venait d'être si magnifiquement traité. Sur un ton protecteur assez déplacé, il daigna accorder au discours de Robespierre quelques louanges banales, ajoutant (ju'il méritait d'autant plus d'attention que l'auteur vivait loin de Paris, oîi, disaii-il, « le commerce des gAis de lettres développe le talent et perfectionne le goût.»
A cette appréciation au moins singulière dans laquelle le critique, à la fois juge et partie, mettant les deux œuvres en parallèle, se décernait avec un sérieux, voisin de l'outrecuidance, la plus grosse part d'éloges, Robespierre répondit par une lettre de remercîments froide et polie. Là se bornèrent, je crois, ses relations avec Lacretel'e. L'un et l'autre, d'ailleurs, suivirent une route bien différente. Elu suppléant à la Constituante, et plus tard député à l'Assemblée législative, celui-ci siégea sur les bancs de la droite sans jamais acquérir la moindre influence sur l'opinion publique, que celui-là était appelé à diriger. Lacretelle avait parlé de son concurrent comme d'un sujet donnant des espérances; ces espérances dépassèrent largement sa prévision. Des deux lauréats de la Société royale de Metz ce ne fut pas le moins modeste auquel était réservée la plus haute et la plus brillante, mais aussi la plus fatale destinée (1).
Encouragé par ce premier succès, Robespierre entra de nouveau, l'année suivante, dans la lice académique. L'éloge de Gresset, proposé comme sujet de prix pour l'année 1785 par l'Académie d'Amiens, le tenta. Imitateur du poète picard dans son poème manuscrit sur le Mouchoir du Prédicateur, il devait se sentir tout naturellement disposé à louer sans réserve le gracieux chantre de Vert- Vert. Il composa donc son discours avec une sorte d'entraînement. Rarement une œuvre travaillée avec prédilection n'est pas réussie; cependant celle-ci n'obtint
(1) A propos de ce discours sur les peines infamantes, M. DuLois de Fosseux disait Robespierre, dans une pièce dont nous avons déjà cité quelques vers :
Un préjugé cruel s'évanouit à ta voix. Son pouvoir fatal cède à de plus douces lois. Va, poursuis la carrière: une telle victoire Te permet de monter au temple de Mémoire...
pas la récompense qu'en attendait son auteur. Etait-elle dépourvue des qualités requises en général dans un concours de ce genre? Nullement; elle avait cette juste mesure, cette modération dans la forme qui convient à de semblables morceaux. A quoi donc attribuer son échec? Peut-être quelques membres de cette Académie, imbus d'un esprit philosophique intolérant, n'entendirent-ils pas sans colère vanter la conversion du poëte mondain, abjurant solennellement l'art dramatique et condamnant lui-même ses succès dans ce genre pour se vouer à la retraite et vivre dans une austérité pieuse? Peut-être aussi quelques classiques s'émurent-ils à la lecture de certaines théories littéraires peu propres à gagner les suffrages d'une académie? Quoi qu'il en soit, d'autres concurrents ne furent pas plus heureux; personne n'obtint le prix.
Ce dont Robespierre félicita surtout Gresset, ce fut d'être resté pur et honnête, j'entends au moral, parmi les séductions de tout genre sollicitant sans cesse à Paris la vie des hommes de lettres. « 0 Gresset, tu fus un grand poëte ! Tu fis beaucoup plus, tu fus un homme de bien. En vantant tes ouvrages je ne serai point obligé de détourner mes yeux de ta conduite. » Il le loue même d'avoir gardé sa religion, au milieu des sarcasmes dont elle était alors poursuivie, réclamant déjà pour chacun, comme il le fera plus tard au sein de la Convention, le droit de suivre toujours, en matière religieuse, les inspirations de sa conscience. Il félicite également le poëte de s'être conservé chaste dans un genre de poésie qui semblait être devenu le domaine exclusif de la licence, et d'avoir su lui donner une décence et une noblesse dont on la croyait à peine susceptible, sans lui ôter aucun de ses agréments naturels.
Etablissant entre Voltaire, dont le grand nom dominait encore tout le monde littéraire, et l'élégant auteur de la Chartreuse un parallèle très-réussi, il se demande auquel des deux revient de droit la palme de la poésie légère; et, sans oser se prononcer, il entreprend de l'un et de l'autre un éloge d'une incontestable justesse, et signale trèsfinement les qualités propres à chacun d'eux. Mais o\x il n'hésite pas à accorder la prééminence à Gresset, c'est dans l'unique comédie qu'il composa, ou plutôt qu'il fit représenter (car il en condamna plusieurs au feu), et où il semble avoir réuni toutes les qualités indispensables à ce genre d'ouvrage. Le Méchant, en effet, consacra la gloire du poëte, lui ouvrit les portes de l'Académie et lui donna dans toute l'Europe une réputation certainement supérieure à son talent. Cette pièce fournit à Robespierre l'occasion de se livrer sur Voltaire à une appréciation d'une vérité frappante et digne d'être citée. « Voltaire, » dit-il.
LIVIŒ l. ELOGK ItE GKESSKT oT
« si léger, si gai, si ingénieux, si agréable même dans les sujets les plus graves. Voltaire si habile à manier la plaisanterie, à saisir et à peindre le ridicule, semble déployer partout le talent comique, excepté dans ses comédies. »
Gresset avait été moins heureux en abordant la scène tragique ; mais il eut plus de succès dans un autre genre récemment mis en honneur par Diderot, non sans avoir rencontré une vive opposition et donné lieu aux disputes les plus animées, nous voulons parler du drame. Robespierre prit résolument parti pour le nouveau genre dramatique, et les théories émises par lui à ce sujet, en scandalisant l'esprit classique des membres de l'Académie d'Amiens, ne furent peut-être pas étrangères à son échec. Le morceau suivant, sorte de profession de foi littéraire, très-nette, très-accentuée, nous semble curieux à plus d'un titre. « Nous avons vu de nos jours le domaine du théâtre s'agrandir par la naissance de ces productions connues sous le nom de drames. Mais je ne sais quelle manie pousse une foule de critiques à déclamer contre ce genre nouveau avec une sorte de fanatisme. Ces fougueux censeurs, persuadés que la nature ne connaissoit que des tragédies et des comédies, prenoient tout ouvrage dramatique qui ne portoitpas l'un de ces deux noms pour un monstre en littérature, qu'il falloit étouffer dès sa naissance, comme si cet inépuisable variété de tableaux intéressants que nous présentent l'homme et la société devoit être nécessairement renfermée dans ces deux cadres ; comme si la nature n'avoit que deux tons, et qu'il n'y eût pas de milieu pour nous entre les saillies de la gaieté et les transports des plus furieuses passions. Mais les drames et le bon sens ont triomphé de toutes leurs clameurs. C'est en vain qu'ils ont voulu nous faire honte du plaisir que ces ouvrages nous procuroient, et nous persuader qu'il n'étoit permis de s'attendrir que sur les catastroplies des rois et des héros ; tandis qu'ils faisoient des livres contre les drames, nous courrions au théâtre les voir représenter, et nous éprouvions que nos larmes peuvent couler avec douceur pour d'autres malheurs que pour ceux d'Oreste et d'Andromaque; nous sentions que plus Faction ressemble aux événemens ordinaires de la vie, plus les personnages sont rapprochés de notre condition, et plus l'illusion est complète, l'intérêt puissant et l'instruction frappante (1). » Ne croirait-on pas lire une page de la magnifique
(1) Pag. 21 et 22. Ce discours a paru en 1786, sous ce titre : Eloge de Gresset. Discours qui a concouru pour le prix proposé par l'Académie d'Amiens en l'année 1785, par M , avocat ail Parlement, avec cette épigraphe :
Hune lepidique sales lugeut, venpresquf pudicae, Sed mores prohibent ingeniumque mori.
et fampuse préface du CromiteU de Victor Hugo? En littérature comme en politique Robespierre, on le voit, ne se tenait pas enfermé dans le cercle étroit des idées anciennes : i! voulait émanciper la première au profit de l'esprit humain, comme il avait hâte de régénérer la seconde au profit des peuples.
xvm
Cet échec académique ne l'empêcha pas de continuer à traiter les grands sujets moraux proposés chaque jour par les diverses sociétés savantes; seulement il renonça désormais à envoyer ses écrits au concours, se contentant de prendre pour confidents et pour juges ses collègues de l'Académie d'Arras, dont les applaudissements suffisaient à son ambition.
C'est ainsi que, dans la séance du 27 avril 1786, il prononça un dis-
Londres et Paris. Rover, 1786, in-8° de 48 pages.
L'injuste arrêt de l'Académie d'Amiens indisposa beaucoup de monde. Robespien-e, lui, n'en garda aucun ressentiment, témoin ces vers que lui adressa M. Dubois de Fosseux au sujet de son discours sur Gresset :
Quoi! ce toiichaut éloge où ta lui rends bouicuage,
Où tu peins son esprit, son style intéressant,
A ses cnncitovens parut insuffisant'
Qu'ils eraiguent que par eux sa cendre révérée
N'obtienne pa» la gloire à Gresset préparée.
Que falloît-il de plus pour l'honneur d'un mortel?...
Mais contre cet arrêt tandis que je réclame.
Cet arrêt rigoureux n'irrite point ton àme,
Pleinement iusensibU à sa sévérité,
Tu ne veux de vengeur que la postérité...
Si les vers sont médiocres, ils prouvent au moins, contre l'opinion reçue, que les blessures de Famour-propre n'atteignaient pas Robespierre, et que l'injustice de l'Académie d'Amiens n'avait déposé aucune blessure dans son cœur.
Le manuscrit autographe de Robespierre existe dans les archives de l'Académie d'Amiens ; il porte en tête : numéro 9, reçn le 20 juin 1785.
Il y a entre le discours imprimé et le manuscrit autographe d'assez nombreuses variantes, sans importance d'ailleurs quant au fond même de l'œuATe. Les personnes curieuses de les connaître peuvent consulter l'exemplaire de la bibliothèque da Louvre, oii les variantes ont été soigneusement placées en marge, en regard du texte, en 1835, par M. de Cayrol, ancien membre de l'Académie d'Amiens (flectfeii A, numéro 377).
On trouve dans le même volume un autre éloge de Gresset attribué à Bailly (avec variantes également! éloge qui a «gaiement concouru, sans plus de siiccès, et que M. de Cayrol met beaucoup au-dessus de l'œuvre de Yarocat d'Arras. Nous croyons, pour notre part, qu'il y a beaucoup d'esprit de parti dans ce jugement.
LIVIIE I. LES niions DES BATAUDS 59
cours fort développé sur la législation réglant les droits et l'état des bâtards, législation atroce qui rendait de malheureux enfants responsables et victimes des fautes de leurs parents. La condition des bâtards (on employait alors ce mot juridiquement) était des plus dures avant la Révolution II y eut même, dans l'origine, des provinces où ils étaient traités comme serfs, ne pouvant se marier sans le consentement de leurs seigneurs, à qui, en cas dem.ort, leurs biens étaient dévolus par droit de mainmorte (1). Ils étaient incapables de posséder des bénéfices; enfin, de même que l'infamie rejaillissait sur les familles des criminels, la honte était attachée à la bâtardise. Robespierre s'élevait surtout contre cette injustice, et proposait de modifier, dans un sens plus conforme à l'humanité, des lois empreintes de la barbarie d'un autre âge.
Entendait-il pour cela porter atteinte au mariage, en relâcher les liens sacrés? Voici la preuve éclatante du contraire : «Laissons, » a-t- il écrit quelque part, « laissons aux cœurs des citoyens qu'égare l'ivresse des passions la douleur salutaire de ne pouvoir prodiguer librement toutes les preuves de leur tendresse aux gages d'un amour que la vertu n'approuve pas; ne leur permettons pas de goûter toutes les douceurs attachées ;iu titre de père, s'ils n'ont plié leurs têtes sous le joug sacré du mariage. » Personne, on peut le dire, n'a mieux que lui, et avec une conviction plus austère, défendu la famille, base de toute société. A-t-il voulu donner aux enfants naturels le même rang et les mêmes droits qu'aux enfants légitimes, comme le lui a reproché certain libelliste? Citons encore : « Je ne proposerai pas cependant de leur accorder les droits de famille, de les appeler avec les enfants légitimes à la succession de leurs parents; non; pour l'intérêt des mœurs, pour la dignité du lien conjugal, ne souffrons pas que les fruits d'une union illicite viennent partager avec les enfants de la loi les honneurs et le patrimoine des familles auxquelles ils sont étrangers à ses yeux (2). » Il est facile de se rendre compte, par ces simples citations, de la réserve avec laquelle, obéissant aux sentiments de justice dont son cœur était rempli, il attaquait des lois iniques, d'oii il voulait extirper les dispositions contraires à l'humanité et un préjugé qui n'était déjà plus dans
(1) Coutume de Laon.
(2) Si l'on veut maintenant juger de l'impudence de quelques faiseurs de libelles, on n"a qu'à ouvrir, à la page 27, cette Vie de Robespierre publiée à Arras, en 1850, par l'abbé Proyard , et on y lira : « Ainsi s'érigea-t-il en patron de la licence des mœurs, jusqu'au point de vouloir autoriser en quelque sorte la pluralité des femmes, et de prétendre que le bâtard, même adultéi-in, devait être admis avec les enfants légitimes au partage des biens de ses auteurs. »
(iO HISTOIRE DE ROBESPIERRE
nos mœurs. Ce qu'il demandait, du reste, se trouve aujourd'hui dans nos codes, rédigés d'après les principes énoncés par lui sur cette matière, et là comme ailleurs il n'a fait que devancer son temps.
Dans une autre séance il s'étendit longuement sur la jurisprudence criminelle et appela également sur cette partie de nos institutions les méditations du législateur. Notre Code pénal était encore à cette époque, personne ne l'ignore, un code de sauvages, et non celui d'une nation civilisée ; il appartenait donc à un pur disciple de Voltaire et de Rousseau d'en provoquer énergiquement la réforme et de demander la suppression de tant de cruautés inutiles dans la répression des délits et des crimes.
Robespierre était en 1789 directeur de l'Académie d'Arras, après en avoir été quelque temps chancelier, et, comme tel, chargé de répondre à une foule de discours et de communications. Aussi devait-il èîre prodigieusement occupé. On l'avait entendu dans la même séance, celle du 18 avril 1787, complimenter un académicien honoraire nouvellement reçu, W. de Coursel, ancien capitaine au régiment de Bourbon, dont on venait de lire le discours de réception ; puis répondre à celui d'une dame au sujet de laquelle nous devons dire quelques mots parce que, bien que son nom n'ait pas laissé! beaucoup de traces, elle joua un certain rôle dans la Révolution.
Fille d'un littéraieur breton, Louise-Félicité Guinement de Kéraho, depuis épouse du journaliste Robert, un des plus ardents membres du club des Cordeliers, avec qui elle rédigea le Mercure national, n'était connue alors que par quelques romans médiocres et une Histoire d'Elisabeth, reine d'Angleterre, à laquelle elle dut peut-être son admission au sein de l'Académie d'Arras.
Après que le secrétaire eut donné lecture de son discours, elle prit elle-même la parole, remercia la compagnie de la faveur qu'on lui avait accordée, et parla longuement des éludes historiques vers lesquelles elle se sentait de préférence entraînée. Elle proposa ensuite et traça tout un plan d'une histoire générale des mœurs de l'homme et des progrès de ses connaissances, se déclarant modestement incapable de le remplir elle-même. Ses paroles, il paraît, obtinrent beaucoup de succès et furent fort applaudies.
LlVllE 1. M.\ni;.MOISKLLE DE KEUALIO 01
Robespierre répondit à mademoiselle de Kéralio en termes d'une convenance parfaite. Il la félicita d'abord d'avoir rappelé dans son discours, d'une manière aussi noble que touchante, le souvenir de son père, le littérateur breton, qui, à cette époque, jouissait encore de quelque réputation. Il saisit ensuite cette occasion de rechercher sil'admission des femmes dans les sociétés littéraires présentait quelque utilité. Ce serait, suivant lui, un moyen d'ajouter aux travaux de ces sociétés des charmes jusqu'alors inconnus et im intérêt plus puissant, car on rassemblerait ainsi les dons divers partagés par la nature entre les deux sexes. A la force et à la profondeur du génie de l'homme se réuniraient l'agrément et la délicatesse de celui de la femme, et de cette réunion résulterait infailliblement un progrès sensible dans les productions de l'esprit. Nous n'avons pas à examiner ici jusqu'à quel point il pouvait avoir raison, mais, par l'analyse de son curieux discours, on comprend mieux le prestige qu'il exerça toujours sur les femmes, et l'on se rend suffisamment compte de son chaste penchant pour elles.
Quels heureux effets, dit-il encore, quelle émulation salutaire ne doivent pas produire leurs suffrages! N'est-ce pas un de leurs premiers devoirs, une de leurs plus ptires joies, une de leurs plus belles prérogatives, d'encourager le talent? Et si l'amour de la gloire nous sollicite, si toutes nos facultés tendent vers ce noble but, n'est-ce pas encore pour attirer leurs regards, mériter leurs applaudissements? La femme enfin n'est-elle pas le ressort le plus actif de nos meilleurs sentiments? Il montre son influence propice encourageant, dans tous les temps, l'homme aux grandes actions. Si l'on cherche bien, on verra que c'est à elle que doit remonter l'iionneur detous les genres de mérite. Dans les siècles grossiers, « où l'humanité dégradée semblait anéantie sous l'infâme joug de la tyrannie féodale, » qui encourage de généreiix guerriers à venger l'innocence, à poursuivre les malfaiteurs? la femme. Qui exalte le cœur des héros delà chevalerie? la femme. C'est animés par elle que les plus brillants poètes ont ceint la couronne d'immortalité. Par elle s'agrandissent les âmes; les plus beaux chefsd'œuvre, les plus magnifiques productions du génie sont dus à son irrésistible empire. Il faut donc bien se garder de la dédaigner, il faut l'accueillir avec empressement au sein des Académies, l'adopter, l'encourager à cultiver les lettres, dont elle doit être la protectrice naturelle, et ne pas perdre de vue que le ciel nous l'a donnée, non pour être un vain embellissement dans l'univers, « mais pour concourir au bonheur et à la gloire de la société. »
On ne doit pas s'étonner maintenant si mademoiselle de Kéralio, devenue madame Robert, resta par la suite une des admiratrices pas-
sionnées de Robespierre, et si, dans le Mercure national, elle écrivit sur lui des pages enthousiastes (1).
Dans le mois suivant de cette même année 1787 eurent lieu, à l'Académie d'Arras, la réception de Carnot et celle de Marescot, également officier au corps royal du génie, et qui devait plus tard, sous les ordres et en compai-nie de Saint-Jast, s'illustrer sous les murs de Charleroi. Carnot lut lui-même son discours de réception, dont le sujet était le Pouvoir de Vhabitude. Mais ce ne fut point Robespierre qui le complimenta, comme on l'a écrit par erreur; cet honneur échut à M. Ansart, leur ami commun. Le premier se contenta d'applaudir au succès de l'éminent collègue qu'il appelait familièrement Vami Carnot (2).
Il ne se passait guère de séances où Robespierre ne prît une part active aux travaux de l'Académie. 11 est fâcheux que les nombreux discours qu'il y prononça n'aient pas été tous complètement recueillis, notamment celui dans lequel il demandait une réformation radicale du code criminel en vigueur alors. On y verrait combien cet esprit juste et ferme devançait par ses idées la Révolution française. Et jamais il ne manquait l'occasion de les développer. Ayant été chargé par ses collègues, dans les premiers jours de l'année 1789 de complimenter le
(1) Voy. le Mercure national, ou Journal d'Etal et du citoyen, devenu au numéro 22 Hévolution de l'Europe et Mercure national réunis, journal dimocratique, rédigé par madame Robert (ci-devant mademoiselle de Kéralio), de l'Académie d'Arras ; Louis- Félix Guinement (ci-devant de Kéralio), de l'Académie des inscriptions et belleslettres; Antoine Touruon, de l'Académie d' An-as; Hugon (ci-devant de Basseville), de plusieurs Académies , et François Robert, professeur de droit public, tous membres de la Société des Amis de la Constit-ution. Première série, du 31 décembre 1789 au 29 mars 1791, 53 numéros.
(2) L'honorable J\L Carnot s'est donc eîicore trompé en écrivant : « En 1786, Robespierre, alors directeur de l'Académie d'Arras, fut chargé de complimenter Carnot, élu membre de cette Académie. Voilà les seules relations qu'ils eurent ensemble... » {Mémoires sur Carnot, par son fil>, t. I, p. 96.)
Voici ce que nous lisons dans l'extrait de la séance publique de l'Académie royale des belles-lettres d'Arras, tenue le 25 mai 1787 : « M. Carnot, officier au corps royal du génie et nouvel académicien ordinaire, lut son discours de réception... M. Ansart répondit à ce discours, parla des talents de M. Carnot, de ses connaissances littéraires, de l'étude approfondie qu'il a faite des mathématiques... M. Ansart termina sa réponse en parlant de ce que l'Académie avait à attendre de ]\I. de Carnot, et en l'engageant à lui consacrer ses talents et le temps dont il pourra disposer. »
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duc de Guines, récemment appelé au gouvernement de l'Artois, il eut soin de mettre sous ses yeux le tableau des réformes devenues, selon lui, indispensables, et de détailler les avantages que la province était en droit d'attendre d'un gouverneur citoyen.
Ce langage nouveau alors, et qui retentissait si agréablement aux oreilles de la classe moyenne et du peuple, n'effarouchait pas encore les classes privilégiées. Les opinions libérales étaient de mode parmi les grands seigneurs. Si quelques endurcis déploraient amèrement les coups portés à l'ancien régime dont ils regrettaient jusqu'à la barbarie même, beaucoup applaudissaient aux réformes opérées ou tentées par Turgot et par Necker. Aussi dans la province d'Artois voyait-on certains nobles s'enthousiasmer pour Robespierre, lui faire un cortège d'admirateurs, serrer avec 'empressement sa main. Nul ne soupçonnait encore la profondeur de vues du hardi réformateur. Il était devenu lepersonnage le plus important de l'Acadéniie, dont un grand nombre de membres appartenaient au corps de la noblesse. Dans la séance du h février 1789, ses collègues lui donnèrent un éclatant témoignage de leur estime en le nommant à l'unanimité leur président (1).
Plus tard, il est vrai, quand les rêves devinrent des réalités ; quand les privilégiés aux abois sentirent s'écrouler jusque dans ses fondements l'édifice vermoulu de la féodalité; quand, à côté de la liberté, à laquelle ils souriaient tout d'abord, ils virent apparaître le fantôme des réformes sociales, et se dresser à leurs yeux celte égalité prèchée en vain dix-huit siècles auparavant ; quand s'évanouirent tout à coup les monstrueux abus, source impure d'une partie de leurs revenus, ohî alors la sympathie se changea en haine féroce; aux marques d'estime et d'admiration succédèrent les cris de malédiction, les anathèmes sans fin ; et contre ce Robespierre, en qui devait s'incarner la Révolution, ils ne tardèrent pas à tourner avec fureur l'arme empoisonnée de la calomnie.
La Révolution, elle s'avançait fatalement, poussée par une force irrésistible, recelant dans ses flancs un ordre de choses tout nouveau,
(1) Étaient présents : ^IM. Binot, Cauvet de Basly, Foacier de Kiizé, de Galametz, Dubois de P'osseiix, Buissart, Bousquet de la Comté, Le Sa^e, Le Gay, Lenglet.
{Archives du cabinet de M. Billet, avocat à Arras, archiviste de l'Académie.)
et venant dédommager le monde de quatorze siècles de barbarie, de despotisme, d'inégalités et d'injustices. Tout contribuait à merveille à accélérer sa marche. Une sorte de fièvre de rénovation sociale semblait s'être infiltrée dans les veines de la nation entière. Partout avait passé le souffle puissant de Jean-Jacques Rousseau. Les classes moyennes commençaient à avoir la conscience de leur valeur ; elles sentaient qu'en elles étaient les forces vives de la nation et se demandaient pourquoi tant de distinctions injurieuses entre elles et ces ordres privilégiés qui, ne produisant rien, absorbaient la meilleure part des richesses du pays.
Et puis la vie plus régulière, empreinte d'une certaine austérité, des hommes du tiers état, formait un contraste frappant avec les dérèglements de la noblesse. Les masses étaient devenues prudes. Tandis que les-scandales des règnes précédents avaient à peine ému l'opinion publique, on s'indignait hautement des mauvaises mœurs des gens de cour. Le mépris pesait sur eux, avant-coureur d'une chute prochaine. Le roi lui-même n'était pas à l'abri de la déconsidération générale. Au milieu de courtisans avilis et corrompus il avait su rester honnête, garder une âme pure, mais la responsabilité de la licence de son entourage remontait forcément jusqu'à lui. Les plaisirs, les faiblesses même de sa femme lai étaient imputés à crime. On l'accusait d'autoriser, au moins par son silence, les écarts de la reine. Les sarcasmes pleuvaient sur lui, tout l'ancien prestige de la royauté avait disparu. Les attaques contre l'honneur de Marie-Antoinette, parties du sein même des famiUers du château, se propageaient rapidement dans les provinces, et les dénigrements, les calomnies, comme les fleuves qui grossissent en s'éloignant de leurs sources, prenaient, en allant, d'étranges proportions. Le procès du collier était arrivé tout juste à point pour combler la mesure. Un nuage d'outrages obscurcissait cette majesté royale devant laquelle jadis tous s'inclinaient avec tant de respect, même quand elle se vautrait dans la fange.
D'autre part, les essais de réforme tentés par le roi, qui témoignaient de son incontestable bonne volonté de remédier aux malheurs du peuple, essais avortés pour la plupart, aiguillonnaient l'impatience publique, et ne satisfaisaient personne. Au reste, c'est le propre des petites réformes, regrettées aussitôt qu'accordées, de ne s'accomplir qu'imparfaitement quand elles n'échouent pas tout à fait. Quoi qu'en disent les optimistes de la monarchie, les nations ne se régénèrent que par elles-mêmes ; à un pays aussi profondément ulcéré que la France, il fallait l'énergique et infaillible remède de la Révolution.
Il n'était pas jusqu'à la guerre d'Amérique qui ne concourût, dans
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une large mesure, à accélérer le mouvement de l'opinion. On avait reçu Franklin avec enthousiasme; on se passionnait pour l'indépendance d'un peuple ami; on applaudissait au départ des volontaires qui francliissaient l'Atlantique pour offrir leur sang à la cause sacrée de la liberté ; mais des esprits ciiajirins s'étonnaient, non sans raison, qu'on s'émût d'une telle pitié pour les souffrances d'une nation étrangère longtemps courbée sous le despotisme, tandis qu'en France on supportait si docilement le joug.
Ajoutez à cela lerenvoideNecker, dont le premier ministère avait fait naître des illusions si vite dissipées ; le scandale des pensions à demi dévoilé; la subite convocation des notables; la résistance des grands seigneurs à l'égale répartition des impôts, réclamée par le ministre de Galonné lui-même ; l'effrayante apparition du déficit ; la lutte de la royauté avec les parlements; l'édit d'établissement de la cour plénière accueilli de tous côtés par d'amères plaisanteries ; les dépenses inconsidérées de la cour en présence de la détresse générale, et vous comprendrez quelle agitation, s'élendant du centre aux extrémités, devait envahir et bouleverser les tètes. L'air était plein de tempêtes, et bientôt allaient se vérifier ces paroles prophétiques de Jean-Jacques Rousseau : « Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions. »
Tout à coup une nouvelle circule, étrange, inattendue, inespérée : le roi a convoqué les états généraux (1). Ce mol magique, l'effroi des uns, l'espérance des autres, avait déjà été prononcé au sein de l'assemblée des notables. La longue hésitation de Louis XVI à user de ce remède suprême révélait clairement les pressentiments douloureux qui tourmentaient son àme. Pour quelques-uns de ses conseillers c'était un moyen commode de se décharger du fardeau des embarras financiers, de retremper le despotisme ancien dans une sorte de baptême national. Ils n'avaient point oublié avec quelle facilité on s'était débarrassé des états en lôU, et ils espéraient bien en avoir aussi bon marché cette fois, dans le cas où les prétentions des députés du tiers paraîtraient excessives. Mais de plus clairvoyants dans le corps de la noblesse ne s'y trompaient point, et sentaient, au frémissement qui
(1) Arrêt du Conseil, en date dn 8 août 1788.
60 HISTOIRE DE ROBESPIEnHE
agitait la nation, que la chose ne serait pas aussi aisée. Ils se souvenaient des états généraux de 1357, si rudes aux grands du royaume; l'ombre d'Etienne Marcel leur apparaissait, les yeux étincelants de flammes vengeresses et leur demaniaiil compte de toutes les iniquités passées.
Pour se former une idée exacte des craintes d'une partie des nobles, il faut lire le mémoire adressé au roi par les princes du tang. C'est un lamentable cri de désespoir poussé vers le ti ôue. Suivant eux, l'État était en péril; des institutions séculaires, réputées sacrées, étaient à la veille de s'écrouler, « converties en questions problématiques ou même décriées comme des injustices (I). » Les lois du royaume, les actes du gouvernement livrés à la discussion publique, la presse libre catéchisant une nouvelle religion politique, les privilèges des ordres de la noblesse et du clergé rais en question, la demande de suppression des droits féodaux, « qu'on a l'infamie de dénoncer comme un reste de barbarie, » le doublement du troisième ordre aux états généraux ardemment réclamé, tout cela était vivement signalé par eux. Mais ce qui jetait tant de terreur, d'effroi et de désolation dans l'àme des grands seigneurs produisait un effet tout contraire au sein de ce tiers état 011 s'étaient recrutées les plus éclatantes illustrations de la monarchie, poètes, historiens, philosophes, savants, et d'oij seraient sortis également des généraux de premier ordre si l'accès des charges njilitaires ne leur eût pas été fermé, et si une ordonnance toute récente, contrastant singulièrement avec l'esprit libéral prêté au roi, n'eût pas interdit à tout roturier le droit d acheter de son sang un grade d'olficier dans l'armée. Ce fut dans toute la France un immense concert d'occlamations joyeuses. Et quoi d'étonnant qu'après tant d'années de léthargie, de misère et d'oppression, le peuple saluât bruyamment son réveil. Pour la première fois il lui était permis d'exprimer librement sa pensée. C'était une renaissance à la vie politique dont il avait été tout à fait exclu depuis près de deux cents ans. Mais sa coopération aux affaires de l'État avait été jadis insignifiante, à peu près nulle; il était à présumer que cette fois il prendrait la chose au sérieux, et l'on devait s'attendre à une formidable explosion de colères, de racunes, de récriminations tenues depuis si longtemps en réserve. En quelques mois le pays fut littéralement inondé d'un déluge de brochures énumérant toutes, sur un ton plus ou moins hostile, plus ou moins acerbe, les injustices à réparer, les améliorations à introduire, les plaies à
(]) Voyez ce Mémoire dans riiitroduction du Moniteur {^. 497 delà réimpi-cssion) et àaniV Histoire parlemcnlaire A.Q 31M. Bûchez et Koiix (t. I, p. 256 et suiv.).