‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 3)Chapitre 33 sur 132 · LIVRE II. OLVI'I'.TUKE DKS KTATS GENERAUX · texte numérisé non relu

LIVRE II. OLVI'I'.TUKE DKS KTATS GENERAUX

Assemblée nationale. Tiers état!.,, ce titre avait été répudié déjà comme impropre, comme n'indiquant pas suffisamment que les députés de cet ordre représentaient en réalité à eux seuls les neuf dixièmes de la nation française. En conséquence, ses membres s'étaient fièrement intitulés Députes des Communes, témoignant par là qu'ils ressuscitaient en quelque sorte ces vieilles communes de France organisées jadis pour résister à la tyrannie féodale, et qu'ils entendaient bien détruire à tout jamais les derniers vestiges de l'oppression. « Le mot de tier^ état est ici proscrit comme un monument de l'ancienne servitude, » écrivait Robespierre, le 1h mai 1789, à l'un de ses plus chers et de ses plus anciens amis, en lui donnant de curieux détails sur tout ce qui s'était passé à Versailles depuis l'ouverture des élats généraux (]). Celte nouvelle dénomination choqua au dernier point les privilégiés; elle excita dans la chambre de la noblesse les plus vives rumeurs ; d'Eprémesnil, ce transfuge empressé de la cause libérale du moment oi^i la liberté ne servait plus à ses intérêt propres, la qualifia d'inconstitutionnelle (2), et elle fut repoussée par la cour et par les miuibtres. a On ne voulait pas la reconnaître, dit Bailly dans ses mémou'es, et nous seuls nous nous en servions (3). » Mais les masses l'adoptèrent avec empressement, et, malgré l'opposition mhiistérielle, les députés du tiers état n'en demeurèrent pas moins les Communes de France.

La persistance de la noblesse et du clergé à vouloir délibérer à part et vérifier séparément leurs pouvoirs empêchait l'assemblée de commencer ses travaux. Les privilégiés, en effet, se sentaient vaincus d'avance du jour où ils se réuniraient au tiers, égal en nombre au clergé et à la noblesse réunis, comme on sait, et où, au lieu de voter par ordre comme autrefois, on voterait par tête, ainsi que l'exigeaient la raison, la justice et le bon sens. Les communes, au contraire, imbues des véritables principes, et convaincues que la représentation devait être une, voulaient que tous les députés, à quelque ordre qu'ils appartinssent, y eussent la même part d'influence. En conséquence ses membres, se jugeant d'autant plus forts que, si la nublesse et le clergé avaient pour eux le roi et la cour, ils s'appuyaient, eux, sur le peuple entier, résolurent de passer outre et de se constituer en véritables représentants du pays dans le cas où la noblesse et le clergé s'obstineraient à ne pas

(1) Xous avons sous les yeux les origiuaux de cette lettre et de plusieurs autres lettres complètement inédites, d'une importance capitale, adressées par ^taximilien Robesiiierre ii sou ami Buissart. Xous eu devons la communication à l'obligeance de l'honorable M. Lcnglet, avocat à Arras.

(2) Mi moires de Ferrièrcs, t. I, p. 41.

(3) Mémoires de Bailly, t. I, p. 95,

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se joindre à eux. « Mais avant de prendre ce parti, » écrit encore Robespif?rrp, « ils crurent qu'il falloit faire quelques démarches pour ramener, s'il étoit possible, les deux classes privilégiées à l'union et à l'unité désirées; de là la patience avec laquelle on les attendit durant quelques jours dans la salle destinée aux états généraux ; de là l'invitation qu'on leur fit ensuite de se réunir au corps national pour procéder à la vérification des pouvoirs (1). » On sait à combien d'allées et de venues, de pourparlers, de discussions commencées, interrompues et reprises, donna lieu cette question de la réunion des trois ordres, qui contenait implicitement toutes les autres questions. La noblesse, en réponse aux premières propositions des communes, s'était tout d'abord constituée en chambre sépaiée ; mais le clergé, « plus cauteleux que la noblesse (2), » avait répondu à l'invitation du tiers par une députation chargée de lui porter de vagues protestations de zèle et d'attachement, et d'annoncer qu'il allait travailler activement à la prompte conciliation des trois ordres.

Les communes avaient sur les privilégiés un immense avantage : outre qu'elles rep: é entaient réellement presque toute la France, elles se trouvaient en possession de la grande salle des états généraux, délibéraient en public, et, aux yeux delà foule, passaient pour la véritable assemblée nationale. Plusieurs avis avaient déjà été ouverts dans leur sein afin de provoquer le terme d'une scission dont souffrait l'intérêt général. Le 12 mai, Rabaut S:.int-Étienne proposa à ses collègues de choisir un certain nombre d'entre eux et de les charger de conférer avec les commissaires de la noblesse et du clergé, à l'effet de réunir tous les députés dans ta salle commune, sans qu'il leur fût permis toutefois de se départir en au-cune façon du principe de l'opinion par tête et de l'indivisibilité des états généraux. Le breton Le Chape. ier repoussa cette motion comme inutile et dangereuse. Suivant lui, les communes devaient envoyer à la noblesse et au clergé une adresse dans laquelle, après avoir rappelé la conduite respective des trois ordres jusqu'au moment actuel, elles déclareraient qu'elles ne reconnaîtraient désormais pour représentants légaux que ceux dont les pouvoirs auraient été examinés par des commissaires nommés en commun, chaque député n'étant plus, après l'ouverture des états généraux, le député d'un ordre ou d'une province, mais bien celui de la nation ;

(1) Lettre manuscrite de lîobespierre, en date du 24 mai.

(2) C'est la pi-opve expression de Koljesjderre. C'est aussi celle dont se sert Fcrrières : « Le clergé, plus cauteleux... presque entièrement composé de curés, détestait également les évêques et la noblesse, et désirait en secret s'unir au tiers. » Voy. ses Mémoires, t. I, p. 48.

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