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depuis longues années il avait exercé cette magistrature comme la Révolution elle-même, en la créant, avait entendu qu'elle le fût, en véritable père de famille. Il avait connu et pu apprécier les hommes dont un étourdi faisait si cavalièrement le procès : « Jeune homme, » dit-il en se levant et d'un ton qui coupa court tout de suite à des déclamations ridicules, « ne parlez pas si légèrement de ces grands morts (1). »
Moi qui depuis huit ans bientôt vis dans leur compagnie assidue, je puis dire ce qu'ils valent, et leurs qualités éminentes, que ne déparent point des erreurs inséparables de l'humanité. Une fois engagé dans ces régions de l'histoire, je m'y suis donné corps et âme; et, n'obéissant qu'aux seules inspirations de la conscience, n'ayant pour boussole que la vérité, j'ai marché résolument vers un noble but, celui de mettre en lumière des choses dignes d'être admirées, et de réparer des injustices criantes. De cette .longue fréquentation sont résultées pour moi des convictions politiques bien désintéressées, complètement étrangères à des rancunes de parti, que je ne pouvais avoir, et qui n'étaient point dans mon cœur; convictions d'autant plus solides par conséquent, fruits de l'étude et du raisonnement, nées des entrailles mêmes de mon sujet.
La première œuvre purement historique sortie de ma plume a été l'histoire de Saint-Just. On m'a reproché, non sans raison peut-être, d'avoir apporté dans cette œuvre quelques ardeurs de langage. Devant certaines calomnies, je n'ai pu, je l'avoue, maîtriser mon indignation, et j'ai, d'une plume un peu trop vive, marqué les auteurs de libelles. Plus d'expérience et de maturité m'a rendu plus calme en ces sortes d'appréciation ; toutefois je persiste à penser que, lorsqu'on rencontre, chemin faisant, une erreur, un mensonge, une calomnie, il est essentiel de les prendre corps à corps, de les réfuter, de leur opposer d'irréfragables documents, et d'en signaler les auteurs, voulant, comme dit Tacite au livre IV de ses Annales, confondre les calomnies historiques, et engager le lecteur à préférer des faits vrais à d'absurdes traditions trop souvent reçues avec avidité. Je ne me suis })oint pressé de donner un pendant à ma monographie de Saint-Just: on avance péniblement et lentement dans les travaux de ce genre, si l'on tient à
■m (1) Je tiens ce fait de mon cliei" et savant ami le doctoxir Xavier lîicliard.
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leur assurer un caractère durable. Mon Histoire de la grande Réaction catholique en Angleterre, sous Marie Tudor, a été une halte, un repos, [)our ainsi dire, au milieu de mes études sur la Révolution; repos laiiorieux et bien rempli du reste, car je l'employai à rassembler, à compulser, à revoir minutieusement les innombrables documents sur lesquels je me proposais d'écrire la vie de liobespierre.
En lisant toils les journaux de l'époque, en étudiant line à une toutes les pièces enfouies au fond des archives, j'ai vu combien Vhisloire vraie était en opposition avec la plupart de ces mémoires particuliers dont j'ai parlé, qui ont servi à la confection de tant d'histoires de la Révolution ; et quand le hasard m'a eu fait mettre la main sur les preuves matérie^les des faux commis par les Thermidoriens, je me suis convaincu de la vérité de ces paroles, que jamais, depuis dix-huit cents ans, plus grand calomnié n'avait passé sur la terre. Il m'a paru alors d'une absolue nécessité de ne pas laisser plus longtemps sous le poids d'une réprobation, non point générale, tant s'en faut, mais trop répandue encore, le plus illustre apôtre de la démocratie, de peur qu'en présence de cette suprême iniquité et d'une telle ingratitude, les hommes de sa trempe, qui pourraient assurer le triomphe de la liberté, ne dédaignassent désormais de servir l'humanité, et ne fussent tentés, suivant l'expression d'un grand poète, de laisser aller le monde à son courant de boue.
On a beaucoup écrit sur Robespierre ; on a épuisé à son égard toutes les formes du blâme et de l'éloge -, sa mémoire a des détracteurs acharnés et des adorateurs fervents-, mais personne, jusqu'ici, ne l'a suivi jour par jour, heure par heure, pas à pas, dans le cours de son orageuse existence; personne ne s'est livré r cette autopsie historique; et cela seul cependant pouvait mettre tout lecteur impartial en état de se prononcer en toute connaissance de cause, et de se former une opinion définitive sur cet homme extraordinaire ([ui a été si bien l'incarnation vivante de la Révolution, qu'elle a sombré avec lui, etqiii, malgré cela, attendait encore son historien. Ce travail de dissection, pour lequel il fallait toute la patience de l'anatomiste, je l'ai tenté ; j';ii mis à préparer et à écrire cette histoire émouvante tout ce que la nature m'a départi de force et d'intelligence; j'y ai mis toute ma conscience et toiit mon cœur. J'aurais pu généraliser, négliger les points de détail, montrer l'homme dans son ensemble; c'eût été plus
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facile, l'œuvre eût été plus brillante peut-être, mais cela n'eût pas renipli mon but, je ne l'ai pas voulu. J'ai tenu à ce que le lecteur pénétrât avec moi dans les coulisses de l'histoire, touchât du doigt les ressorts cachés qui font mouvoir les acteurs, et qu'on lui dérobe trop souvent; j'ai tout dit, je n'ai rien omis, rien atténué, rien dissimulé, même des choses que peut-être j'aurais mieux aimé laisser dans l'ombre.
Celle manie de refaire l'histoire n'est pas, je le sais, du .goût de tout le monde; tant de gens trouvent leur compte à ce qu'on ne vienne pas dérouter des traditions qu'ils appellent corn plaisamment des traditions popidaires. Il est .^i commode de se décharger sur une seule tête d'une responsabilité qui incombe à toute une assemblée, à une nation tout entière! Comment! tant d'hommes habiles se sont donné une peine inlinie pour habiller l'histoire à leur façon, n'ont pas reculé devant des manœuvres dignes de la police correctionnelle et de la cour d'assises, et aujourd'hui, les preuves de leurs supercheries et de leurs fraudes à la main, on s'imagine de déjouer leurs odieux calculs, de restituer crûment à l'histoire l'imposante et réelle physionomie de ce Robespierre, dont, suivant l'heureuse expression de >'a[)oléon, ils avaient fait le bouc émissaire de la Révolution! Sans doute cela est aliominable; et que l'ombre de Merlin (de Thionville), qui a si bien travaillé pour sa part à l'entreprise tortueuse des Thermidoriens, frémisse par delà le tombeau de voir, après un si long temps, la vérité sortir des profondeurs où ses complices et lui croyaient l'avoir à jamais enfermée, et apparaître rayonnante et terrible, je le comprends à merveille; mais le droit, la justice ont leur jour inévitable, et il n'y a point de prescription contre la vérité éternelle.
On m'a encore adressé, à l'occasion de mon histoire de Saint-Just, un reproche dont je m'honore cu quelque sorte, celui d'avoir écrit une plaidoirie. C'est Montaigne, je crois, qui reprochait à l'œuvre de Tacite d'être un réquisitoire. Toutes proportions gardées, je maintiens que l'histoire doit être à la fois un plaidoyer et un réquisitoire, parce que l'un et l'autre exigent des preuves probantes, dont se passent, et l>our cause, les simples narrateurs. Et si jamais l'analyse la plus minutieuse, la discussion la j»lus serrée ont été nécessaires en histoire, n'est-ce point hirstpril s'agit d'événements dont nousressentonsencore
PREFACE Mil
les secousses, (le faits si souvent falsifiés par l'esprit de parti, les passions, les haines et les rancunes parlieulières; lorsque surtout il s'agit (l'un lioninie dont les actes ont été dénaturés, les intentions travesties, la mémoire odieusement calomniée? Aujourd'hui, au point où la science historicpie est arrivée, je le répète, tout récit ûéuné de i)reuves rigoureuses doit être impitoyablement rejeté. Je me suis, quant à moi, atlaclié à mettre mes lecteurs en état tht vérifier tout de suite, de contrôler sévèrement les moiiKh'es faits avancés par moi, et je serais heureux de les voir user souvent des moyens de contrôle que je mets entre leurs mains. Je n'ai point voulu, sous prétexte de raconter la vie de Robespierre, refaire une histoire de la Révolution française; tout le monde a eu sous les yeux les écrits des Michelet, des Thiers, des Louis Blanc, des Esquiros, des Tissot, des Villaumé et de tant d'autres, composés à toutes sortes de ])oiiits de vue; je me suis donc borné à rappeler tout ce qui se rattachait de près ou de loin à l'homme (ïoni chaque page de la vie d'ailleurs est en même temps une page de riiisloire de la Révolution; et j'ai pu entrer dans une multitude de détails qui, forcément négligés dans les histoires générales, n'^n sont pas moins indispensables pour faire connaître complètement Robcsl>ierre. Cela même, on le conçoit, m'a mis dans l'obligation de suivre de très-près, de réfuter rigoureusement ceux de mes devanciers qui, dans leurs narrations et leurs appréciations, m'ont paru s'écarter des voies de la vérité. Je me suis attaqué de préférence aux écrivains les plus consciencieux et les plus estimés, à qui la notoriété du nom, le talent et l'indépendance du caractère permettent d'exercer sur les lecteurs une influence considérable; réfuter ceux-là, n'était-ce pas en même temps réfuter tous les autres?
J'ai divisé cette histoire en trois parties bien distinctes. La première, intitulée la Constiluanle , comprend la période la moins connue, et non la moins curieuse de la vie de Robespierre; on verra que la Révolution, avant même qu'elle éclatât, éiail tout entière dans la tête du puissant réformateur. La seconde traite de sa grande querelle avec les Girondins, et montrera, par d.es preuves sans réjdique, par des révélations inattendues, de quel côté, dans cette lutte à jaiiiais regrettable, et qu'il ne tint pas à lui d'étoufl'er, furent la modération, le bon droit et la justice. La troisième partie enfin peint la grande période révolutionnaire, l'époque où la France eut h traverser les plus