LIVRE 1\. ASSERTION DE VERGMALD ; DENEGATION DE r.OUESl'IEP.UI
tribué à aigrir son âme, les républicains de la Gironde les lui imputaient à crime! C'était là, certes, le comble de la déraison ou de la mauvaise foi ; et si, en dehors des souffrances éprouvées pour la cause populaire, quelque chose était capable d'intéresser à la personne de Marat, c'était bien la maladresse de Vergniaud. Aussi quand, à cet inconcevable reproche, l'Ami du peuple se fut écrié : « Je m'en fais gloire ! » l'avocat girondin ne trouva pas un mot à répondre.
Vergniaud, continuant, eut l'air d'être tout peiné de celte affligeante discussion, ce qui était d'une insigne hypocrisie, puisqu'elle avait été uniquement provoquée par ses amis, et qu'a son tour il venait y jeter sa part de venin. Avec une déloyauté surprenante et comme s'il eût obéi à un mot d'ordre, il tenta de rattacher une regrettable circulaire émanée des membres du comité de surveillance de la commune, après les journées de Septembre, au discours prononcé par Robespierre au sein du conseil général, dans la nuit du 2 au 3 septembre. Dans ce discours, on se le rappelle sans doute, Robespierre, après Billaud- Varenne et après bien d'autres, avait accusé deux ou trois hommes appartenant à la faction girondine de conspirer en faveur du duc de Brunswick. On se rappelle aussi sur quoi était fondée cette accusation : Carra, dont le journal les Annales patriotiques était inféodé à Brissot, avait en quelque sorte proposé pour roi, aux Jacobins et dans sa feuille, le duc d'York d'abord, puis le propre généralissime des armées coalisées contre la France. Mais il était de l'intérêt de Brissot de compromettre dans sa querelle contre Robespierre le plus grand nombre possible de ses collègues. Poussé par lui, et sur de faux renseignements fournis par l'impudent Louvet, Vergniaud reprocha à Robespierre, contre lequel, dit-il, il n'avait jamais prononcé que des paroles d'estime, d'avoir dénoncé, comme auteurs du complot, lui Vergniaud, La Source, Ducos, Guadet, Brissot, Condorcet et plusieurs autres membres de l'Assemblée législative. A ces mots, Robespierre se leva indigné et cria à l'orateur : « Cela est faux 1 » — « Comme je parle sans amertume, » reprit Vergniaud, « je me féliciterai d'une dénégation qui me prouvera que Robespierre aussi a pu être calomnié (1). »
Il est évident que le futur est employé ici dans le sens affirmatif et non point conditionnel. Impossible, en effet, d'entendre une dénégation plus catégorique et plus énergiquement exprimée que celle tombée de la bouche de Robespierre. Et ce qui prouve clairement que Vergniaud lui-même le comprit bien ainsi , c'est que , laissant de côté le discours
(1) Voyez le Journal des débats et des décrets de la Convention, numéro 7, et le Moniteur du 27 septembre 1792.
de Robespierre, sans même achever sa pensée, il revint tout de suite à la fameuse circulaire de Marat, dont il s'occupa exclusivement. Cependant un historien de nos jours , grand metteur en scène, mais trop souvent au détriment de la vérité historique , imagine qu'après cette phrase Vergniaud attendit (1). Or il n'eut rien à attendre comme on Tient de le voir, puisque ce fut après le démenti formel de Robespierre qu'il se félicita d'une dénégation qui lui prouvait que son adversaire avait pu, lui aussi, être calomnié.
La lutte, durant cette séance, continua entre la Gironde et Marat. L'Ami du peuple, triomphant sans peine de ses adversaires, échappa cette fois au décret d'accusation dont déjà ils songeaient à le frapper. Quant à Robespierre, contre lequel, en cette journée, la rage des Girondins s'était épuisée impuissante, ils ne le tiendront pas quitte : ils vont travailler dans l'ombre à battre en brèche cette réputation colossale, jusqu'au jour où, croyant le terrain tout à fait miné sous ses pas, ils le prendront de nouveau corps à corps à la Convention et tenteront de le renverser.
Les lettres de Maximilien Robespierre à ses commettants parurent précisément au lendemain des misérables sorties de Rebecqui et de Barbaroux. Rendre compte à ses concitoyens de ses principes, de sa conduite et de la situation des affaires publiques semblait à Robespierre un de ses premiers devoirs comme représentant du peuple. Au milieu de tous les papiers dont étaient inondés les quatre-vingt-troisdépartements, et où les bons citoyens ne trouvaient que la passion, l'esprit de parti,
(1) Michelet (Histoire de la Révolution, t. IV, p. 348). Le Moniteur met dans la bouche de Sergent la vive dénégation qui accueillit l'assertion de Vergniaud ; mais c'est bien évidemment une erreur du rédacteur. Il est d'ailleurs fort probable que Sergent, membre du comité de surveillance qui siégeait alors eu permanence, non à l'Hôtel-de-Ville, mais à la mairie, n'assistait pas à la séance du conseil général. Si M. Michelet, au lieu de s'en tenir à la version du Moniteur, eût pris la peine de consulter le Journal des débats et des décrets de la Convention, rédigé également dans iin esprit tout girondin, il y aurait lu : « Robespierre se lève et dit : Cela est faux » (numéro 7, p. 91), et il se fût épai'gné la faute d'écrire cette phrase inexacte et injuste : « Robespiei're ne répondit rien, accepta l'accusation, et garda la tache ; il la garde pour l'avenir. » M. Michelet aurait pu aussi consulter le Recueil des rapports, opinions et discours prononcés à la tribune nationale, où se trouve rectifiée l'erreur du Moniteur. Voyez t. X, p. 49.