LIVRE IX. PREMIÈRE LETTRE A SES COMMETTANTS 45T
d'éternelles flagorneries pour les idoles qu'on voulait accréditer et des calomnies intarissables contre tous les patriotes que l'on haïssait ou que l'on redoutait, il offrait son journal à ses concitoyens comme le contrepoison de tant d'impostures périodiques. Nous avons dit déjà quelle énorme différence existe, pour la modération, la dignité, l'impartialité du compte rendu des opérations de la Convention nationale, entre son journal et les feuilles girondines, lesquelles sont toutes autant de pamphlets quotidiens ; c'est chose d'ailleurs dont le lecteur pourra aisément se convaincre par lui-même.
Son premier article roula tout entier sur les principes qui devaient inspirer la Convention dans l'examen du pacte social dont la sanction serait soumise au peuple. « La royauté est anéantie, » disait Robespierre ; « la noblesse et le clergé ont disparu, et le règne de l'égaUté commence. Ces grandes conquêtes sont le prix de votre courage et de vos sacrifices, l'ouvrage des vertus et des vices, des lumières et de l'ignorance de vos premiers représentans , le résultat des crimes et de l'impéritie de vos tyrans. Les rois de l'Europe tournent contre vous leurs armes sacrilèges , mais ce n'est que pour vous préparer de nouveaux triomphes. Déjà ils expient cet attentat par de honteux revers, et si vos chefs savent tirer parti de votre puissance et de votre enthousiasme, il est impossible à l'imagination même de mesurer l'étendue de la glorieuse carrière que le génie de l'humanité ouvre devant vous. Protégés par la force de vos armes, environnés de vos vœux et de votre confiance, vos nouveaux représentans peuvent vous donner, à loisir, le plus heureux de tous les gouvernemens ; et cet ouvrage ne peut être ni long ni difficile. » Il ne prévoyait pas les orages et les tempêtes que les menées de la Gironde, jointes aux intrigues de tous les ennemis de la Révolution, étaient destinées à susciter au sein de la Convention.
Que restait-il à faire aux nouveaux architectes ? Perfectionner, « d'après des principes reconnus », l'œuvre de leurs devanciers. On voit déjà par là combien sont dans l'erreur ceux qui, hypocritement du reste la plupart du temps, étabhssent une si grande différence entre les principes de 1789 et les principes de 1793. La première Assemblée, dans sa constitution, s'était, sur trop de points, écartée des principes proclamés dans sa Déclaration des droits ; il fallait y revenir ; c'était là l'essentiel. Quant aux mots de république ou de monarchie, c'était une question secondaire. Aux yeux de Robespierre, le nom de république ne suffisait pas à affermir l'empire de cette liberté, « non moins difficile à conserver qu'à conquérir ». — « Qui de nous, » ajoutait-il, « voudroit descendre de la hauteur des principes éternels que nous avons proclamés, au gouvernement de la répubhque de Berne, par exemple,
de celle de Venise ou de Hollande?... Ce n'est point assez d'avoir renversé le trône, ce qui nous importe, c'est d'élever sur ses débris la sainte Égalité et les droits imprescriptibles de l'homme. Ce n'est point un vain mot qui constitue une république, c'est le caractère des citoyens. L'àme de la république, c'est la vertu, c'est-à-dire l'amour de la patrie, le dévouement magnanime qui confond tous les intérêts privés dans l'intérêt général. Les ennemis de la république, ce sont les lâches égoïstes, ce sont les hommes ambitieux et corrompus. »
Sans faire directement allusion aux attaques insensées dont ii était l'objet, sans nommer aucun de ses adversaires, il dépeignait de la façon la plus saisissante les divisions nées au sein du parti révolutionnaire ; puis il établissait parfaitement la distinction capitale existant entre les patriotes qui, semblables à ces Constitutionnels qu'on avait vus ne songer qu'à élever leur fortune sur les ruines de la noblesse et de la royauté abattue, voulaient aujourd'hui constituer la RépubUque pour eux-mêmes, et les patriotes de bonne foi qui cherchaient avant tout dans la Révolution la liberté de leur pays et le bonheur de l'humanité. « Les intrigants, » ajoutait-il, « déclareront à ceux-ci une guerre plus cruelle que la cour et l'aristocratie elles-mêmes. Us chercheront à les perdre par les mêmes manœuvres et les mêmes calomnies, d'autant plus redoutables qu'ils voudront s'emparer de toutes les places et de toute l'autorité du gouvernement. » Paroles trop vraies l que les lecteurs impartiaux ne pouvaient manquer d'appliquer aux hommes passionnés de la Gironde.
Quel était maintenant, à ses yeux, l'idéal du véritable gouvernement républicain? c'était de maintenir parmi les hommes les droits naturels et imprescriptibles, la liberté et l'égalité. Et comment atteindre ce but? « En protégeant le faible contre le fort. » Or, comme le gouvernement, établi pour assurer la liberté et le bonheur pubhc, était en général investi d'une grande force, et pouvait, en en abusant, devenir le plus terrible de tous les instruments d'oppression, il fallait, par de bonnes lois constitutives, défendre la liberté contre les usurpations possibles du gouvernement. Et telle était l'invincible horreur de Robespierre pour le despotisme, que lui, qui cependant ne comprenait pas la liberté sans l'ordre, ne craignait pas d'écrire : « La maladie mortelle du corps politique, ce n'est point l'anarchie, mais la tyrannie. » Le problème à résoudre était de donner au gouvernement l'énergie nécessaire pour soumettre tous les individus à l'empire de la volonté générale, et l'empêcher d'en abuser. « Cette solution, » disait avec raison Robespierre, « seroit peutêtre le chef-d'œuvre de la raison humaine. » Traçant ensuite, en s'inspirant « du plus éloquent de nos philosophes », le portrait du véritable lé-