LIVRE IX. — INTOLERANCE DES GIRONDINS
mais il en voyait un bien plus grand à les y ensevelir et à abattre en une seule campagne la puissance des despotes coalisés contre nous. D'ailleurs le devoir de tout général, ajoutait-il, était de combattre nos ennemis, non de chercher à transiger avec eux. Aussi la Convention lui parut-elle avoir manqué de fermeté dans son attitude envers Dillon, et sans adopter les propositions sévères de Merlin (de Douai) et de Couthon, il aurait voulu que du moins on censurât par un blâme énergique la conduite du général. Le devoir des représentants du peuple, disait-il encore, était de surveiller rigoureusement les chefs d'armée , afin de les contenir dans les véritables limites de leur pouvoir ; il engageait donc fortement la Convention à ne point perdre de vue « que la puissance militaire fut toujours le plus redoutable écueil de la liberté (i). » Ainsi cet homme que, si niaisement il est vrai, les Girondins ne cessaient daccuser d'aspirer à la dictature, ne prononçait pas un discours , n'écrivait pas une ligne sans avertir ses concitoyens de se prémunir contre les entreprises du despotisme, comme si déjà, de loin, il eût vu venir le 19 Brumaire.
L'intolérance des Ciiron(iins dans ces premiers m.ois de la Convention dépasse en vérité toute croyance. Malheur à quiconque, au sein de l'Assemblée, proposait une motion sans leur assentiment : c'était un factieux, un anarchiste; le langage des Duport, des Barnave, des Lameth, avait passé dans la bouche des Vergniaud, des Guadet, des Buzot. Nous allons voir bientôt ce dernier développer contre les provocateurs à l'anarchie un des plus terribles projets de lois dont puisse se réjouir le despotisme. Buzot et ses amis reprochaient à Marat ses exagérations, et ils se servaient absolument des mêmes moyens que lui. On peut même dire que, dans l'art de la calomnie, ils le dépassaient de beaucoup. Un jour les murs de Paris se trouvèrent couverts d'un placard énorme, signé des députés des Bouches-du-Rhône et contenant à l'adresse de l'Ami du peuple, dont Barbaroux, comme on sait, avait
(1) Sur la conduite de la Convention nationale erivers le général Dillon. et sur les principes que les représentans de la nation doivent adopter dans la guerre actuelle. Voyez, Lettres de M. Robespierre à ses commettons, numéro 2, p. 57 à 65.
été en quelque sorte le courtisan, les plus dégoûtantes invectives (1). Si Marat paraissait à la tribune, c'étaient des cris, des vociférations à n'en plus finir. Avant même de savoir ce qu'il voulait dire, on refusait de l'entendre, si bien qu'un jour il lui échappa cette exclamation si juste : « Il est atroce que ces gens-là parlent de liberté d'opinion et ne veuillent pas me laisser la mienne ! (2) » Et il ne faut pas demander si le président se mettait de la partie, quand ce président était Guadet,
Ah! certes, si jamais hommes abusèrent, dans un pur intérêt de coterie , de l'immense autorité dont ils étaient revêtus alors , ce furent bien les Girondins. Tandis que Robespierre, qui n'était que du parti de sa conscience , vivait à l'écart , dans un isolement volontaire , ignorant l'art tortueux de l'intrigue, dans lequel ses adversaires étaient passés maîtres, eux constituaient dans la République une véritable église en dehors de laquelle il n'y avait point de salut. Pour recruter leur parti, ils ne reculaient devant aucunes manœuvres, si basses qu'elles fussent, et déjà nous les avons montrés épiant, comme des oiseaux de proie, les nouveaux venus à l'affût. Personne, nous le répétons, n'a mieux dépeint que Couthon cette faction d'intrigants et d'ambitieux subtils qui ne voulaient la liberté que pour eux. N'est-il pas risible, après cela, de voir des écrivains de mauvaise foi ou fort ignorants des choses de la Révolution, les poser en héros de modération? Quant aux mesures de rigueur à prendre contre les ennemis de la Révolution, émigrés et prêtres, l'initiative vint d'eux, et sur ce point d'ailleurs ils furent d'accord avec les révolutionnaires les plus ardents. Lorsque, plus tard, faisant chorus avec la réaction triomphante, les survivants de la Gironde essayeront de se disculper d'avoir trempé dans les sévérités de la Révolution, ce sera par la plus lâche, mais aussi par la plus insoutenable des prétentions.
Leur grand souci pour le moment était de garder le pouvoir. Rien de triste et de bouffon à la fois comme les tergiversations de Roland obligé d'opter entre son portefeuille et son poste de député à la Convention, où il avait été appelé par l'assemblée électorale du département de la Somme. Oubliant ce principe excellent posé par les patriotes de la Constituante, que les ministres ne devaient jamais appartenir à la représentation nationale , les Girondins, Ducos et Ruzot particulièrement, eussent bien voulu maintenir leur ami à la fois comme ministre et comme représentant du peuple, mais surtout comme ministre; ils avaient en lui un si bon domestique ! Ce cumul n'ayant pas
(1) Voyez à ce sujet le JoucnaZ de la Bépublique, numéro 15.
(2) Séance cln 24 octobre 1792. Voyez le .Vo/HVeur du 26 octobre 1792.
LIVr.L IX. — DANTON ET MADAME ROLAND 473
paru être du goût de la Convention, on mit en avant le nom de Pache. Le ministre de l'ijitérieur le désigna lui-même comme son successeur. C'était alors « le brave et modeste Pache, seul digne de bien remplacer Roland (1). » Les Girondins le croyaient acquis à leur faction ; mais dès qu'il refusera de se laisser mener par eux, ce ne sera plus qu'un monstre (2). Son élection s'étant trouvée contestée, Roland se décida à opter pour le ministère, et, dans une lettre toute saturée des calomnies delà Gironde contre la députation de Paris, il annonça à la Convention qu'en vertu de son vœu tacite, qu'il regardait comme l'expression de la volonté des quatre-vingt-trois départements, tandis que sa nomination de député n'était que le vœu d'un seul département, il se décidait à demeurer ministre. Cette interprétation d'un vœu tacite parut excessive à Robespierre et contraire aux principes. Selon lui, le choix qui donnait à chaque député le titre de représentant de la République devait être regardé comme le vœu du peuple français et approchait un peu plus de ce caractère que le simple vœu de l'Assemblée des représentants (3]. Et cela est vrai : toute doctrine contraire est subversive de l'unité politique du pays.
Combien plus noble et plus digne fut la conduite de Danton ! Invité, lui aussi, a rester au ministère, il persista dans la démission qu'il avait donnée dès les premiers jours de la Convention. D'ailleurs, à son avis, il n'était pas de la dignité de l'Assemblée d'inviter des citoyens à conserver une place. Ce fut à cette occasion qu'il se permit une saillie que Robespierre, toujours grave, trouva peu convenable [li] : « Si vous faites une invitation à Roland, » dit Danton, « faites-la donc aussi à madame Roland, car tout le monde sait que Roland n'était pas seul dans son département, » Cette plaisanterie remplit d'amertume le cœur des Girondins : c'était, en effet, leur dire assez publiquement que leur faction était gouvernée par une femme. Quant à madame Roland, elle en garda une rancune implacable, et les calomnies que ses Mémoires contiennent à l'adresse de Danton peuvent donner la mesure de son ressentiment (5).
La Gironde crut trouver dans la retraite de Danton un accrois-
(1) Voyez le Patriote français, numéro 1144.
(2) Voyez lé portrait de Pache dans les Mémoires de madame Roland (édit. Barrière, t. II, p. 144). La républicaine Roland affecte quelquefois de singiiliers mépris. Pache était d'origine suisse; « en vertu de quoi, » écrit-elle, « son père gardait à Paris la porte d'un grand seigneur, » p. 152.
(3) Lettres de Maximilien Robespierre à ses comn^ettans, numéro 3, p. 144.
(4) Ibid., p. 138.
(5) Voyez notamment la seconde partie des notices historiques dans les Mémoires, t. II, p. 15 et suivantes (édit. Barrière et Berville).
sèment de puissance, parce qu'il eut pour successeur le littérateur Garât, qui, sans être l'ennemi de Robespierre, était alors au mieux avec Brissot. Or, il n'était pas téméraire d'espérer qu'une fois en possession d'une part du pouvoir , le nouveau ministre ferait cause commune avec ses collègues, et se mettrait, lui aussi, à la dévotion du parti. Mais, cette fois, l'espoir des Girondins se trouva déçu, Garât refusa net de servir d'instrument à leurs haines : il s'efforça au contraire de les calmer, de les ramener dans la voie de la justice et de la modération. « Combien de fois, » a-t-il écrit, « j'ai conjuré Brissot, dont le talent se fortifiait dans ces combats, de modérer l'usage de sa force pour irriter moins ses ennemis i Combien de fois j'ai conjure Guadet de renoncer, quelquefois au moins, aux triomphes de cette éloquence qu'on puise dans les passions, mais qui les nourrit et les enflamme (1) î » Peines inutiles 1 les Girondins étaient devenus les esclaves aveugles d'une sorte de passion sauvage, et bientôt Garât indigné s'éloignera d'eux avec dégoût. Mais pour le moment, croyant avoir fait une recrue, ils se sentaient encore d'humeur plus belliqueuse. ■ Maîtres de toutes les positions ministérielles, ou du moins se le figurant, ils voulurent avoir la mairie entre leurs mains. Il y avait à remplacer Pétion. Plusieurs candidats furent proposés. Un membre de la société des Jacobins, nommé Moras, engagea ses concitoyens à voter pour Robespierre ; mais celui-ci n'était pas homme h accepter, on le savait bien. Étant monté à la tribune aussitôt après avoir été désigné, il dit: «Je ne fais à cette proposition qu'une simple objection, c'est que, pour un tel choix, il faudrait, au moins avoir le consentement de la personne sur qui il tomberait, et pour moi, je ne connais aucune force iiumaine qui puisse me faire consentir à abandonner la place de représentant du peuple contre toute autre, quelque importante qu'elle pût paraître (2). » A la place de maire était affecté alors un traitement de soixante-quinze mille livres. Après une déclaration si nette et si tranchée, on comprend aisément que Robespierre n'ait obtenu que quelques voix. Pétion ayant paru d'abord disposé à reprendre ses fonctions, on ne lui opposa pas de compétiteur sérieux, et il fut réélu à une majorité fort considérable. Mais ce ne fut pas là, comme l'a écrit un historien de nos jours (3), une défaite du parti violent. Le parti violent d'ailleurs, c'était celui de la Gironde; on l'a vu déjà, on le verra bien davantage
(1) Mémoires àe Garât, édit. de 1862, p. 136.
(2) Journal des débals et delà correspotidance de la Société... numéro 276.
(3) Miehelet (t. IV, p. 485). Impossible d'avoir plus complètement dénaturé que M. Miclielet l'histoire de tous les commencements de la Coiivention, relativement :'i RoLespierre. Il semble qu'il y ait parti pris de sa part.