‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 128 sur 188 · I.IVUK IX. LES r.KNTII.I.BSSES DK COXDORCET · texte numérisé non relu

I.IVUK IX. LES r.KNTII.I.BSSES DK COXDORCET

Les fortes têtes du parti commençaient à comprendre qu'on avait fait fausse route en voulant abattre Robespierre de haute lutte. 11 fallait aljer doucement et sûrement, par les chemins ténébreux, travailler à la façon du termite, de manière qu'un jour le colosse s'écroulât miné par des milliers d'insectes invisibles et insaisissables. Il fallait, de plus, circonvenir plus que jamais les députés tièdes, douteux, incertains, entreprendre même ceux que Robespierre s'était accoutumé à regarder comme des amis; cela était facile, il était si peu armé contre l'intrigue, vivant en quelque sorte dans un isolement volontaire; il fallait, en un mot, s'efforcer de faire le vide autour de lui. Eh bien! cette œuvre tortueuse, elle va être poursuivie avec une persistance et un machiavélisme étonnants.

Mais ce n'était pas tout. Accuser Robespierre d'aspirer à la dictature, c'était lui supposer de puissantes qualités, le grandir encore pour ainsi dire aux yeux de ses concitoyens. On résolut donc de changer de batteries. Il y a en France une arme qui tue assez promptement, celle du ridicule; on s'en saisit bien vite, et, chose triste à dire! ce fut un grand esprit, un écrivain qui honore notre pays, l'auteur des Progrès de Vesprit humain, ce fut Condorcet qui consentit à tenir la batte d'Arlequin, Condorcet, l'ami et le biographe de Voltaire, persiflant outrageusement le plus pur et le plus intègre disciple de Rousseau, quelle chose navrante! Hélas! cela nous remet en mémoire que le philosophe de Genève fut aussi le point de mire des épigrammes sanglantes du patriarche de Ferney; et l'on peut dire avec quelque vérité que Robespierre est à Condorcet ce que Rousseau était à Voltaire.

Condorcet avait, un moment, paru vouloir échapper à cette coterie de la Gironde ; mais, obsédé sans doute, il y était rentré, et le voici enrôlé dans les troupes légères du parti. La Chronique de Paris ayant un jour imprimé, on s'en souvient peut-être, sous le nom de Robespierre alors à Arras, une lettre injurieuse pour le clergé en général, sans distinction, Condorcet, grand ennemi des prêtres et soupçonné par Maximilien d'être l'auteur de la supercherie, avait reçu de lui un démenti formel. On avait voulu simplement se servir de l'autorité de son nom. Mais le philosophe voltairien n'avait jamais pardonné au dis-

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ciple de Rousseau, et du jour au lendemain il était devenu son mortel ennemi.

Dans la Chronique de Paris du vendredi 9 novembre 1792, Condorcet, après avoir expliqué en quelques lignes comment l'erreur de Louvet, qu'il appelle un homme de beaucoup d'esprit et de talent, mais de beaucoup plus d'imagination encore, « était prouvée avant que Robespierre eût parlé, i) écrivait « avec cette acrimonie réfléchie qui étoit un de ses talens, » le morceau qu'on va lire : c( On se demande pourquoi tant de femmes à la suite de Robespierre, chez lui, à la tribune des Jacobins, aux Cordeliers, à la Convention? C'est que la Révolution françoise est une religion, et que Robespierre y fait secte; c'est un prêtre qui a des dévotes, mais il est évident que toute sa puissance est en quenouille. Robespierre prêche ; Robespierre censure ; il est furieux, grave, mélancolique, exalté à froid , suivi dans ses pensées et dans sa conduite; il tonne contre les riches et contre les grands; il vit de peu et ne connoît pas les besoins physiques. 11 n'a qu'une seule mission, c'est de parler, et il parle presque toujours; il crée des disciples; il a des gardes pour sa personne , il harangue les Jacobins quand il peut s'y faire des sectateurs ; il se tait quand il pourroit exposer son crédit; il refuse les places où il pourroit servir le peuple, et choisit les postes où il croit pouvoir le gouverner; il paroît quand il peut faire sensation, et il disparoît quand la scène est remplie par d'autres, il a tous les caractères, non pas d'un chef de religion, mais d'un chef de secte; il s'est fait une réputation d'austérité qui vise à la sainteté; il monte sur les bancs: il parle de Dieu et de la Providence; il se dit l'ami des pauvres et des foibles; il se fait suivre par les femmes et les foibles d'espfit; il reçoit gravement leurs adorations et leurs hommages; il disparoît avant le danger, et l'on ne voit que lui quand le danger est passé : Robespierre est un prêtre et ne sera jamais que cela. Le reproche de la dictature étoit donc une gtiucherie, et la proposition de l'ostracisme une absurdité : c'étoit lever la massue d'Hercule pour écraser une puce qui disparoîtra dans l'byver. » Quatre ou cinq gros mensonges assaisonnés des plus fades plaisanteries, voilà le morceau servi aux Girondins pour les consoler de leur défaite. Sans doute on y a mis toute l'aigreur possible ; et nous avions bien raison de dire, en nous servant d'une phrase justement appliquée à Condorcet par un illustre écrivain de nos jours, qu'il l'avait écrit « avec cette acrimonie réfléchie qui étoit un de ses talents (11; » mais cette page si vide, où l'on tâche de répandre à pleines mains le ridicule sur le grand homme

(1) Sainto-Beuve. Sin- La Harpe, Causeries du luitdi, t. Y, p. M. ]':n-is, (iarnier, 1852.

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d'État de la Révolution, prouve combien vaines et puériles étaient les accusations des Girondins contre Robespierre.

Il ne faut pas demander si les feuille? accréditées du parti s'empressèrent de reproduire l'œuvre de Condorcet. Faire un crime à Robespierre d'avoir invoqué le nom de la Providence, le présenter comme un prêtre suivi de dévotes, parce que sa parole exerçait sur les femmes une légitime influence, l'accuser mensongèrement de s'être dérobé dans les jours de danger, lui qui, au vu et au su de tout le monde, et comme nous l'avons irréfragablement démontré, s'était toujours tenu sur la brèche à l'heure des crises décisives, telles étaient les éternelles redites de ses adversaires. « Ce tableau de main de maître, « s'écria, transporté d'admiration, le rédacteur ordinaire du Patriote français, « ira sans doute à son adresse, à la postérité (1)... » C'est bien pour cela que nous l'avons exhumé des colonnes de la Chronique; oui, il ira à la postérité, mais comme un monument des passions haineuses, de la mauvaise foi, et de l'intolérance de la Gironde.

Ce n'était là qu'une pantalonnade, une farce à laquelle Robespierre répondait par le plus absolu dédain ; mais un coup autrement sensible vint l'atteindre vers cette époque. Pétion, auquel il portait un si vieil et si sincère attachement, et dont il se plaisait à ne pas suspecter les sentiments à son égard, bien qu'il le sût très-intimement lié avec ses adversaires, Pétion le frappa traîtreusement de la façon la plus inattendue. Et pourtant, en maintes circonstances, Robespierre lui avait prêté l'appui de sa parole et de son influence : constamment il l'avait défendu contre toute attaque. En quels termes chaleureux il avait parlé de lui, en novembre \19\, à la veille de sa nomination comme maire ! Se le rappelle-t-on? « Je pense avec une douce satisfaction, » écrivait-il alors, « que mon cher Pétion a peut-être été nommé maire de Paris au moment où j'écris. J'éprouverai plus vivement que personne la joie que doit donner à tout citoyen ce triomphe du patriotisme et de la probité franche sur l'intrigue et sur la tyrannie (2). » N'est-ce point là le cri d'un cœur bien sincère et bien dévoué !

(1) Voyez le Patriote français^ numéro 1192.

(2) Lettre à Maurice Dnplay, déjà citée. Vide suprà.

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Mais lui, Pétion, avait-il jamais élevé publiquement la voix en faveur de son ami? Un jour, aux Jacobins, il était venu comme pour servir d'intermédiaire dans la querelle née au sujet de la question de la guerre, et envenimée inutilement par les calomnies de Brissot et de Guadet; il n'avait pas trouvé un mot de blâme pour ceux qui avaient fait dégénérer en une misérable dispute personnelle une question que Robespierre s'était efforcé de maintenir dans la région des principes et à la hauteur d'une doctrine. Aujourd'hui encore, dans ce grand conflit provoqué par les Girondins, on s'étonnait de ne pas entendre une parole d'apaisement sortir de sa bouche, et ce silence paraissait déjà une trahison de l'amitié. « Je ne crois pas qu'on doive se reposer sur Pétion, » avait dit avec raison Augustin Robespierre, « puisqu'il attend d'être invité, il ne mérite pas de l'être (1). » Et avec non moins de raison, Merlin (de Thionville) avait repoussé comme suspecte toute intervention de sa part.

Secrètement allié à la Gironde depuis qu'il avait goûté du pouvoir avec elle, Pétion se donna tout entier à elle en ce mois de novembre 1 792, sans qu'une fibre du cœur l'avertît qu'en Robespierre c'était un véritable frère qu'il trahissait. Pour nous qui, par des révélations récentes, connaissons mieux l'ancien maire de Paris que ne le connaissaient ses contemporains, cette désertion honteuse ne nous étonne pas. Pétion nous apparaît comme le type du faux bonhomme de la Révolution. S'il faut en croire Chabot, sa femme, excessivement jalouse de la supériorité du crédit de Robespierre, n'aurait pas peu contribué à l'entraîner (2). Eli quoi ! le modeste salon du menuisier Duplay rivalisait avec les vastes et brillantes salles de l'hôtel du ministre de l'intérieur, où elle et madame Roland étaient accoutumées à recevoir les hommages de la foule des fonctionnaires, toujours empressés, sous la République comme sous la royauté! Aussi, comme elle avait applaudi au libelle de Louvet! Mais Pétion, ce semble, n'avait pas besoin des excitations de sa femme. Un seul trait peindra l'homme et montrera combien peu il était sérieux. A la nouvelle de l'arrestation du roi à Varennes, il avait été chargé avec La Tour-Maubourg et Barnave, on le sait, d'aller au-devant de la famille royale et de la ramener à Paris. Assis sur le devant de la grande berline, entre madame Elisabeth et la princesse royale, Pétion s'imagina avoir allumé des désirs subits dans le cœur^de la sœur du roi; et, ce qui est plus grave, il n'a pas craint d'écrire dans une relation publiée aujourd'hui, que, cédant à un besoin de la nature, elle avait tendrement

(1) Jdunial (Ici (léhala et de la corresjmmlaiice des Jacobiiif, uuméi'o 293.

(2) IbiJ., iumR'-vo'297.

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pressé son bras {W La plus simple délicatesse, son devoir de galant homme, lui commandaient une expresse discrétion sur un faitsemblable, s'il était vrai. Mais comment croire qu'en un pareil moment, en de si tristes conjonctures, sous les yeux de son frère humilié et de sa bellesœur dévorée par les larmes, une jeune princesse, élevée décemment, ait pu se laisser aller à de si grossières pensées? La supposition de Pétion nous paraît donc tout à fait gratuite et insensée; et, en se vantant, par une fatuité bête, d'avoir été l'objet des avances d'une fille de France, Jérôme Pétion s'est couvert d'un ridicule immortel.

Un pareil homme devait être facilement le jouet et l'instrument d'une coterie. On le prit, sans nul doute, par Famour-propre. Aussi bien il gardait à Robespierre une rancune mal dissimulée de ce qu'il ne lui avait pas été préféré par les électeurs de Paris. On a vu comment, n'ayant pasété élu au premier tour de scrutin, il avait décliné l'honneur de représenter la capitale à la Convention. Cette rancune, à coup sûr, ne fut pas étrangère à son alliance avec les gens de la Gironde, car, député de Paris, il n'eût pas fait chorus avec la bande de ceux qui ne cessaient d'aboyer contre les représentants de la grande cité. Il accepta donc un rôle dans la petite conspiration ourdie contre Robespierre, et comme on fondait un grand espoir sur sa popularité, encore assez bien assise, on le réserva pour frapper le coup de la fin. Heureusement pour lui, le triomphe imprévu de Robespierre lui épargna l'odieux d'avoir à lui porter le coup de pied del'àne (2).

N'ayant pu prononcer son discours à la Convention, il se dépécha de le faire imprimer et de le publier en le faisant suivre d'une lettre à la société des Jacobins, où toute l'amertume de son cœur se condensait, comme la pensée intime se réserve pour le post-scriptum. Qui avait lu les rapports de Roland et de Buzot, lepremier libelle de Louvet, connaissait d'avance le discours de Pétion . A un éloge tempéré du conseil général

(1) L'original de cette relation est aux Archives, section administrativv.', F. 7, 4385. 1-In voici un extrait : « Madame Elisabeth me fixoit avec des yeux attendris... Xos yeux se rencontroient quelquefois avec une espèce d'intelligence et d'attraction. Nos bras étoient enlacés, le mien touchoit vers son aisselle. .Je sentois des mouvemens qui se précipitoient... Les regards de madame Elisabeth me sembloient plus touchans... .Te puis me tromper; mais je pense que si nous eussions été seuls, elle se seroit laissée aller dans mes bras, et se seroit abandonnée aux mouvemens de la nature, etc. »

(2) Voici, d'après Camille Desmouliiis, quelle avait été l'attitude de Pétion pendant la fameuse séance du 5 novembre: « .J'observai Pétion, et je le dis avec regret pour l'honneur du genre humain, au milieu de cette éclatante justification de son collègue, il paroissoit crucifié de son triomphe, et après Louvet et Buzot, c'est lui qui m'a semblé soutfrir davantage des applaudissemens donnés à Robespierre, et je ne crois jîas qu'Aman, tenant la bride du cheval de Mardochée, fît une plus mauvaise figure. » {Révolutions de France, etc., numéro 2-5.)

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qu'il avait boudé, disait Robespierre, comme Achille boudait les Grecs, il mêlait les déclamations ordinaires de ses nouveaux alliés contre la vaillante commune. Répudiant toute espèce de solidarité avec les hommes de Septembre, il s'attribuait modestement tout ce qui s'était fait de grand et de bien dans la Révolution, au 20 juin, au 10 août. Nous avons déjà dit dans notre précédent livre comment Robespierre répondit à cette partie du discours de Pétion, et le railla sur ses prétentions. Quant aux projets de dictature attribués à son ancien ami, Pétion n'y croyait aucunement. « Je ne puis me persuader que cette chimère ait sérieusement occupé ses pensées, qu'elle ait été l'objet de ses désirs, le but de son ambition si). » vUors pourquoi donc venir appuyer après coup, d'un long pamphlet, une accusation qu'on reconnaît sans fondement. Ah ! c'est qu'il fallait aux yeux du pays tout entier déconsidérer Robespierre. Et, Pétion aidant, on le présentait à tous comme un être ombrageux et défiant, au tempérament bilieux, à l'imagination atrabilaire, comme un être apercevant partout des complots, des trahisons, des précipices, n'écoutant que lui. ne supportant pas la contrariété, ne pardonnant jamais à qui avait pu blesser son amour-propre, ne convenant jamais de ses torts, dénonçant avec légèreté, s'irritant du plus léger soupçon, ne connaissant point les convenances, voulant par-dessus tout les faveurs du peuple, cherchant avec affectation les applaudissements de la multitude, vantant ses services enfin et parlant de lui avec peu de réserve (2). Et c'est Pétion qui s'exprimait ainsi, le modeste Pétion qui quelques pages plus loin se flattait d'avoir sauvé plus d'une fois Paris. La kyrielle était longue, comme on voit, et Dieu sait si elle sera ressassée plus tard par les survivants de la Gironde, par ceux-là mêmes que Robespierre arrachera à Téchafaud, par les Thermidoriens et toute leur séquelle.

Mais ce n'était pas tout : dans la lettre insérée à la suite de son libelle, Pétion, obéissant au mot d'ordre de la coterie, se donnait le ridicule d'accuser Robespierre de lâcheté pour ainsi dire; il le montrait tremblant, voulant fuir, n'osant se montrer à l'Assemblée ; et à son tour il se vantait de l'avoir arraché à la persécution en s'attachant à son sort. Cette fois ce n'était plus Buzot qui avait la gloire de sauver ce malheureux Jeune homme. On ne fut pas peu surpris aux Jacobins, où l'on avait été témoin de l'héroïque attitude de Robespierre, d'apprendre

fl) Paji'e 21 du Discours de Pétion.

(2) Page 20. Le Discours de Jérôme Pétion sur l'accusation intentée contre Ma.iimiliev nohrspifrre, devenu très-rare, forme un in-S" de 28 pages. De l'impriniei-ie de C.-F. Patris, imprimeur de la commune. Ou le trouve dans V Histoire parlemeutaire, t. XXI, p. 98.

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que son ancien frère d'armes lui décernait si lestement un brevet de poltronnerie. « Pétion, » dit Chabot, « nous le présente comme peureux pour avoir eu le courage de dire que le peuple devoit se sauver lui-méme,'(1 1. » La réponse, tout le monde pouvait la faire à Paris, mais an loin la calomnie se propagerait sûrement; on ne demandait pas autre chose.

Ce que Robespierre éprouva à la lecture de l'incroyable pamphlet, ceux-là seuls peuvent s'en rendre compte qui ont été victimes d'une trahison de ce genre, et qui se sont vus abandonnés de ceux dont ils n'auraient pas hésité à être les défenseurs à l'occasion. Sa douleur fut profonde; mais devant une telle attaque il ne pouvait rester muet. Sa réponse fut à la fois ironique et amicale; l'ironie prit la place de l'indignation. « Quelle est, mon cher Pétion, l'instabilité des choses humaines, puisque vous, naguère mon frère d'armes, et le plus paisible de tous les hommes, vous vous déclarez subitement le plus ardent de mes accusateurs? » Nous avons dit ailleurs comment, en mettant toujours la question des principes au-dessus de celle des personnes, il réfuta Pétion en tout ce qui concernait leur participation commune aux choses de la Révolution ; passons. Quant à cette prétention de l'avoir sauvé, lui Robespierre, c'était en vérité trop dérisoire. «Pourquoi, «lui demanda-t-il, « vous êtes-vous plutôt attaché à ma destinée que moi à la vôtre?... Mais je suppose que vous nous avez tous sauvés, ce rare bienfait vous donneroit-il le droit de nous détruire, et même de calomnier un seul individu? Le plus vil insecte se révolte contre l'homme qui veut l'écraser, et moi, contre Jérôme Pétion, tant en mon nom qu'au nom de tous les bons citoyens à qui il déclare la guerre. Quel moment avez- vous choisi pour les attaquer? Je venois de remporter sur la calomnie une victoire, facile, à la vérité, et dont j'étois loin de m'enorgueillir. Vous étiez venu à la sourdine, armé de pied en cap; mais la rapidité du combat ne vous avoit pas permis de tirer l'épée ; et au moment oij je me retirois paisiblement du champ de bataille, vous êtes venu me frapper par derrière. » Et ce discours que les directeurs de la conscience politique de Pétion l'avaient engagé à publier pour remettre à flot le parti cruellement compromis par un si honteux échec, il était distribué à tous les corps administratifs, à toutes les municipalités de la République, aux curés, aux ecclésiastiques (2). « Le vertueux

(1) Journal des débats et de la correspondanre, etc., niiméx-o 297.

(2) Tous les journaux vendus à la faction de la Gironde s'empressèrent de reproduire le libelle de Pétion, avec l'affiche à la suite que Roland n'eut jias honte de faire placarder dans les rues. Voyez le Moniteur du 10 novembre 1792, le Patriote françois du 18 novembre (numéro 1196), le Courrier des quatre-ringt-trois di'partemens, numéro du

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Roland devroit bien dire confidemment au comité des finances combien ce nouvel envoi coûte à la République. » Ainsi attaqué avec des armes aussi inégales par un nouvel adversaire qui comptait sur le poids de son nom pour donner à ses assertions l'autorité d'une preuve démonstrative, Robespierre ajoutait : « xMe voilà, sans retour, déclaré atteint et convaincu au tribunal des quatre-vingt-trois départemens, de tous les ridicules et de tous les vices que vous m'imputez. » Et l'on avait fait passer en loi, — loi singulière, invoquée encore aujourd'hui, — qu'il ne pourrait repousser les calomnies de ses adversaires, sans être par cela seul taxé d'une excessive vanité. « Permettez du moins un seul mot de réponse à l'abus que vous faites de cet étrange privilège. Car en vérité, il est trop absurde que vous vous arrogiez celui de m'accuser hautement de lâcheté, de faire afficher que vous m'avez vu tremblant. Et quand! au temps même où La Fayette proscrivoit les patriotes; le jour où, avec trente personnes, du nombre desquelles vous n'étiez pas, je restai aux Jacobins, environné de ses satellites, tandis que le sang des patriotes qu'il venoit de répandre ruisseloit encore ; dans ce tems où je m'obstinoisà défendre cette constitution, tutélaire de la liberté, contre la faction redoutable qui dominoit l'Assemblée constituante. Ils trembloient donc, à votre avis, tous ceux qui la dénonçoient, au milieu de ses coupables excès, et qui ne cessèrent un instant de combattre pour les droits du peuple qu'elle avoit proscrits? » Quant à la série d'épithètes injurieuses dont l'avait gratifié son ancien ami, Robespierre en faisait bon marché; mais, accusé de flatter le peuple, il ne pouvait s'empêcher de rappeler à Pétion que lui aussi on l'avait placé au rang des flatteurs du peuple. Il se consolait du reste en pensant que le véritable hom.me d'État semait dans un siècle pour recueillir dans l'autre. Lisez l'histoire, disait-il à Pétion, et vous verrez ^ que les bienfaiteurs de l'humanité en furent les martyrs. Il lui montrait alors Agis condamné par les éphores, Caton déchirant ses entrailles, le fils de Marie expirant sous les coups de la tyrannie, Socrate buvant la ciguë, et Sydney mourant sur un échafaud. A cet ancien ami, auquel'il s'était toujours montré dévoué, et qui maintenant à la face du pays entier venait lui reprocher si injustement un caractère sombre et bilieux, il répondait encore : « J'avoue mes torts ; et quoiqu'au dire

10 novembre, — ce dernier trouve même que Pétion avait jeté un voile officieux sur certains faits (numéro du 13) ; que voulait-il donc de plus? — la Cluonique de Paris, numéros du 10 et du 11 novembre. On se demande en vérité comment Robespierre ne succomba pas tout de suite sous une telle coalition. Voyez sur le Discours de Pétion un très-remarquable article des Révolutions de Paris, numéro 175, p 349. 11 est à noter que ce journal était loin d'être favorable à Robespierre.

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