DECEMBRE 1702 - JUIN
Loius XYl peut-il être jugé ? — Opinion vigoureuse de Robespierre. — Attitude des Girondins dans le procès du roi. — Qu'une nation ne peut se donner un roi. — Défense de Roland. — De la police des assemblées délibérantes. — Sur la nécessité de l'ordre. — Étrange proposition de Guadet. — Furieuse sortie contre les Girondins.— Les volontaires nationaux. — Appel en faveur des défenseurs de la patrie.
— Séance du 14 décembre aux Jacobins. — Opinion de Robespierre sur la proposition de banuir tous les Capet. — Résistance des sections parisiennes. — Comparution de Louis XVI à la barre. — Robespierre recommande le calme. — Plaidoyer de Desèze. — L'appel au peuple. — Second discours de Robespierre sur le jugement du roi. — Réponse envenimée de Yergniaud. — Proposition d'envoyer à toutes les sociétés jacobines les discours de Robespierre. — Effet des menées girondines. — • Jensouné et les oies du Capitole — Portraits différenciés de Robespierre et de Marat. — Adresse du département du Finistère. — Discussion sur la permanence des sections. — Lettre à Yergniaud, Guadet Gensonné et Brissot. — Dubois de Fosseux, maire d'Arras. — Triple appel nominal. — Vote motivé de Robespierre. — Condamnation de Louis XVI. — Réfutation des défenseurs du roi. — Le vote de Philippe Égalité. — Piejet du sursis. — Assassinat de Lepeletier Saint-Fargeau.
— Honneurs rendus à sa mémoire ; les Girondins menacés. — Robespierre combat uue motion tendante à faire punir de mort quiconque recèlerait l'assassin de Lepeletier. — Oraison funèbre de Michel Lepeletier. — Démission de Roland. — i'ureur des Girondins. — Des périls de la sitiiation. — Guerre à l'Angleterre. — Des moyens de combattre utilement. — Quelques mots sur l'instruction publique et la constitution. — Observations à propos d'une pétition sur les subsistances. — Les députés de Paris à leurs commettants. — Troubles du mois de février. — Adresse des .Jacobins aux sociétés affiliées. — La question des émigrés. — Le condamné Lauoue. — Robespierre appuie les propositions de Lacroix. — La section Bonne-Nouvelle. — Événements du 10 mars. — La contrainte par corps abolie. — Demande d'un gouvernement plus actif. — Le tribunal révolutionnaire. — Opinion de Robespierre sur les troubles publics. — Vaine tentative de réconciliation. — La société populaire d'Amiens. — Adresse marseillaise. — Défaite de Dumouriez à Xeei'winden. — Mesures révolutionnaires. — Le comité de défense générale. — Demande d'expulsion contre les Bourbons. — Vive sortie contre Dumouriez. — Danton attaqué par les Girondins. — Déchirement suprême entre les Girondins et les Montagnards. — Robespierre soutient Danton. — Trahison de Dumouriez. — Violente sortie contre Brissot. — Création du comité de Salut public. — Démission de Rebecqui. — Séance du 10 avril à la Convention. — Réquisitoire de Robespierre contre la Gironde. — Réponse de Vergniaud. — Les Girondins et la contrainte par corps. — Encore Pétion et Guadet. — Décret d'arrestation contre Marat. — Robespierre prêche le calme aux Jacobins. — L'Ami du peuple mis en état d'accusation. — Conseils de modération. — Débats sur la Constitution, — Discours sur la propriété. — Déclaration des droits de l'homme. — Triomphe de Marat. — Mort de Lazouski. — La réquisition et les Girondins. — Mesures révolutionnaires
— Discours sur la constitution. — Crise imminente. — Journées des 31 mai et 2 juin. — Conclusion de ce livje.
Aujourd'hui encore, quand, reportant nos regards en arrière, nous jetons les yeux sur le grand procès instruit, du mois de novembre 1792 au mois de janvier 1793, par la Convention nationale, une sorte de trouble involontaire nous saisit, et nous sommes tentés de nous demander si le peuple français n'a pas commis un sacrilège en portant la main sur l'héritier de tant de rois. Cela tient évidemment à ce que nous sommes toujours sous l'empire des préjugés monarchiques, et que nous ne pouvons nous habituer à considérer comme de simples mortels les individus que le hasard ou la fortune a placés sur les marches d'un trône. Si le prisonnier du Temple eût été un homme ordinaire, sa condamnation et son supplice eussent été à peine aperçus. « Il a été puni, et c'est bien fait, » dirait-on. Mais c'était le roi, le roi de France! aussitôt la pitié, qui dédaigne tant de victimes innocentes, tant d'obsciirs malheureux, s'éveille sur le coupable, et charge de malédictions les juges consciencieux qui l'ont frappé!
Moi-même, si j'interroge mon cœur, je suis saisi d'une compassion puissante en présence de ce personnage tombé de si haut. Et lorsque j'envisage son éducation première qui, dans ces millions de citoyens s'élançant à la conquête de la liberté, lui montrait des sujets en révolte, lorsque surtout je vois une poignée d'intrigants, ayant uniquement souci de leurs intérêts particuliers, lui présenter l'appui des rois étrangers comme une assistance légitime, je sens presque fléchir en moi la rigueur des principes. Mais, pour apprécier sainement ce terrible épisode de notre Révolution, il faut s'élever au-dessus des considérations vulgaires, et se dire que, si la pitié est une bonne chose en général, elle court risque de s'égarer quand elle s'exerce au détriment d'un peuple. Aux yeux de nos pères, Louis XVI vivant, c'était la contrerévolution en armes, c'était à l'intérieur la tranquillité publique incessamment troublée par les partisans du roi déchu, c'était l'émigration ouvrant elle-même aux puissances coalisées le chemin de la France; c'était Brunswick vouant d'avance à une mort ignominieuse tous les défenseurs de la liberté, et menaçant la ville de Paris d'une destruction totale (1); c'était enfin la République éternellement contestée. Il n'y avait
(1) On lit dans le Mémorial de Governor ^Morris, qui était alors ministre des États- Unis près le gouvernement français : « 20 juillet. Ce matin, Bremond m'apprend que,
LIVUR X. — SON Ol'IMON lUGOLIlEUSK DANS LE PItOCES DU ROI ÔGI
donc même pas de procès à faire, pensaient quelques membres de la Convention qui voyaient dans les longueurs inévitables d'une cause a instruire de nouveaux sujets de troubles : le jugement, disaient-ils, avait été prononcé par le peuple dans la journée du 10 août. «Si Louis XVI est innocent, » s'était écrié Jean-Bon Saint-André, « vous êtes tous des rebelles; s'il est coupable, il doit périr (1). » Et ces paroles avaient été vivement applaudies. Le seul point à résoudre, disait Saint-André à ses collègues, était l'application de la peine : vous n'avez pas à juger Louis XVI en rhéteurs, mais en républicains.
C'était aussi l'opinion de Robespierre. A son avis, l'Assemblée avait été jusqu'ici entraînée loin de la véritable question. Louis n'était point un accusé, c'était un ennemi, contre lequel on avait une mesure de salut public à prendre, un acte de providence nationale à exercer, nullement une sentence à rendre. En conséquence les membres de la Convention n'avaient pas à prononcer en juges, mais en hommes d'État, mandataires de la nation. Telle fut la thèse qu'il soutint avec une force étonnante dans la séance du 3 décembre. Était-ce, disait-il, le moyen d'mspirer à tous les cœurs le mépris de la royauté que de présenter comme un problème le crime du monarque détrôné? « Louis fut roi et la République est fondée ; la question fameuse qui vous occupe est décidée par ces seuls mots. Louis dénonçoit le peuple françois comme rebelle ; il a appelé, pour le châtier, les armées des tyrans ses confrères, la victoire et le peuple ont décidé que lui seul étoit rebelle; Louis ne peut donc être jugé, il est condamné ou la République n'est point absoute. Proposer de faire le procès à Louis XVI, de quelque manière que ce puisse être, c'est rétrograder vers le despotisme royal et constitutionnel ; c'est une idée contre-révolutionnaire, car c'est mettre la Révolution elle-même en litige. En effet, si Louis peut être encore l'objet d'un procès, Louis peut être absous; il peut être innocent. Quedis-je?il est présumé l'être jusqu'à ce qu'il soit jugé. Mais si Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la Révolution ? Si Louis est innocent, tous les défenseurs de la liberté deviennent des calomniateurs. Tous les rebelles éloient les amis de la vérité et les défenseurs de l'innocence opprimée; tous les manifestes des cours étrangères ne sont que des réclamations légitimes contre une
par suite du mémoire qu'il a rédigé d'aiJrès mes couseils, et que Monciel a présenté au roi, une conversatiou a eu lieu entre M. de ]Montmorin et M. Bertrand de Molleville. Il me communique les principaux passages du manifeste que le duc de lirunsicick va publier... Il mïufomie que M. Bertrand envoie au duc de Brunswick Mallet du Pan, en qualité de secrétaire... » (Édition française, t. 2, p. 340.)
(1) Voyez le Journal des débcils et des décrets de la Convention, numéro 7?, p. 497.
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faction dominatrice. La détention même que Louis a subie jusqu'à ce moment est une vexation injuste ; les fédérés, le peuple de Paris, tous les patriotes de l'empire françois sont coupables ; et ce grand procès, pendant au tribunal de la nature, entre le crime et la vertu, entre la liberté et la tyrannie, est enfin décidé en faveur du crime et de la tyrannie. »
Ce début causa une impression profonde sur l'Assemblée qui applaudit à diverses reprises. On semblait confondre, continuait l'orateur, un peuple en état de révolution, ayant un ennemi à frapper, avec une nation ayant à punir, dans un temps ordinaire, un fonctionnaire public. Ce qui était à ses yeux l'ordre même de la nature paraissait un désordre à beaucoup de personnes, parce qu'elles s'inspiraient des règles du droit civil et positif la oii les seuls principes du droit des gens étaient applicables. Que pouvait-on invoquer en faveur du roi? Le pacte social? il l'avait anéanti. Et le droit de punir le tyran dérivait de celui même de le détrôner. Le peuple n'était point comme une cour judiciaire : il ne rendait pas de sentence, il ne condamnait pas les rois, il lançait la foudre. C'était, comme on voit, la doctrine de Saint-Just, l'exaltation républicaine poussée à sa dernière limite. Est-il vrai qu'en ce moment Marat, se penchant vers Dubois-Crancé, lui ait dit : « Avec ces doctrines-là on fera plus de mal à la République que tous les tyrans ensemble ! » C'est du moins ce qu'a prétendu un historien très- consciencieux (1); mais nous n'en croyons pas un mot, pour trois raisons: d'abord, parce que de tels scrupules nous paraissent essentiellement contraires au génie et aux habitudes de Marat, en second lieu, parce que Dubois-Crancé, personnage fort équivoque, ne mérite aucune créance, enfin parce que l'on a complètement omis de nous donner la moindre preuve de l'authenticité d'une pareille allégation.
Pour ma part, je n'hésite pas à condamner toute doctrine qui met un intérêt quelconque au-dessus de la justice ; néanmoins, dans la circonstance particulière du procès de Louis XVI, il faut reconnaître que ceux qui condamnèrent le roi en s'appuyant sur les raisons des Jean-Bon Saint- André, des Robespierre et des Saint-Just, se montrèrent plus de bonne foi queceux qui crurentmettreleur conscience à l'abri derrière de vaines formalités judiciaires; car, — on essayerait en vain de soutenir le contraire, — les membres de la Convention frappèrent Louis XVI non en juges mais en hommes d'État. A coup srtr, une foule d'arguments décisifs de Robespierre se présentèrent à leur esprit quand ils eurent à se prononcer. Les ennemis de la liberté, atterrés depuis la journée du
(F. Yilliauni.;. Hislotre de Li Bévohilio'i, t. II. p. 340.