‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 135 sur 188 · LIVRE IX. LE BUSTE nE MIRABEAU BRISE · texte numérisé non relu

LIVRE IX. LE BUSTE nE MIRABEAU BRISE

nécessaires peut-être par des circonstances impérieuses, mais encore convient-il d'en laisser la responsabilité à ceux qui en ontpris l'initiative. De même, si nous rencontrons sur son chemin tel personnage considérable de la Révolution, comme Mirabeau par exemple, n'avons-nous pas un intérêt essentiel à bien établir les points de rapport et de dissemblance ayant existé entre eux? El si nous n'avions point procédé ainsi, nous le répétons, notre œuvre eût été incomplète ou sans portée, comme la plupart des monographies publiées jusqu'à ce jour sur les hommes de la Révolution.

J'ai nommé Mirabeau. Le jour était arrivé où l'on allait demander compte à sa mémoire des faiblesses coupables auxquelles il avait succombé dans la dernière partie de sa vie.

Je ne crois pas avoir été injuste envers ce puissant génie; j'ai dit ses qualités éminentes, et j'ai dit aussi en quoi il fut infidèle à la liberté. La Révolution ne saurait donc le renier sans injustice ; mais elle ne peut le compter non plus parmi ses plus purs serviteurs. Il est impossible ie ne pas sourire quand on entend certains publicistes le revendiquer comme le plus illustre apôtre de la liberté. Nous avons suffisamment démontré la différence énorme qui existe à cet égard entre Mirabeau et Robespierre, l'un s'écartant à différentes reprises des véritables principes de la Révolution, l'autre y restant invariablement attaché. Le premier se montra partisan des lois martiales, le second les combattit toujours à outrance (1). Dans une foule de grandes questions, notamment dans celle du droit de décider la paix ou la guerre et dans celle de la sanction royale, Mirabeau passa du côté de la cour; Robespierre demeura le défenseur immuable des principes révolutionnaires. C'est en ce sens que Chateaubriand a dit avec raison qu'aux yeux de la postérité Mirabeau apparaîtrait comme l'homme de l'aristo-

(1) Mais, objecte-t-ou, la loi martiale proposée par Mirabeau ne devait armer que les municipalités électives. Qu'importe? l'arme était-elle moins meurtrière '? Et d'abord toutes les municipalités allaient devenir électives. Ensuite, la loi Mirabeau était proposée en vue surtout de la capitale et de ses environs. (Voir le Courrier de Provence, numéro 54 . Enfin l'esprit de cette loi passa tout entier, comme nous l'avons indiqué 1. 1. p. 153), dans la loi martiale adoptée par l'Assemblée constituante, loi qui fut si fatalement exécutée au Champ-de-^Mars en juillet 1791. Voyez le projet de loi présenté par ?dirabeau dans le Moniteur du 14 au 15 octobre 1789.

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cratie et Robespierre comme l'homme de la démocratie (1). C'est une parole vraie.

Maintenant, quel que fût l'éloignement instinctif du grand orateur pour la démocratie pure , il ne nous semble pas douteux qu'il n'eût imprimé à ses actes politiques une tout autre direction si, dans les derniers temps de sa vie, il n'eût pas conclu avec la cour un marché honteux. De son vivant, cela était soupçonné, entrevu, mais nullement prouvé, et quand l'armoire de fer trahit ses secrets, l'indignation éclata plus violente. Dans la séance du 5 décembre 1792, Ruhl, au nom de la commission des Douze, vint lire une série de pièces infiniment compromettantes pour la mémoire de Mirabeau, dont les intrigues se trouvaient mises à nu. Après la lecture de ces pièces, un membre de l'Assemblée, appliquant énergiqueraent à Mirabeau l'épithète de traître, demanda que son image fût immédiatement proscrite du sein du Corps législatif, son corps retiré du Panthéon, et que désormais les honneurs de l'apothéose ne pussent être accordés à un citoyen que dix ans après sa mort (2). La Convention renvoya ces propositions à son comité d'instruction publique, qu'elle chargea d'examiner la conduite de Mirabeau; et, en attendant un rapport, elle décréta que le buste de l'illustre défunt, placé dans le lieu de ses séances, serait couvert d'un voile.

Mais le soir, aux Jacobins, les choses se passèrent d'une façon beaucoup plus expéditive. Ce fut l'hôte de Robespierre, le menuisier Duplay, l'homme anlique, vir probus, qui émit la proposition que la société proscrivît le buste de Mirabeau-. Sa motion fut sur-le-champ et vivement appuyée par Robespierre. Nous avons montré combien défavorable avait été à l'origine l'opinion de celui-ci sur Mirabeau. « Son caractère moral lui a ôté toute confiance, » écrivait-il en mai 1789 (3). Subjugué plus tard par le génie de l'homme, il ne put s'empêcher de rendre pleine justice à ses immenses qualités et de lui être véritablement reconnaissant des services réels rendus par lui à la cause de la Révolution. Il n'y a donc pas à s'étonner si, sans s'arrêter aux accusations de vénalité planant déjà sur Mirabeau à l'époque de sa mort, et à son attitude équivoque dans les derniers temps de sa vie, il s'associa à la demande d'honneurs extraordinaires réclamés pour l'incomparable orateur, au moment où il venait d'être si brusquement enlevé à la France. Mais il n'y a pas à s'étonner non plus si, le jour où les doutes devinrent à peu

(1) Mémoires d'outre-lombe, t. II.

('■:;) Ni le Moniteur du 6 déeembi'e, ni le Journal des débats et des décrets de la Convention, numéro 79, ne donnent le nom du député auteur de cette motion.

(3) Lettre à Buissart en date du 24 mai 1789. Voyez notre premior volume.

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près des certitudes, il se montra impitoyable pour sa mémoire. 11 lui sembla qu'au début d'ime république il était bon de donner aux hommes un grand exemple de moralité.

Se levant donc pour appuyer la motion de Duplay, il peignit Mirabeau comme un intrigant qui , pour mieux tromper le peuple, s'était paré des dehors imposants du patriotisme. Aujourd'hui qu'on avait les preuves complètes de sa corruption, il était urgent, selon lui, de faire disparaître son buste du temple de la liberté. Et à ce propos il engageait ses concitoyens à se préserver de leur trop grande facilité à encenser de coupables idoles, et à ne point prodiguer tant de couronnes aux hommes vivants. Dans sa réprobation contre Mirabeau il enveloppa un écrivain dont le buste aussi ornait la salle des séances des Jacobins, le philosophe Helvétius, l'auteur égoïste du livre de Y Esprit, un des persécuteurs de Jean-Jacques Rousseau, vers lequel, suivant Robespierre, devaient remonter tous les hommages des républicains. Cette sortie violente était une révolte contre l'odieuse doctrine de l'individualisme, et en cela elle avait sa signification éloquente.

Les paroles de Robespierre excitèrent un tel enthousiasme qu'en un instant on arracha et l'on foula aux pieds les couronnes suspendues aux murs de la salle, et que les bustes d'Helvétius et de Mirabeau, descendus de leurs socles au milieu d'applaudissements frénétiques, furent impitoyablement brisés (1). Il faut voir dans ce spectacle instructif, non le caprice d'un peuple déiruisant ce qu'il a adoré, mais l'acte solennel d'une nati^^n immolant à sa conscience indignée une réputation souillée et à laquelle son estime n'était plus due. Comme tout servait de texte aux Girondins pour attaquer Robespierre, ils ne manquèrent pas de lui reprocher amèrement d'avoir été l'auteur de la motion en vertu de laquelle les honneurs du Panthéon avaient été décernés à Mirabeau (2). Qu'esl-ce que cela eût prouvé, sinon qu'à cette époque il ne croyait pas à la corruption du grand orateur? Mais ce n'était même pas exact : la motion ou plutôt la pétition venait du directoire du département, et Robespierre s'était contenté de l'appuyer de quelques paroles (3). 11 s'empressa donc de réclamer contre cette fausse assertion, dans une lettre adressée au journal les Révolutions de Paris, qui avait commis la même erreur. Et dans cette lettre, oi^i il retraçait fidèlement le rôle joué par lui en cette circonstance, il déclarait avoir, à cette époque, éprouvé pour la première fois un remords

(1) Journiil (les déhats cl de. la correspondance de la Société des Jacobins, munéro 314,

(2) Yoyezle Patriote français, numéro 1213.^

(3) Voyez le t. 1=' de cette histoire, p. 400.

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dont il avait fait confidence à ses amis, celui d'avoir laissé croire peutêtre qu'il partageait toute l'estime de l'Assemblée constituante et du public pour Mirabeau (1). A une année de là , le 5 frimaire de l'an II, après un rapport et sur la proposition de Chénier, parlant au nom du comité d'instruction publique, la Convention nationale décrétait que le corps de Mirabeau serait retiré du Panthéon et que celui de Marat y serait transféré à sa place (2).

11 y a aujourd'hui, ce semble, une tendance beaucoup trop marquée à excuser les actes de la nature de ceux auxquels se laissa aller Mirabeau. Si les changements d'opinion chez les hommes sont légitimes et même respectables quand ils ne tiennent à aucun calcul d'intérêt, ils tombent nécessairement sous le mépris public quand l'intérêt y a la moindre part, et Robespierre fut l'organe de la conscience du pays lorsqu'il se montra si sévère pour la mémoire de l'illustre orateur. Mais, dit-on, ces choses-là étaient parfaitement admises à l'époque; j'ai même entendu soutenir que la morale était double : il y aurait la grande et la petite ; puis, répétant un mot prêté à Mirabeau luimême, « payé, mais non vendu, » les partisans de la grande et de la peùte morale nous le présentent comme « payé, mais incorruptible. » J'avoue ne rien comprendre à cette logomachie. Non, la morale n'est point double. Ce qui dans l'ordre moral est vrai et juste aujourd'hui, l'était il y a cent ans, il y a mille ans. La postérité, plus indulgente, laissera subsister le buste de Mirabeau parmi les bustes des grands hommes de la Révolution ; mais elle ne l'absoudra pas de sa vénalité. Si une doctrine-contraire pouvait être admise, s'il était possible d'excuser, par quelques artifices de langage, des capitulations de conscience basées sur un intérêt personnel, j'en serais profondément contristé, car je verrais là le signe certain d'un abaisse.ment de moralité dans notre pays.

(1) Lettre de Maxiraiilen Robespierre k Prudhomme {Révolutions de. Paris, numéro 179, p. 354).

(2'i Moniteur du 7 frimaii'e, an II (27 novembre 1793). Ce ne sera qu'après la chute de Robespierre que les cendres de Marat seront transportées au Panthéon.

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