‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 138 sur 188 · LIVRE X. ATiniJOE DKS GIRONDINS DANS LE PROCES DU KOI :.G · texte numérisé non relu

LIVRE X. ATiniJOE DKS GIRONDINS DANS LE PROCES DU KOI :.G

Le discours de Robespierre, « plein de traits éloquents, » suivant l'expression de Condorcet, mais qui brillaient « quelquefois à côté de paradoxes (l), » n'empêcha pas la Convention de s'ériger en cour de justice. Quand, pour répondre à Pétion, qui avait insisté pour que le roi fût solennellement jugé, il voulut reprendre la parole et lire son projet de décret, de fortes clameurs étouffèrent sa voix, et, séance tenante, l'Assemblée décida, sur la proposition de Lecarpentier, que Louis XVI serait jugé par elle (2).

Ce procès du roi allait devenir un thème où tout devait être prétexte à combats et à récriminations entre les Girondins et les Montagnards. Ceux-ci, isolés et peu nombreux au début de la Convention, commençaient à se compter, à se discipliner, à voir leurs rangs se garnir; mais l'heure n'était pas venue où à leur tour ils domineraient la Convention, gouvernée jusqu'ici par leurs adversaires. Les Girondins étaient encore environnés d'une grande puissance ; la nomination d'une de leurs créatures, du médecin Chambon, comme maire de Paris, semblait assurer leur influence sur le conseil municipal : aussi saluèrent-ils cette élection de leurs plus vives acclamations. « Voilà donc enfin le patriote Chambon maire de Paris, malgré les clameurs et les intrigues des anarchistes, » s'écria le Patriote français (3). Chambon avait eu pour compétiteur un avocat du nom de LuUier, accusateur public près le tribunal du 17 août, qui, à ce que prétendait mensongèrement la feuille de Brissot, avait été proposé aux Jacobins par Robespierre [h). Mais le renouvellement de la commune, de cette fameuse commime du 10 août, contre laquelle les Girondins s'étaient si violemment dé-

(1) Chronique de Paris^ numéro du 4 décembre 1792. (2 .l/o?ii7eur du 6 décembre 1792.

(3) Patriote fra)irois, numéro 1210.

(4) IbiJ , numéro 1197. LuUier avait été proposé aux .Jacobins par Cloras. Il serait difficile de rencontrer un journal mentant avec plus de cynisme que la feuille de Brissot. Quant à sa polémique électorale, en voici un échantillon : « L'Huillier a été cordonnier... Il n'a foit aucune étude, il est ignorant, vindicatif... Il paroit s'adonner au vin, etc., numéro 1197. » Étonnez-vous donc après cela, que, devenu procureur syndic du département, LuUier (et non L'Huillier) ait montré quelque acharnement contre les hommes qui l'avaient si cruellement déchiré. Et c'est sur la foi de ce journal-pamphlet que M. Jlichelet nous présente LuUier comme un cordonnier homme de loi, et l'homme de Robespierre.

chaînés, fut loin de leur être aussi favorable, et ils n'eurent pas lieu de se féliciter du résultat des élections municipales.

Grand fut leur embarras, j'imagine, dans le procès du roi. L'absoudraient-ils? le condamneraient-ils? L'absoudre, n'était-ce point risquer leur popularité dans le pays, où il semblait n'y avoir qu'une voix pour la condamnation ? « Nous sommes entourés de morts et de blessés. C'est au nom de Louis Capet que les tyrans égorgent nos frères, et nous apprenons que Louis vit encore ! » écrivaient un jour les représentants Hausmann, Reubell et Merlin (de Thionville) en mission (I). D'un autre côté, appartenait-il aux Girondins, ou du moins aux principaux d'entre eux, de frapper Louis XVI d'un arrêt de mort, eux qui, jusqu'au dernier moment, avaient tout fait pour sauver sa couronne? Dès le mois de décembre 1791, Robespierre, on s'en souvient, combattant une allégation de Brissot, avait prétendu que le véritable ennemi était aux Tuileries et non à Coblentz; et un mois avant l'insurrection du 10 août, jugeant l'Assemblée législative incapable de sauver la liberté, il avait réclamé la convocation d'une Convention nationale ; il était donc logique en poursuivant dans le roi la royauté elle-même. Mais Vergniaud. qui, dans la matinée du 10 août, s'exprimant au nom de l'Assemblée législative, promettait au roi le maintien des autorités constituées ; mais Guadet et Gensonné, qui, de concert avec Vergniaud, avaient, par l'entremise du peintre Boze, donné des conseils au monarque, comment pouvaient-ils aujourd'hui se porter ses accusateurs? Cette dernière circonstance, révélée en pleine Convention, devant laquelle Boze eut à donner des explications '2^, influença sans aucun doute le vote de ces députés, et leur condescendance passée envers le roi déchu sembla leur faire une loi de se montrer plus sévères à son égard. Peut-être même cette nécessité d"être inexorables redoubla-t-elle leur acharnement contre la Montagne, dont les soupçons pesaient sur eux.

Comme s'ils eussent senti le besoin d'affirmer bien hautement leur haine de la royauté, ils vinrent, par la bouche de Buzot, proposer la peine de mort contre quiconque tenterait de rétablir la monarchie en France, sous quelque dénomination que ce fût. Est-il vrai que dès lors ils crurent que leurs adversaires voulaient relever l'autorité suprême, asseoir le duc d'-York sur le trône, pour y mettre ensuite d'Orléans et le remplacer lui-même par Marat et par Robespierre, que devait plus tard supplanter Danton? C'est du moins ce qu'affirme l'ancien ministre Garât, à qui cela aurait été confié par Salles. Et comme,

(1) A''oyez cette lettre dausle Mointeur du 12 janvier 1793.

(2) Moniteur du 5 janvier 1793.

LlYllK X. ATTITLUI-: DES (^lUO.NUINS DANS LE PUOCES DU UÛI 567

étonné, Garatdemaiidait au député girondin si tous pensaient comme lui de son côté : « Tous ou presque tous, » lui aurait répondu Salles (1). Si cet aveu de Salles est exact et sincère, il montre bien jusqu'à quelles limites d'aveuglement et de crédulité peut aller la haine. Maintenant on doit lire avec quelque méfiance le mémoire justificatif de Garât, lequel, écrit et publié après le 9 Thermidor, contient évidemment beaucoup de choses inspirées par le seul intérêt de la défense personnelle. Nous aurons d'ailleurs à revenir sur ce sujet.

Quoi qu'il en soit, la proposition de Buzot, faite le lendemain du jour où Robespierre avait prononcé son discours sur le parti à prendre à l'égard de Louis XVI, souleva dans la Convention une formidable tempête. D'une objection plus ou moins opportune, présentée par Merlin et appuyée par Chabot, sur le droit des assemblées primaires, Guadet tira une étrange conséquence : il y vit la clef d'un projet, énigmatique selon quelques-uns, mais formé depuis quelque temps suivant lui , de substituer un despotisme à un autre. Cette interprétation déloyale lui attira de la part de Bazire une virulente apostrophe : « Vous venez d'entendre le plus lâche , le plus infâme , le plus atroce des calomniateurs (2) ! » Il y avait dans les paroles de Guadet comme une réminiscence de ces calomnies de Barbaroux et de Louvet dont la Convention avait fait justice. Robespierre ne crut pas devoir denrieurer muet, et il demanda la parole pour une motion d'ordre. Mais l'Assemblée, au milieu du tumulte, passa à l'ordre du jour sur l'incident et adopta purement et simplement la proposition de Buzot (3).

Cependant Robespierre ne voulait pas laisser la Convention sous l'impression des paroles injustes de Guadet. On venait de reprendre la discussion du procès de Louis XVI ; il monta à la tribune après Philippeaux et Pétion; mais, devinant son projet, les Girondins s'efforcèrent d'étouffer sa voix sous les clameurs. Si, profitant d'une minute de silence, il ouvrait la bouche, les cris recommençaient. Et comme, indigné, il prenait à témoin ses collègues de la manière indécente dont on violait la liberté des délibérations, un membre, par dérision sans doute, dénonça le despotisme... de Robespierre. Lui, impassible : « Je réclame contre cette intrigue abominable... » Aussitôt les cris : « A l'Abbaye! à l'Abbaye ! » retentirent autour de lui, poussés par de véritables forcenés. Et au milieu de cette effroyable oppression d'un homme par

(1) Mémoires de Garât, p. 101 de IV.dit. de 1862.

(2) Journnl des débats et des décrets de la Convention, numéro 78, p. 85.

(3) « Ce décret, » nemanque pas d'écrire Brissotdans son journal, « a paru atterrer quelques-uns des agitateurs, et on doit ohserxev que Bobespierre ne s'est pas levé pour ce décret, adopté par la presque unanimité. » Patriote français, numéro 1213.

5C8 lIlSlOlItE 1)K lionESI'lERRE

une partie de l'Assemblée, le président, — c'était Bsrère, — ne prenait aucune mesure pour faire respecter la dignité de la Convention outragée dans un de ses membres. De guerre lasse, Robespierre quitta la tribune. Mais alors éclatèrent de bruyantes réclamations. Le président se décida à tenter quelques efforts pour ramener le calme, et il rendit la parole à Robespierre. Revenant alors sur ses pas, Maximilien traversa la salle au milieu des acclamations d'un grand nombre de ses collègues et des spectateurs et il remonta à la tribune oi^i les applaudissements le suivirent encore.

Il se plaignit d'abord, en termes dont la modération contrastait avec la violence de ses adversaires, de la violation du droit de représentant plusieurs fois répétée en sa personne par des manœuvres multipliées, et il se demanda s'il n'y avait pas un projet de perdre la Convention nationale, en mettant le trouble dans son sein. Ne fallait-il pas, pour juger le ci-devant roi, qu'elle fût dans un état de délibération calme et digne d'elle, et surtout qu'elle fût justement pénétrée des principes de la justice et de l'intérêt public. Arrivant ensuite à la motion insidieuse de Buzot, il détruisit en ces termes tout Teffet des imputations des meneurs girondins : « Si on avoit écouté des explications nécessaires, qui auroient en même temps contribué à diminuer les préventions et les méfiances, on auroit peut-être adopté une mesure grande, qui auroit honoré la Convention : c'étoit de réparer l'outrage fait à la souveraineté nationale par une proposition qui supposoit qu'une nation avoit le droit de s'asservir à la royauté. Non, c'est un crime pour une nation de se donner un roi. Ce qu'il m'a été impossible de proposer dans le tumulte, je le propose dans le calme de l'Assemblée nationale, réfléchie et pensant aux intérêts de la patrie. Je demande que d'abord il soit décrété en principe que nulle nation ne peut se donner un roi. » Puis, reprenant sa thèse de la veille et combattant la permanence de la Convention, réclamée par Philippeaux pour le jugement du roi, comme de nature à entraîner des longueurs funestes, il demanda que Louis XVI fût jugé tout de suite, sans désemparer, et condamné sur-lechamp en vertu du droit d'insurrection. Mais déjà l'Assemblée s'était prononcée à cet égard, et adoptant une idée émise par Pétion, elle décida que tous les jours, depuis midi jusqu'à six heures, elle s'occuperait du procès de Louis XVI (1).

(1 Voyez pour cette séance le Moniteur du 6 décembre 1792 et le Journal des dfbats et (les décrets, numéro 78.

LIVItR X. 0I:1"I:NS1-: UK UOLAXD 569

Trois jours plus tard, le 7 décembre , Robespierre remontait à la tribune pour défendre... Roland, accusé par un intrigant du nom de Viard, d'intelligences avec les émigrés réunis en Angleterre. On connaît cette scène maladroitement préparée par Chabot, oi^i madame Roland comparut en véritable héroïne devant la Convention, à la barre de laquelle avait été mandé ce Viard dont les réponses équivoques provoquèrent ces paroles accablantes de Robespierre : « Tout ce qui me paraît résulter de ces réponses et de l'affaire tout entière, c'est que l'un des coupables est l'homme qui vient de répondre. » Achille Viard sourit et salua Robespierre. La Convention, après avoir entendu les explications de madame Roland, décréta l'arrestation de l'imprudent dénonciateur (1), à la confusion de Chabot et à l'indignation de Marat, qui tonna dans son journal contre la fourberie, l'hypocrisie, l'astuce et « la profonde scélératesse de la clique Roland (2). »

Mais que de violence aussi et de mauvaise foi dans les paroles et dans les écrits des Girondins! Chaque fois que, depuis l'ouverture de la Convention, Robespierre était monté à la tribune, il avait eu, pour prendre la parole, une vraie bataille à livrer. Jamais pareille animosité ne s'était vue contre un orateur : les Maury , les Cazalès et autres interrupteurs du côté droit de l'Assemblée constituante étaient largement dépassés. Tant d'intolérance de la part de ses adversaires lui inspira un remarquable article sur la police des assemblées délibérantes, dont le premier objet devait être , selon lui, d'assurer la liberté des suffrages, liberté sans laquelle il n'y avait ni gouvernement ni lois. C'était, d'un bout à l'autre, une allusion au triste tableau que présentaient les séances orageuses de la Convention, où le désordre semblait croître en proportion des dangers de la patrie, quand les délibérations auraient eu besoin du calme le plus imposant, de l'attention la plus soutenue. « Je ne puism'accoutumer, » disait-il, « à voir le sanctuaire de la législation changé en une halle de marchands, et le président du sénat devenu le rival du faiseur de tours d'adresse le plus subtil. » Tel était, en effet, le spectacle affligeant offert par la cabale

il) Moniteur des 9 et 10 décembre 1792 et Journal des lUhnls et des décrets de la Convention, numéro 81.

'2) Voyez le numéro 72 du Journal de !a République française, par l'Ami an peuple.

girondine : dès qu'un député n'appartenant pas à la faction ouvrait la bouche, on criait à tue-téte, on l'interrompait à chaque mot, et trop souvent le malheureux orateur se voyait contraint d'abandonner la tribune sans avoir pu exprimer son opinion. Combien plus calme et plus majestueuse, plus soucieuse de sa dignité, plus pénétrée de la grandeur de sa mission, s'était montrée l'Assemblée constituante ! Robespierre pouvait en parler savamment, lui qui y avait livré de si glorieux combats. Et même, au temps de sa décadence, la grande Assemblée nationale avait eu pour la liberté des opinions un respect que ne connaissait pas encore la Convention dominée par la Gironde (1). Cet ordre et ce calme , dont Robespierre regrettait tant Tabsence au sein de la Convention nationale, il les recommandait également au peuple de Paris dans un long discours qu'il prononça aux Jacobins, à la séance du 7 décembre. Rappelant les perfides manœuvres employées pour persuader aux départements que la ville de Paris était au pouvoir d'un petit nombre de factieux, il engageait la population à ne se porter à aucun mouvement de nature à nuire à la chose publique. Les intrigants, qui disposaient d'une force armée excitée contre la capitale, cherchaient à fomenter des troubles en retardant inutilement depuis trois mois l'issue du procès de Louis XVI, en accusant les meilleurs patriotes de vouloir ressusciter la tyrannie ; mais il fallait déjouer leurs desseins funestes et ne pas leur offrir la satisfaction de voir la capitale en proie à ces désordres qu'ils dénonçaient chaque joui\ Et en effet, à entendre les Girondins parler sans cesse des agitations imaginaires de Paris, on pouvait certainement croire qu'ils n'auraient pas été fâchés de quelque soulèvement qui eût donné à leurs déclamations continuelles un semblant de raison. On devait donc en ce moment s'opposer à toute insurrection, se contenter d'éclairer l'opinion publique par tous les moyens possibles et désabuser les fédérés, les départements par de bons écrits, par des circulaires capables de dissiper le mensonge et l'erreur. Que si le pouvoir exécutif continuait son affreux système, il fallait encore attendre le jour oii la conspiration contre la liberté éclaterait tout à fait, et alors, disait Robespierre, « nous combattrons comme des hommes qui ont toujours voué leur vie à la cause de la liberté. » Puis, en terminant, faisant appel à ceux de ses collègues de la Convention présents dans la société, il les engagea à ne plus souffrir qu'un représentant du peuple fût scandaleusement privé du droit d'exprimer librement son opinion à la

(1) Voyez cet article dans les Lettres de M. Bobespierre à ses commetlans, numéro 9, p. 365 à 391: il a été reproduit dans les Œuvres recueillies par Laponneraye, t. III, p. 21.

Page 1