LIVRE X. ETKAXGE PROPOSITION U1-: GUADET
tribune nationale. Et, au milieu des applaudissements les plus vifs : « Jurons tous de plutôt mourir à la tribune que d'en descendre lorsqu'on nous refusera la parole. » Tous ses collègues s'associèrent à ce serment, qu'accueillirent d'unanimes acclamations (1).
Tel était l'aveuglement des Girondins et telle leur fureur qu'ils semblaient aller au-devant de tous les moyens propres à exaspérer leurs adversaires. A propos d'une adresse, peut-être concertée, et dont l'un d'eux, Ducos, donna lecture au nom de l'assemblée électorale du département des Bouches-du-Rhône, adresse oi^i l'on rappelait à la Convention que le peuple avait conservé le droit de révoquer ses représentants, ils imaginèrent, par la bouche de Guadet, de proposer à la Convention d'autoriser par décret les assemblées primaires à se réunir pour prononcer sur le rappel des membres de la Convention qui auraient perdu la confiance du peuple. Or, il était facile de prévoir quels étaient les membres qu'à l'aide de tous les papiers publics dont le ministre de l'intérieur disposait, la Gironde dénoncerait aux soupçons du pays. Cependant, sur le premier moment et sans réfléchir, l'Assemblée adopta cette étrange proposition. Mais le piège était par trop grossier : les plus vives réclamations se firent jour aussitôt. Manuel, à moitié girondin pourtant, dénonça le stratagème : un parti puissant, dit-il, voulait purger la Convention de quelques hommes qui lui répugnaient. Autrement amer se montra Prieur (de la Marne). La motion de Guadet ne tendait, suivant lui, qu'à avilir l'As-emblée, et le décret, trop légèrement adopté, lui paraissait un appel anticipé à l'aristocratie du jugement qu'on prononcerait contre le dernier tyran de la France. Ainsi percée à jour, la motion de Guadet eut contre elle une imposante majorité, et la Convention rapporta son décret avec autant d'empressement qu'elle l'avait voté, en renvoyant toutefois la proposition girondine au comité de constitution (2).
Robespierre était resté muet durant cette séance ; mais , trois jours après, aux Jacobins, il éclata et prononça contre cette incorrigible faction de la Gironde un discours d'une extrême virulence.
(1) Journal des débats "ft de la correspondance de la société des Jacobins, numéro 315.
(2) Motiiteur du 11 décembre 1792.
[.e pouvoir exécutif, prétendait-il, était entre les mains de charlatans et de fripons politiques, car il appartenait à cette faction qui jadis disait à la cour : « Nous armerons le peuple contre vous si vous ne voulez recevoir un ministère de notre main, » — allusion très-juste à la journée du 21 juin, — et qui aujourd'hui, en possession du gouvernement, désignait les patriotes aux poignards des fanatiques. « Quant à moi, » s'écria-t-il, s'il faut s'en rapporter à un journal assez suspect (1), « j'espère si peu de la liberté publique que je demande à être assassiné par Roland. » On n'gurail, sous le nom de république, poursuivait-il, que le despotisme d'un seul, gouverné par une trentaine d'intrigants, tant qu'un ministre, à qui il n'était pas permis de demander compte des sommes immenses déposées entre ses mains, serait maître absolu de la liberté de la pensée et aurait le pouvoir de calomnier impunément tous les amis du peuple. Le but de cette faction, disait avec raison Maximilien en terminant , est d'accabler tout homme qui ne lui est point dévoué et de plonger le poignard dans le sein de tous ceux qui auraient le courage de lui résister (2).
Chasles et Bentabole appuyèrent vivement Robespierre. Le premier dénonça le bureau de la formation de l'esprit public, imaginé par le ministre de l'intérieur et d'où partaient chaque jour les calomnies dont la République était inondée. Selon le second, la conduite de Roland équivalait à un véritable crime de lèse-nation, et il était temps d'apprendre à ce ministre que l'opinion ne lui appartenait pas. Robespierre reprit la parole au moment où l'on allait se séparer : il venait proposer à la société d'avancer chaque jour l'heure de sa réunion, afin d'entendre la lecture des deux principaux journaux de la faction girondine, le Patriote françois et la Chronique de Paris, où les débats de la Convention étaient reproduits avec la plus insigne mauvaise foi ; car, à son avis, il fallait lire les bons et les mauvais journaux pour montrer au public jusqu'où pouvait aller la perversité de certains journalistes et lui apprendre à distinguer les écrits empoisonnés (3). \ous avons déjà donné bien des preuves de la déloyauté de ces deux
(1) Journal des débals et de la correspondance de la Sociélé des Jacobins ; le plus complet des journaux qui, en 1792, ont rendu compte des séances de la société. Comme le Moniteur et le Journal des débats et des décrets de la Convention, il était rédigé par des écrivains appartenant au parti le plus fort alors, c'est-à-dire à celui de la Gironde ; mais avec un caractère tout particulier de mauvaise foi. Vivement dénoncé aux Jacobins, dans la séance du 21 décembre 1792 pour la perfidie de sa rédaction, son rédacteur principal avait été raj-é de la liste des membres de la société, et s'était esquivé, « emporté par le vent des huées universelles, » numéro 324.
(2) Journal des débats et delà correspondance..., numéro 319. i;3) Ibid.
LIVRK X. — AI'I'KI, I-.N I AVKLIU DES UEFENSELUS HE I.A l'ATUIE ST.?
feuilles girondines : nous en fournirons bientôt de nouveaux exemples qui dépassent toute croyance.
De plus en plus les esprits s'aigrissaient; le moindre incident servait de prétexte aux récriminations les plus passionnées. Guadet ayant, dans la séance du 13 décembre, proposé, au nom des comités militaire, diplomatique et des finances réunis, un décret destiné à prévenir la désorganisation des bataillons de volontaires nationaux et contenant, entre autres dispositions , un article en vertu duquel devaient être poursuivis comme voleurs les volontaires qui, en rentrant dans leurs foyers, auraient emporté leurs capotes ou leurs fusils , Robespierre s'éleva énergiquement contre l'excessive rigueur de cette disposition. Si la République ne croyait pas pouvoir laisser aux généreux défenseurs dont le sang avait coulé pour elle une capote et leurs armes, n'était-il pas aussi cruel qu'impoli tique de transformer en scélérats ceux qui se seraient crus autorisés à les conserver comme leur propriété ? Cette observation si juste amena la suppression de l'article « honteux, » suivant l'Ami du peuple , qui flétrissait si gratuitement les soldats de la République (1).
Le lendemain, aux Jacobins, un soldat blessé étant venu demander des secours à la société, Robespierre se plaignit de la négligence du gouvernement a l'égard des défenseurs du pays. Signaler cette négligence, c'était bien en effet; mais, à son tour, il fut injuste, suivant nous, en l'attribuant à un projet préconçu de mécontenter l'armée et d'enchaîner le peuple. Hélas! que n'avait-on pas fait pour l'amener, lui aussi, à se laisser égarer par les préventions personnelles. Il fut mieux inspiré en invitant ceux de ses collègues dévoués comme lui aux vrais principes, à se réunir à lui, afin défaire obtenir aux défenseurs de la patrie des récompenses proportionnées à leurs services. Ces dernières paroles furent accueillies par des applaudissements réitérés : elles étaient justes et bonnes, et elles retentirent profondément dans le cœur de tous les vrais patriotes (2).
Immédiatement après, Real, au nom de l'assemblée électorale, donna lecture de deux pétitions adressées à la Convention, pétitions dont le double objet était de demander un traitement, sous forme d'indemnité, pour les électeurs, et la cassation d'un arrêté du pouvoir exécutif provisoire qui avait annulé la nomination de LuUier à la place de procureur syndic du département. Robespierre engagea Real à supprimer
(11 A'oyez Lettres île M. Robespierre à ses commettons, numéro 11, p. 42t), ci Journal de la Bépublique françoise, numéro 75.
(2^ JournnI des débats et de la correspondance de la Société des Jacobins, numéro 320
574 IIISTOIKE DE ROBESPIERRE
quelques expressions un peu trop républicaines , et à ne point fonder la réclamation du corps électoral sur des raisons de localité, mais bien sur le droit naturel qu'avait tout citoyen d'être indemnisé du temps consacré au service de la patrie. Real approuva ces observations et promit de les mettre à profit. Dans cette même séance, et comme pour légitimer ce qu'avaient eu d'acerbe les premières paroles de Maximilien, un membre arrivant de Lyon se plaignit vivement de ce que le discours de Robespierre dans le procès du roi avait été envoyé tronqué et dénaturé aux sociétés populaires, sous le cachet du ministre de l'intérieur. Le président de la Société lyonnaise avait voulu le lui remettre; mais, jugeant que, l'effet serait plus grand si cet exemplaire était adressé de la part de la Société de Lyon, ce membre de la société-mère avait invité le président à le garder précieusement avec l'enveloppe portant le cachet de Roland. Puis il donna lecture de la lettre de réclamation adressée par les citoyens de Lyon à la Convention nationale, lettre dont le club arrêta immédiatement l'impression et l'envoi au ministre de l'intérieur (1). Ainsi, en toutes choses éclatait la mauvaise foi girondine.
Brissot et ses amis ayant vu tomber sous le mépris public cette formidable accusation de dictature à l'aide de laquelle ils avaient espéré foudroyer Robespierre, changèrent de batteries, et imaginèrent de lui prêter le projet de mettre le duc d'Orléans, Philippe Égalité, sur le trône (2). Louvet se chargea d'accréditer ce bruit par ses libelles, et comme il n'est pas de sottises que n'admette avec empressement la crédulité humaine, on pensait bien ensevelir enfin sous cette nouvelle et non moins ridicule accusation une popularité qui avait résisté à tant de coups.
Ensuite, pour se donner à bon marché les airs d'un rigorisme républicain, les Girondins proposèrent, le 16 décembre, la proscription éternelle de tous les membres de la famille royale. Buzot, Louvet et Lanjuinais, dans un langage emphatique, déclamèrent contre d'Orléans
(1) Journal des débats et de la correspondance de la société des Jacobin, numéro 320. {2) Voyez les Mémoires de Brissot. t. IV, p. 193, ceux de Louvet, p. 56 et suiv., et le libelle de Louvet, intitulé : A Maximilien Robespierre et à ses royalistes.
l.IVUE X. SON OPINION SUR UNE PUOPOSITION DE HANNIK LES CAI'Er Ô'â
nommé député à la Convention par les électeurs de Paris, et Lanjuinais ne manqua pas d'insinuer que ceux qui avaient soutenu la candidature de d'Orléans voulaient le rétablissement de la royauté, afin que les grâces de la liste civile se répandissent à profusion sur eux, tout cela assaisonné de force lieux communs sur la tyrannie et de protestalions de haine contre la royauté (1). Or c'était un fait notoire qu'au sein de l'assemblée électorale la candidature de d'Orléans n'avait pas eu de plus grand antagoniste que Robespierre ; personne ne démentit Chabot quand, répondant à Lanjuinais, il rappela cette circonstance (2). Et, chose assez singulière, tandis que des hommes siégeant sur les bancs de la Montagne combattaient comme souverainement injuste cette mesure d'ostracisme réclamée contre un prince qui avait donné à la Révolution quelques gages de dévouement, on voyait certains personnages admis dans l'intimité du duc d'Orléans se ranger au nombre de ses proscripteurs. Barère n'élait-il pas le tuteur de cette jeune Paméla, élevée par madame de Genlis avec les enfants de Philippe Égalité? Pétion n'était-il pas des intimes de la maison? n'avait-il pas, après la clôture de l'Assem.blée législative, accompagné, dans un voyage en Angleterre, une partie de la famille? Enfin, par quel hasard Sillery, le mari de la gouvernante des enfants d'Orléans, le confident intime et dévoué de cette maison, restait-il étroitement uni avec le parti qui voulait chasser celui dont il était depuis longtemps l'ami? Ce fat ce que Robespierre ne manqua pas de signaler très-vivement le soir même aux Jacobins et dans un article de son journal où il s'expliqua assez longuement sur cette proposition de bannir tous les Capet.
Il n'était pas présent à la séance de la Convention, où. il lui avait été impossible de se rendre ; mais il tint à déclarer qu'il aurait voté , comme Saint-Just, pour la motion de Buzot, se séparant en cela d'une partie de ses collègues dont il était loin d'ailleurs de soupçonner les intentions. Seulement, cette motion lui paraissait conforme aux principes, auxquels il croyait devoir immoler la maison d'Orléans sans révoquer aucunement en doute le patriotisme de son chef. Il avouait avoir eu luimême le projet de demander le bannissement d'Égalité et de tous les Bourbon, et cette proposition n'avait rien d'inhumain à ses yeux; car
(1) Moniteur du 18 décembre 1792. Le républicain l.anjmna.is, un des plus violents réacteurs après Thermidor, entra dans le sénat de Bonaparte un an aj)rès sa formation. Commandeur de la Légion d'honneur dès le consulat, il reçut en 1808 le titre de comte. Après avoir voté en 1814 la déchéance de Napoléon, il fut nommé membre de la chambre des pairs, où il siégea jusqu'à sa mort. [Biographie universelle, à l'art. Lanjuinais.)
(2) Moniteur an 18 décembre, ubi supra.
576 HISTOIRE DE UOBESI'IEIIRE
la famille exilée pourrait se réfugier à Londres où la nation pourvoirait d'une manière honorable à sa subsistance, ses membres n'ayant point démérité de la patrie. Ce n'était pas d'ailleurs un bannissement éternel auquel il les condamnait : « Leur exclusion n'est point une peine, » disait-il, c mais une mesure de sûreté; et si les membres de cette famille aiment non pas les Brissotins, mais les véritables principes, elle s'honorera de cet exil, car il est toujours honorable de servir la cause de la liberté ; car cet exil ne dureroit sûrement que pendant les dangers de la patrie, et elle seroit rappelée lorsque la liberté seroit affermie, » On voit combien modéré se montrait Robespierre, en comparaison des promoteurs de la motion d'ostracisme dirigée contre la famille d'Orléans.
Là-dessous, du reste, il soupçonnait bien un piège. Ce n'était pas d'aujourd'hui que les hommes de la Gironde avaient tenté de faire admettre en principe que du moment où le nom d'un homme était de nature à alarmer ses concitoyens, on pouvait bannir cet homme par un décret d'ostracisme. Déjà huit mois auparavant, Guadet n'avait-il pas invoqué contre Ivlaximilien cette vieille loi athénienne, remise depuis sur le tapis par Louvet et ses acolytes? Mais si l'ostracisme se comprenait jusqu'à un certain point dans un gouvernement établi, comme une mesure consacrée par le pacte social pour défendre la liberté et les lois contre l'ambition d'un citoyen puissant, comment concevoir, écrivait Robespierre, a qu'avant d'avoir élevé l'édifice de la constitution, les ouvriers chargés de le bâtir ensemble, s'occupent à se battre et à se chasser les uns les autres, et que les plus nombreux veuillent exterminer la minorité pour le construire suivant leurs convenances ou leurs fantaisies particulières? » L'application de cette loi était d'ailleurs à Athènes d'une excessive rareté. Robespierre rappelait que pour la prononcer il fallait une telle quantité de suffrages qu'elle pouvait difficilement frapper un citoyen dont l'absence ne fût pas absolument nécessaire à l'intérêt public. Souvent même elle devenait un titre de gloire, comme lorsqu'Aristide en fut atteint. Mais les modernes partisans de cette institution se montraient beaucoup moins difficiles. Disposés à n'admettre d'autres règles que leur caprice et leur intérêt particulier, « ils veulent, y> continuait Robespierre, « bannir tous les jours qui leur plaira, afin de prouver d'une manière sans réplique leur violent amour pour la liberté. » Pour lui, disait-il aux Jacobins, si le système préconisé par ses adversaires pouvait un jour s'appliquer aux défenseurs de la Révolution, il s'y soumettrait avec joie, et vivrait heureux dans cet honorable exil, à la condition d'y trouver un asile obscur contre les persécutions de ses ennemis.
LIVRE X. — • SON OPINION SUU I. A PIIOPOSIIION DR lîANNIl*. LKS CAPKT oTT
Ah! que les Girondins ne se rendirent-ils alors aux sages observations de Robespierre! Examinant dans quelle mesure les représentants relevaient les uns des autres, Maximilien regardait comme absurde l'idée de supposer qu'une Assemblée nationale pût arbitrairement retrancher de son sein quelques-uns de ses membres, chaque député appartenant au peuple et non à ses collègues. Le peuple seul avait le droit de révoquer ses mandataires ; autrement ses représentants pourraient altérer d'eux-mêmes la représentation nationale, et la souveraineté et la liberté publique ne seraient bientôt plus. Oui , si les Girondins avaient écouté ces conseils si sensés, ils n'auraient pas provoqué chaque jour la Convention à se décimer elle-même; ils se seraient bien gardés d'entamer la représentation nationale, et n'auraient pas à répondre devant la postérité d'avoir pris l'initiative de proscriptions dont ils devaient finir par être victimes eux-mêmes. Toutes ces réflexions n'empêchaient pas Robespierre de se rallier à la proposition de Buzot. Cependant, en principe, il était d'avis qu'une nation puissante, bien pénétrée d'horreur pour la tyrannie, n'était point réduite à redouter des individus, quels que fussent leurs noms et leur famille ; c'est pourquoi, afin de concilier l'intérêt de la liberté avec celui de la justice, il assignait pour terme de l'exil des membres de la famille d'Orléans l'époque, assez prochaine selon lui, où la constitution serait affermie. En effet, ou le peuple était mûr pour la République, et une proscription plus longue était inutile, ou bien il ne l'était pas, et elle était impuissante. Le meilleur remède à opposer aux périls de la liberté n'était donc point là. Il fallait, disait-il à ses adversaires, s'occuper avant tout et uniquement du soin d'élever l'édifice du bonheur public sur les bases de la justice et de l'égalité^, et non présenter atout moment au pays les deux seuls fléaux qui pussent détruire la République : la guerre civile et l'anarchie. « Pour moi, je voterai volontiers avec vous pour l'exil des Capet; mais garantissez-moi que ce sera là le dernier acte de proscription; garantissez-moi que le lendemain vous nous permettrez de présenter de bonnes lois (1). » On voit une fois de plus combien modéré il était encore auprès de ses adversaires. Mais l'Ami du peuple n'était point de son avis; il s'opposait absolument à la proscription d'Egalité, parce que, suivant lui, la faction girondine ne voulait frapper la représentation nationale dans d'Orléans que pour atteindre les amis
(1) Voyez le Journal des débats et de la correspondante de la Sioriété des Jacobins, numpro 321, et dans les Lettres de M. Robespierre à ses commettans, le long et remarqualjle article intitulé : Sur la proposition faite de bannir tous les Capet, lequel n'est que le développement du discours impi-bvisé prononcé par lui aux Jacobins dans la séance du 16 décembre 1792. (Xuméro 11, p. 485 à 512.)
T. Il 37
578 HlsrOlRlî DE ROBESl'lEKHE
du peuple; « vous-même, Robespierre, » ajoutait-il, « vous seriez à la tète. » On le sait de reste, si Maximilien ne fut point proscrit dès cette époque, ce ne fut pas la faute des Girondins.
La Convention avait voté d'enthousiasme le bannissement de toute la famille des Bourbon et ajourné sa décision à deux jours en ce qui concernait particulièrement Philippe Égalité. Mais ce jour-là, c'était le 19 décembre, se présenta une députa lion des quarante-huit sections, ayant à sa tète le maire de Paris, Nicolas Chambon. Elle était chargée de remettre à l'Assemblée une adresse de protestation tendante au rapport du décret de proscription. La présence des commissaires autour de la Convention avait excité dans les couloirs et au dehors un assez grand tumulte. Robespierre demanda la parole, et l'ayant obtenue, non sans peine, il essaya de démontrer combien étaient dangereuses en ce moment les motions de la nature de celle de Buzot et de Louvet. Il y voyait un complot contre la tranquillité publique, comme dans la proposition récemment émise par Guadet de faire reviser par les assemblées primaires la nomination des députés élus à la Convention nationale. Ceux-là mêmes qui accusaient Paris d'être un foyer de troubles semblaient prendre à tâche de fomenter le désordre ; tandis que les députés sur lesquels on déversait la calomnie à pleines mains ne cessaient de prêcher le calme. De violents murmures et des applaudissements non moins vifs accueillirent ces paroles.
Les auteurs mêmes de la motion objet des réclamations populaires étaient, à ses yeux, les véritables instigateurs du désordre. On n'avait, dit-il, provoqué la pétition des sections parisiennes que pour faire croire aux départements qu'on voulait influencer les délibérations de la Convention nationale, que Paris n'était pas digne de la posséder, et qu'il fallait la transférer ailleurs. Était-ce là un pur effet de l'imagination de Robespierre, ou bien y avait-il dans la circonstance quelque chose qui pCil prêter matière à ses soupçons? Il dut fort s'étonner à coup sûr de voir Chambon, créature des Girondins, à la tête d'une députation venant protester contre une motion girondine. Bazire étant allé trouver les pétitionnaires pour leur faire comprendre combien leur démarche était intempestive, on lui avait répondu : a Cette démarclie nous a été suggérée par des hommes qui nous sont suspects; c'est Chambon surtout qui tient à ce que nous soyons admis, et vous savez avec qui Chambon a des relations (1). » On voit d'oi!i étaient nés les soupçons de Robespierre, et ils s'accrurent certainement quand il entendit Tallien déclarer qu'il avait engagé en vain le
(1) Dôclai-ation de Ikizirc. Voyez le Moniteur du 20 décembre 1792,
L1VKI-: X. COMI'AI'.LTION Uli LOUIS XVI A LA CARRE 51^
maire de Paris à ne point présenter cette pétition. « J'atteste ma patrie, » s'écria Maximilien en terminant, « que j'ai dit une vérité utile au repos public. Je rends le cœur des hommes impartiaux dépositaire de mes intentions... Je demande qu'on fasse taire toutes les passions, et qii'on examine cette question avec toute la maturité qu'elle exige (1). » Interrompu de nouveau par de bruyants murmures, il ne put achever ses explications, et, de guerre lasse, il quitta la tribune.
De tout ceci, il résultait en somme que l'idée des proscriptions inu-tiles était encore antipathique à la population parisienne, et que Robespierre avait été son organe fidèle en disant à ses adversaires : « Je voterai volontiers avec vous pour l'exil des Capet, mais garantissez-moi que ce sera là le dernier actede proscription. » Introduit sur la demande de Pétion, le maire de Paris se défendit d'avoir en aucune façon provoqué la pétition; seulement il n'avait pas cru devoir se refuser à se mettre à la tète de la députation (2). L'Assemblée se déclara satisfaite ; toutefois elle se rendit en partie au vœu des sections en rapportant son décret du dimanche 16 décembre, et en décidant qu'elle ne statuerait sur le sort de la famille des Bourbon qu'après le jugement de Louis XVI.
Cependant le procès du roi s'instruisait. L'ex-monarque avait comparu le 11 décembre à la barre de la Convention, où il s'était montré assez peu digne de lui-même en déniant sa signature appoiée au bas des pièces qu'on lui présentait et en prétendant qu'il n'avait aucuae connaissance de l'armoire de fer. Ces mensonges inutiles, inexplicables, ne contribuèrent pas peu à jeter sur sa personne une défaveur marquée. Le surlendemain, dans la séance du soir, une députation du coa-
(1) Voyez le Jfonileur du 21 décembre et le Journal des débats et des décrets (numéro 92, p. 335) combinés, en observant que ces deux journaux étaient alors rédio-és. l'un et l'autre, avec la plus déplorable partialité, dans un sens tout girondin. Le Journal des débais avait Louvet pour rédacteur.
(2) Admirez maintenant la bonne foi du journal de Brissot : « Pétion demande que le maire de Paris soit admis, et cela est décrété, malgi-é Robespierre et son parti. » Or, Robespierre n'avait pas dit un mot du maire de Paris. La pétition n'émanait pas du conseil généi-al de la commune, mais bien des sections parisiennes. A quel titre le maire s'était-il mis à la tête de leurs commissaires ? Il y eut évidemment là-dessous une intrigue dont le mot est resté caché. A''oyez à cet égard les réflexions fort justes des auteurs de VHistoire parlementaire, t. XXI, p. 399 et 408.
seil général de la commune vint soumettre à la Convention un arrêté concernant les mesures prises pour assurer le dépôt de la famille royale dont la garde lui avait été confiée. Quelques dispositions trop minutieuses à l'égard des conseils de Louis excitèrent de vives réclamations; on demanda l'annulation de cet arrêté. Robespierre défendit la commune en se fondant sur ce qu'ayant la garde de l'accusé, elle était seule juge de l'opportunité des mesures a prendre, et il conclut à l'ordre du jour pur et simple sur l'arrêté du conseil général. L'Assemblée, en effet, passa à l'ordre du jour, mais en le motivant sur un décret de la veille qui ordonnait que les conseils de l'accusé communiqueraient librement avec lui [1).
Qu'il y eût un parti décidé à tenter de grands efforts pour sauver le roi, cela n'est pas douteux, et les éternelles déclamations des Girondins contre Paris donnaient à croire qu'eux-mêmes n'étaient pas étrangers à ce parti. Comme on l'a vu, on les accusait de vouloir exciter des mouvements tumultueux dans la capitale pour les attribuer aux patriotes, afin de fournir à l'Assemblée un prétexte d'aller s'établir ailleurs. Tel était, aux yeux de Robespierre, le but des amisdeBrissot; aussi ne cessait-il de recommander au peuple de rester calme et de conserver sa dignité. Louis XVI devait comparaître pour la seconde fois devant la Convention le mercredi 26 décembre. Si ce jour-là le roi n'est pas encore condamné, disait Robespierre aux Jacobins dans la séance du 23, il faudra regarder comme suspect quiconque parlera de lui donner la mort, et ne point s'opposer au délai qu'on pourrait demander. Suivant Albite et Jean-Bon Saint-André, Louis XVI devait être entendu et jugé dans la même séance ; mais, d'après Robespierre, la force des patriotes était dans leur patience. Si l'on demeurait tranquille, il ne donnait pas deux mois aux intrigants de la Gironde pour être forcés de s'enfuir et d'aller chercher un refuge en Angleterre. « Voilà le terme de leurs complots ; » disait-il, « mais soyons calmes et ne faisons aucun mouvement qui causerait la joie de nos ennemis (2). » Deux mois ! Plût à Dieu que la prédiction de Robespierre se fût de point en point accomplie. La Convention eût été délivrée plus tôt d'une faction qui jetait à chaque instant dans son sein le trouble et le désordre, et nous n'aurions peut-être pas à regretter la mort violente de quelques hommes d'un grand talent et d'un grand cœur.
(1) Moniteur du Ifi cléceniLve 1792. Robespierre n'avxit rien dit à la Convention quand il s'était agi de donner des défenseurs à Louis XYI; mais, dans son journal, il se moqua des députés qui, comme Pétion, voulaient lui accorder un nombre illimité de conseils. {Lettres à ses commettons, u. 9., à l'art. Convention.)
(2) Journal des débals et de la correspondance de la Société des Jacobins, numéi'O 325.
Livm-: \. — i'LAiDOYi:ii de DKSEZK 581
Le mercredi 26 décembre, Louis reparut à la barre de l'Assemblée. Ce jour-là Desèze, avocat de Bordeaux, protégé par la Gironde, pro nonra la défense du monarque déchu. Robespierre la trouva « simple et fùible. t> Elle ne répondit pas, à son avis, à ce que les partisans de la royauté étaient en droit d'en attendre, ni à ce que les amis de la liberté pouvaient craindre des efforts de l'éloquence unis à des préjugés très-vivac es encore. Dans une pareille cause, il eût été nécessaire de déployer ces mouvements pathétiques, de pousser ces cris du cœur auxquels on est rarement insensible : l'avocat de Louis n'en avait rien fait, et il lui avait paru au-dessous de sa tàclie (1). Nos lecteurs connaissent le plaidoyer de Desèze, il leur est donc facile d'apprécier par eux-mêmes la justesse des observations de Robespierre; ce qu'il y a de certain, c'est que la Convention ne fut nullement touchée.
On sait de quel indescriptible tumulte l'Assemblée devint le théâtre quand vers cinq heures Louis XVI se fut retiré avec ses défenseurs. L'accusé, après avoir prononcé quelques paroles, ayant déclaré qu'il n'avait rien à ajouter à sa défense, le débat était clos, disait un député de Paris, le vieux Raffron du Trouillet, et l'on devait passer tout de suite au jugement (2). Mais ce n'était point là le compte d'une partie des membres de la Convention ; toutefois, après une séance des plus orageuses, l'Assemblée décida, sur la proposition de Couthon, que la discussion était ouverte sur le jugement de Louis Capet, et qu'elle serait continuée, toutes affaires cessantes, jusqu'à la prononciation du jugement.
Un incident inattendu surgit tout à coup au milieu de ce procès, et compliqua les embarras. Un ancien constituant, enrôlé dans les rangs de la Gironde, le député Salles, vint inopinément, dans la séance du 27, proposer à ses collègues d'ériger en quelque sorte toutes les assemblées primaires en tribunaux et de leur abandonner la ratification du jugement prononcé par la Convention. Les Girondins, a-t-on dit, avaient imaginé ce système de l'appel au peuple dans le but de sauver le roi. Ne voulant pas compromettre leur popularité, — hélas ! déjà bien compromise!— en essayant ouvertement d'arracher eux-mêmes le roi aune condamnation capitale, ils comptaient sur leur nombre et sur leur influence dans les départements pour obtenir des assemblées primaires une décision favorable. C'est du moins ce qu'un des leurs a soutenu (3) , mais cela ne me paraît nullement conforme à la vérité. Comment ! ils voulaient sauver Louis XVI, et ce dessein ils l'auraient hypocritement
(1) Lettres de M. Robespierre à ses commettons, numéro 12, p. 573.
(2) Journal des débats et des décrets de la Convention, numéro 100, p. 441.
(3) Mercier, dans son JS'ouveav Paris, œiuTe dun maniaque, s'il en fut jamais.
dissimulé sous une question de forme: et les plus fougueux défenseurs de ce système de l'appel au peuple, comme Buzot et Vergniaud, auraient ensuite voté la mort! Non, c'eût été une lâcheté dont je ne crois pas de tels hommes capables. Passe encore pour Salles; lui du moins ne se prononça point pour la mort. D'ailleurs, comme ne manqua pas de le rappeler Robespierre, Salles était précisément le membre qui, du temps de l'Assemblée constituante, alors qu'après la fuite de Varennes on proposait déjà démettre le roi en jugement, avait défendu la doctrine de l'inviolabilité absolue, et qui, deux jours après les massacres du Cliamp-de-Mars, en juillet 1791, avait soutenu unprojet de décret portant établissement d'une commission chargée de juger souverainement dans le plus bref délai les patriotes désignés aux vengeances de la cour (1). Un tel homme était naturellement bien disposé à prêter son concours à toute mesure contre-révolutionnaire.
Ce qui nous semble, à nous, bien évident, bien constaté, c'est qu'en provoquant l'appel au peuple, les Girondins reprirent tout simplement, en sous-œuvre et sous une autre forme, l'étrange proposition, récemment faite par Guadet, de convoquer les assemblées primaires afin de soumettre à leur révision le choix des députés, proposition insidieuse, ne tendant a rien moins qu'à remettre en question l'existence de la Convention, et que l'Assemblée avait repoussée avec horreur, disait Robespierre (2). Salles avait eu le tort de terminer son discours en insinuant qu'on attribuerait au seul peuple de Paris le jugement de Louis XVI, comme si la Convention n'était pas la France entière. C'était d'ailleurs une injure gratuite à cette grande Assemblée que de la supposer capable de voter sous la pression de la place publique en cette solennelle circonstance. Buzot, qui dès le lendemain soutint aussi l'appel au peuple en ce sens que les assemblées primaires auraient seulement à ratifier la peine de mort portée par la Convention , eut le tort plus grand, selon son habitude du reste, de provoquer inutilement ses adversaires, de parler d'un ton de mépris de ces hommes qui invoquaient sans cesse dans leurs discours la souveraineté du peuple pour l'en dépouiller, de les traiter de déclamateurs insensés, et de les accuser d'agiter la République par leurs calomnies (3). De telles paroles,
(1) Voyez le discours de RobespieiTe dans les Lettres de M. Robespierre à ses commellans , numéro 12, p. 561 et 562. — Salles se défendit en disant, sur le premier point, qu'il fallait se reporter aux circonstances d'abord ; sur le second, qu'il n'avait parlé que comme menibreducomité des rapports. Misérable excuse! Est-ce que jamais on est obligé d'être rapporteur d'un projet de loi dont on est l'adversaire? Voyez le Moniteur du 30 décembre 1792.
(2) Lettres de M. Robespierre à ses '•ommetlans, numéro 12, p. 553.
(3) Voyez le discours de Buzot dans Vhistoire parlcmentitire, t. XXII, p. 102.
UYP.K \. SECOND DISCOURS SUR I.R .lUCKMKNT DU UOF 583
sortant de la bouche d'un des principaux membres de cette faction qui depuis plus de trois mois gouvernait la France par la calomnie, n'étaient guère de nature à apaiser les ressentiments. On sentait trop percer l'esprit de parti sous cette question de l'appel au peuple jetée comme un brandon de discorde au milieu de la Convention. N'était-ce pas, de gaieté de cœur, appeler des représailles infaillibles et trop légitimes ?
VU
A Buzot succéda Robespierre. Certes si une idée pouvait être populaire, flatter les masses, c'était bien celle de l'appel au peuple, mise en avant par les Girondins. Robespierre entreprit de la combattre, sans s'inquiéter de savoir si sa popularité en souffrirait, fidèle en cela à son système constant de mettre les questions de principe au-dessus de toute considération d'intérêt personnel. Rarement, je crois, une assemblée de législateurs ne fut ébranlée par un discours plus puissant que celui dQnt nous allons mettre l'analyse sous les yeux de nos lecteurs.
Après s'être étonné, en débutant, de voir une question sur laquelle tous les suffrages auraient dû, selon lui, se trouver d'accord, devenir une cause de dissensions et de tempêtes, Maximilien déclara qu'il n'en était pas moins convaincu que tous les membres de la Convention étaient pénétrés d'une égale horreur pour le despotisme, animés d'un même zèle pour l'égalité. Puis, il prit en quelque sorte l'engagement de raisonner au point de vue du système qui avait prévalu, c'est-à-dire de ne plus envisager la cause du roi comme une affaire sur laquelle les membres de la Convention auraient mieux fait de prononcer en hommes d'État et par mesure de sûreté générale, mais de la traiter comme un procès criminel soumis à l'appréciation de l'Assemblée transformée en cour souveraine de justice. «Je pourrois même ajouter, » dit-il, « que je partage, avec le plus foible d'entre vous, toutes les affections particulières qui peuvent l'intéresser au sort de l'accusé. Inexorable quand il s'agit de calculer d'une manière abstraite le degré de sévérité que la justice des lois doit déployer contre les ennemis de l'humanité, j'ai senti chanceler dans mon cœur la vertu républicaine en présence du coupable humilié devant la puissance souveraine. La Jiaine des tyrans et l'amour de l'humanité ont une source commune dans le cœur de l'homme juste qui aime son pays. Mais, citoyens, la dernière preuve de dévouement que les représentans du peuple doivent à la patrie, c'est d'immoler ces premiers mouvemens de la
sensibilité naturelle au salut d'un grand peuple et de l'humanité opprimée. Citoyens, la sensibilité qui sacrifie l'innocence au crime est une sensibilité cruelle, la clémence qui compose avec la tyrannie est barbare. »
Était-ce, poursuivait-il, le désir de la nation qui forçait l'Assemblée k se montrer rigoureuse envers Louis XVI? Nullement; c'était la nécessité de cimenter la liberté et la tranquillité publiques. Or, que proposait-on? un mode de jugement ou de ratification devant facilement entraîner les retards les plus funestes. N'eùt-on pas condamné dans les vingt-quatre heures, sur des preuves mille fois moins convaincantes, un malheureux accusé d'un crime ordinaire? Quand, après, son arrestation à Varennes. le roi était rentré humilié dans son palais, une clameur universelle s'était élevée contre lui ; mais on avait adroitement laissé reposer l'affaire ; peu de temps après, c'était un crime d'invoquer contre lui la sévérité des lois, de réclamer la punition de son attentat, et ceux qui étaient restés fidèles à la cause publique, aux principes sévères de La liberté, étaient persécutés et calomniés dans toute l'étendue de la France. Pareille chose n'arriverait-elle pas aujourd'hui? Et quel prétexte invoquait-on pour retarder le jugement? L'honneur de la nation, la dignité de l'Assemblée ! L'honneur dé la nation consistait à foudroyer les tyrans, et la gloire de la Convention à sauver la patrie et à cimenter la liberté par un grand exemple donné à l'univers, c La postérité, « disait-il à ses collègues, « vous admirera ou vous méprisera selon le degré de vigueur que vous montrerez dans cette occasion ; et cette vigueur sera la mesure aussi de l'audace ou de la souplesse des despotes étrangers avec vous; elle sera le gage de notre servitude ou de notre liberté, de notre prospérité ou de notre misère. Citoyens, la victoire décidera si vous êtes des rebelles ou les bienfaiteurs de l'humanité; et c'est la hauteur de votre caractère qui décidera la victoire. » On n'avait donc pas réfléchi à toutes les lenteurs qu'entraînerait cet appel au peuple? On allait convoquer les quarante-quatre mille assemblées primaires de la République, soit; mais n'était-ce pas décréter la guerre civile en permanence? Prévoyait-on les luttes orageuses auxquelles donnerait lieu une pareille question au sein de cette multitude de sections où ne manqueraient pas de se rendre en foule tous les mauvais citoyens, les Feuillants, les aristocrates et les émigrés, qu'on verrait revenir tout exprès pour peser sur les délibérations des assemblées primaires, pour influencer les hommes simples et corrompre à prix d'argent toutes les âmes vénales? Xe s'était-on pas aperçu qu'un semblable système était le meilleur moven de rallier tous les rovalistes, tous les
LIVUF, X. SKCOND DISCOLT.S SLli LK JUCE.MEM DU UUI 585
ennemis de la République, de leur donner la facilité de se compter? Oui, tous les intrigants s'empresseraient de courir aux assemblées primaires; mais le cultivateur abandonnerait-il son champ, l'ouvrier le travail auquel était attachée son existence journalière ? Ici Robespierre combattait avec un grand sens politique cette thèse impossible du gouvernement direct du peuple par lui-même. Le peuple avait manifesté sa volonté après l'insurrection du mois d'août, et il avait délégué ses pouvoirs à des mandataires chargés du salut de l'État et de la rédaction d'une constitution qu'on soumettrait à sa ratification, parce qu'alors il s'agirait du pacte social et non point d'une circonstance particulière à laquelle se trouvait lié l'intérêt général.
En renvoyant aux quarante -quatre mille assemblées primaires la cause de Louis, voulait-on persuader au peuple qu'un roi était au dessus de l'humanité? Et si la Convention n'avait pas osé trancher elle-même la question de la peine, les sections ne se croiraient-elles pas en droit de la discuter éternellement? Ainsi donc c'était un procès sans terme, engagé à l'heure où la guerre étrangère n'était point terminée, oti les despotes, alliés de l'accusé , se disposaient à déployer toutes leurs forces contre la République naissante; et pour trancher la question, les intrigants attendraient peut-être le moment où les patriotes auraient abandonné leurs foyers pour courir aux frontières, où il ne resterait plus dans les assemblées primaires que des hommes lâches et faibles et les champions du feuillantisme et (le l'aristocratie. Alors on verrait tous les bourgeois orgueilleux, tous les ci-devant privilégiés^ cachés sous le masque du civisme, décider insolemment des destinées de l'État. Ne remettrait- on pas en question jusqu'à la République elle-même, dont la cause était naturellemient subordonnée au procès du roi détrôné ? Et cela pendant que la véritable majorité se trouverait bannie des assemblées primaires, puisqu'elle serait dans les camps, à l'atelier ou aux champs. N'était-ce pas se jouer de la majesté du souverain que de lui renvoyer une affaire qu'il avait chargé ses représentants de terminer? Si le peuple avait eu le temps de s'occuper de ce procès ou de décider des questions d'État, il n'eût point confié à une Assemblée nationale le soin de ses intérêts. Le seul m.oyen qu'avait la Convention de lui témoigner sa fidélité, c'était de lui donner des lois justes, non la guerre civile.
Jusqu'ici Robespierre, en répondant aux partisans de l'appel au peuple, s'était tenu sur le terrain des principes; mais les précédents orateurs, Buzot surtout, étaient entrés dans la voie des récriminations et des personnalités les plus regrettables. Robespierre les y suivit, et il les y suivit forcément, parce que certaines attaques, faites ainsi à
rjSô HISTOIRE DE ROBESPIEHRE
la face da pays, ne pouvaient rester sans réponse. « Citoyens, >; dit-il, «je connois le zèle qui vous anime pour le bien public; vous étiez le dernier espoir de la patrie; vous pouvez la sauver encore. Pourquoi faut-il que nous soyons quelquefois obligés de croire que nous avons commencé notre carrière sous d'affreux au-pices? C'est par la terreur et par la calomnie que l'intrigue égara l'Assemblée constituante dont la majorité étoit bien intentionnée, et qui avoit fait d'abord de si grandes choses. Je suis effrayé de la ressemblance que j'aperçois entre deux périodes de notre Révolution que le même roi a rendus mémorables....
« Aujourd'hui Louis a encore cet avantage sur les défenseurs de la liberté que ceux-ci sont poursuivis avec plus de fureur que lui-même. Personne ne peut douter qu'ils ne soient diffamés avec plus de soin et à plus grands frais qu'au mois de juillet 1791... Alors nous étions des factieux, aujourd'hui nous sommes des agitateurs et des anarchistes.... N'est-il pas évident que c'est moins à Louis XVI qu'on fait le procès qu'aux plus chauds défenseurs de la liberté? Est-ce contre la tyrannie de Louis XVI qu'on s'élève? non; c'est contre la tyrannie d'un petit nombre de patriotes opprimés. Sont-ce les complots de l'aristocratie qu'on redoute? non; c'est la dictature de je ne sais quels députés du peuple, qui sont là tout prêts à la remplacer. On veut conserver le tyran pour l'opposer à des patriotes sans pouvoir. Les perfides ! ils disposent de toute la puissance publique et de tous les trésors de l'État, et ils nous accusent de despotisme! Il n'est pas un hameau dans la République oi^i ils ne nous aient diffamés ; ils épuisent le trésor public pour multiplier leurs calomnies; ils osent, au mépris de la foi publique, violer le secret de la poste pour arrêter toutes les dépêches patriotiques, pour étouffer la voix de l'innocence et de la vérité! et ils crient à la calomnie ! Ils nous ravissent jusqu'au droit de suffrage, et ils nous dénoncent comme des tyrans! Ils présentent comme des actes de révolte les cris douloureux du patriotisme outragé par l'excès de la perfidie, et ils remplissent ce sanctuaire des cris de la vengeance et de la fureur ! »
Si donc le projet d'avilir et d'anéantir la Convention existait, ce n'était ni parmi les défenseurs ardents de la liberté, ni dans le peuple qui lui avait tout immolé, ni dans l'Assemblée elle-même, laquelle cherchait le bien et la vérité, ni njème dans les dupes d'une intrigue fatale, mais dans une vingtaine de membres s'acharnant à priver du droit de suffrage les représentants du peuple qui avaient refusé de servir leur ambition. Pour éterniser la discorde et pour se rendre maîtres des délibérations, ils avaient imaginé de partager la Convention en