‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 150 sur 188 · I.IVliE \. TltOUUI.ES DU MOIS DE FKVIUER · texte numérisé non relu

I.IVliE \. TltOUUI.ES DU MOIS DE FKVIUER

tice et dans la gloire d'avoir opéré des prodiges destinés à changer la faco du monde (1). Mais, inutiles conseils! je ne sais quelle sombre fatalité semblait pousser la Révolution jusque dans ses derniers retranchements et ne lui offrir d'autre moyen de salut qu'un désespoir terrible.

L'émotion causée par la pétition relative aux subsistances était dissipée, on le croyait du moins, quand une fermentation extraordinaire se produisit tout à coup. Dans la journée du lundi 25 février, des bandes de femmes, auxquelles s'étaient réunis un certain nombre d'hommes, envahirent les boutiques d'épiciers, et se firent délivrer le sucre, le café, le savon au-dessous du cours. Parmi les fauteurs de ces attroupements, on remarqua des domestiques d'aristocrates connus et des émigrés même, qui, sous le costume populaire, excitaient aux désordres. On en arrêta plusieurs dont l'identité fut reconnue (2). Ainsi l'émigration et l'étranger étaient complices de ces troubles. On entendait dans les groupes des orateurs déclamer contre la Révolution et attribuer la misère publique à la mort de Louis XVI. Aux abords de la Convention nationale, on arrêta un nommé Lescombiez, signalé pour avoir trempé à Nîmes dans une conspiration royaliste. Et, — chose digne de remarque, — les pillards s'en prirent de préférence aux boutiquesdes marchands réputés patriotes ; les gros magasins des accapareurs furent généralement respectés. Au reste, si quelques hommes se laissèrent égarer par des suggestions perfides, la majeure partie du peuple demeura étrangère à ce mouvement. Aucun marchand ne^ fut inquiété dans le faubourg Saint-Marceau, et des femmes, venues de quartiers éloignés, essayèrent en vain de soulever « les bons et vigoureux » habitants du faubourg Saint-Antoine. Ce qui fit dire à Robespierre : « Le peuple de Paris sait foudroyer les tyrans ; mais il ne visite point les épiciers. Le peuple de Paris, uni aux fédérés des quatre-vingt-trois

(1) Voyez cette adresse dun&les Lettres Je M. Robespierre à sescommettans, numéro 6, 2» série, p. 295à30fi. Elleest signée de Maximilien Robespierre, CoUot-d'Herbois, Billaud- Varenne, Camille Desmoulins, ^larat, Lavicomterie, Legendre, Raffrou duTrouillet, Panis, Robert, Frérou, Fabre d'Églautine, Beauvais, Robespierre jeune, David, P)Ouchev Saint-Sauveur, Laignelot^ L.-P. Égalité. On remarquera que le vieux l^usaulx, passé dès lors dans le camp de la Gironde, s'était abstenu.

1^2) Sur ces journées des 24 et 25 février 1793, voyez les Récolutions Je Paris, numéro 190.

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départemens, a renversé le trône ; il avoit renversé la Bastille deux ans auparavant ; mais il n'a point assiégé les comptoirs de la rue des Lombards (1). »

Les adversaires du parti démocratique ne manquèrent pas d'attribuer aux hommes de la Montagne les désordres dont Paris venait d'être le théâtre, et quelques lignes malencontreuses de l'Ami du peuple fournirent à point nommé un texte excellent à leurs accusations. Avec cette intempérance de langage qui, plus d'une fois, avait centriste Robespierre et d'autres patriotes, Marat avait écrit dans son journal, la veille même du pillage des boutiques d'épiciers : « Dans tout pays oii les droits du peuple ne sont pas de vains titres, consignés fastueusement dans une simple Déclaration, le pillage de quelques magasins, à la porte desquels on pendroit les accapareurs, mettroit fin aux malversations (2). » Par bonheur, on ne pendit personne. Mais cette phrase malheureuse de Marat donna lieu aux Girondins et en particulier à Buzot de recommencer leurs récriminations. Nous avons déjà suffisamment prouvé combien Robespierre était opposé à ces mouvements populaires, exploités avec tant de perfidie par les ennemis de la Révolution. Dans presque chacun des numéros de son journal, dont la modération contraste singulièrement avec l'emportement de la plupart des autres feuilles publiques, il conseille au peuple le calme, cette force de la raison, et emploie toute son éloquence pour le mettre en garde contre les menées de ces intrigants et de ces émigrés qui, rentrés au mépris des lois, dans le sein de la patrie, cherchaient à exciter dans Paris de petites émeutes pour trouver de nouveaux prétextes de calomnierlaliberté et pour en dégoûter les peuples. Mais, s'écriait Maximilien plein de confiance, « ils ne changeront pas les destinées de l'Europe et n'arrêteront pas le torrent qui doit renverser les trônes des tyrans 'SV »

Le 27 février, il parut à la tribune des Jacobins. In membre de la société, Desfieux, venait d'annoncer que la majorité des sociétés affiliées demandait le rappel des députés infidèles à la cause du peuple. En effet, depuis le jugement de Louis XVI, un étrange revirement d'opinion s'était opéré dans un certain nombre de départements à l'égard

(1) Adresse des Jacobins aux sociétés affiliées. Voy. Lettres de M. Robespierre à ses commettants, numéro 8 de la 2« série, p. 396.

(2} Journal de la Ri^publique françoise, numéro du 24 février 1793. Lecture de l'article de Marat fut donnée par Pénières à la Convention dans la séance du 26 févi'ier. ^'oyez le compte rendu de cette séance dans V Histoire iiarlemcntaire, t. XXIV, p. 354 et suiv.

(3) Lettres de M.Robespierre à ses commettons, 2= série, numéro 7. Voyez l'article intitulé : Sur la situation des affaires publiques, p. 331 à 340. Cet article a été reproduit dans les Oi'uiTes publiés par Lapouueraye, t. III, p'. 269.

LIVRli X. ADRESSE DES JACOBINS AUX SOCIETES AFFILIEES (;23

des Girondins, et le crédit de ces premiers dominateurs de la Convention y était fortement compromis. Une lettre, signée des membres composant la société républicaine de Marseille, lettre à laquelle avaient adhéré toutes les sections de la cité phocéenne, venait d'être adressée à Barbaroux. On y traitait de perfide et de parjure ce véritable don Quichotte de la Gironde , et l'on vouait lui et ses adhérents au « mépris, à l'infamie et l'exécration nationale (1). »

Les députés dont le rappel était demandé par les sociétés jacobines de province étaient les ennemis personnels de Bobespierre , ceux qui depuis si longtemps n'avaient reculé , pour le perdre, devant aucun mensonge, devant aucune calomnie, et qui, dans ce cœur si disposé aux sentiments fraternels, avaient fini par faire germer cette haine dont ils étaient animés. Malgré cela, il n'en blâma pas moins la mesure proposée par les sociétés affiliées. Ce n'était pas au moment oh l'on avait à se défendre à la fois contre l'ennemi extérieur et celui du dedans qu'il fallait songer à troubler la paix par des élections nouvelles, 011 la cabale et l'intrigue ne manqueraient pas d'user de tous leurs efforts. Pour déjouer les complots des infidèles mandataires du peuple, il suffisait de démasquer entièrement ces députés indignes et de les marquer du sceau de l'ignominie. C'était là l'affaire des sociétés populaires. Armés de leurs droits de censure, et forts de l'opinion publique, les patriotes pouvaient aisément briser le sceptre du despotisme et de l'intrigue. Voilà, selon Robespierre, tout ce qu'il y avait à répondre aux sociétés affiliées ; séance tenante , l'assemblée le chargea de rédiger pour elles une adresse dans ce sens, et de les éclairer en même temps sur les causes et la nature des événements survenus à l'occasion de la cherté des denrées (2).

Le surlendemam ]^' mars, il reparaissait à la tribune des Jacobins et y donnait lecture de son travail. y\près un exposé de la situation, Robespierre rendait compte de la pétition inconvenante lue à la barre de la Convention par un orateur plus que suspect , des efforts tentés par les députés de Paris pour amener le peuple à demeurer calme en présence des manœuvres imaginées pour l'irriter, et enfin des désordres du 25 février, dus plutôt à des menées contre-révolutionnaires qu'à la rareté et à la cherté des denrées, dont on avait saisi le prétexte. Et cependant, ajoutait Robespierre, les mêmes hommes qui ont plaidé la cause du tyran et vomi tant de blasphèmes contre les défen-

(1) Voyez le Journal des débats et de la correspondance... numéro 3f)0, et le ni;méro 7 des Lettres de M. Robespierreà ses commettans (2= série), où se trouvent la lettre de la société républicaine de Marseille etles adhésions des sections 20, 21 et 22 (p. 341 à 345.}

(2) Journal des débats et de la ctrrespondance de la société des Jacobins, numéro 363.

seurs de la République n'ont pas rougi d'accuser les Jacobins de ce mouvement, auquel les vrais patriotes s'étaient opposés de toute leur énergie. Alors, retournant l'accusation contre ses adversaires, il vengeait la population parisienne des calomnies répandues contre elle, comme on l'a vu plus haut : « Le peuple de Paris sait foudroyer les tyrans, mais il ne visite point les épiciers... Il n'a point assiégé les comptoirs de la rue des Lombards. Quand les oppresseurs de l'humanité ont comblé la mesure de leurs crimes et que le peuple irrité sort de son repos majestueux, il ne s'amuse point à écraser de petits accapareurs, mais il fait rentrer dans la poussière tous les despotes, tous les traîtres et tous les conspirateurs. Il établit solidement l'édifice de la prospérité publique sur les bases de la justice et de la raison [\). » Quant à ses calomniateurs éternels, qui étaient-ils? N'étaient-ce point ceux qui sans cesse outrageaient ses plus intrépides défenseurs ? ceux qui , à la tribune, avaient insulté Michel Lepeletier, le glorieux martyr? ceux qui, en ce moment même, à Lyon, patrie et domicile du vertueux Roland, venaient de dissoudre les sociétés populaires, de profaner l'arche de la liberté et de persécuter les patriotes? Mais la liberté triompherait d'une faction qui n'avait pas hésité à employer le plus vil des moyens, celui du mensonge et de la calomnie; car il s'agissait, disait-il, d'avancer d'un demi-siècle la félicité du monde. ((. Au reste, » ajoutait-il en terminant, « soyez sûrs que nous sommes toujours les Jacobins de 1789, les Jacobins du 10 août... Si vous en doutez, venez voir, venez observer les Jacobins et leurs adversaires. Venez jurer une nouvelle alliance contre les tyrans et les intrigans, et dès ce moment tous les ennemis de la liberté pâliront devant vous, comme ils pàliroient devant les fédérés, qu'ils avoient eux-mêmes appelés contre nous !;2). » Cette adresse avait été, à diverses reprises, très-vivement applaudie ; l'impression et l'envoi à toutes les sociétés affiliées en furent sur-le-champ arrêtés.

(1) Voici maintenant de quelle façon odieuse, sans tenir compte des efforts constants de Robespierre pour calmer le peuple, le journal de Brissot ti-avestit ces paroles : « Quand le peuple se lève, est-ce pour s'amusej- à piller du sucre? De jdus grands projets doivent l'occuper; les têtes des coupables doicent router dans la poussière. Je lui ni dénoncé les coupables ; ce S07il ceux qui négocièrent, Vannée dernière, avec Brunstvick. » Après quoi Brissot bu son méprisable compère, Girey-Dupré, pouvait se donner le plaisir d'ajouter : « Et l'on dira que Robespierre ne provoque pas son peuple à l'assassinat, ainsi que son chef Marat ! Et l'on dira qu'il ne veut pas un pendant nu i! septembre! » (Patriote fmnrois, numéro 1301.) 0 les honnêtes gens! Ils étaient d'ailleurs coutumicrs du fait. On se souvient du petit discours que Louvet mettait dans la liouche de lîobespierre.

(2) Moniteur du 27 février 1793et Leitresde M. Hobespinre à ses commeltans, mxmùro H de la 2"^ série, p. 379 à 385.

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