I.1VRI-. \. I.K (ONDAMNK L.WOLE
L'Assemblée, en effet, maintint l'article concernant les garçons et substitua, pour les filles, la déportation à la peine de mort, en cas d'infraction à la loi (1).
Si, dans toutes les circonstances où le triomphe de la liberté et le salut de la République lui semblaient engagés, Robespierre n'hésitait pas à se montrer inflexible, il témoignait le plus grand éloignement pour toutes les pénalités inutiles, comme cela se vit dans la séance du 1"' mars. Héritière d'un régime pénal inhumain, laRévolution, tout en supprimant les rigueurs excessives, n'avait pas moins conservé certaines peines en disproportion évidente avec le délit commis. De même que l'ancien régime frappait de mort les fabricateurs de fausse monnaie, de même elle prononça la peine capitale contre tout fabricateur ou distributeur de faux assignats. Or, le vendredi l''''mars, au moment oii l'on allait commencer la discussion d'une nouvelle loi contre les émigrés, le ministre de la justice, appelé à rendre compte d'un sursis qu'il avait accordé à l'exécution du jugement d'un nommé Philibert Lanoue, condamné à mort pour distribution de faux assignats, s'excusait en disant que l'exécution avait été suspendue, non de son fait, mais par suite d'un recours en cassation. Pour sa part, ajoutait-il, il eût été tout disposé à présenter à la Convention ses scrupules sur un jugement qui frappait si sévèrement un malheureux non convaincu de complicité avec les fabricateurs de faux assignats ; la crainte de suspendre le cours de la loi l'avait seule retenu. Robespierre,ému, prit aussitôt la parole. « Je frémis, » dit-il, « en songeant qu'un homme qui paroît n'avoir été séduit que par la crainte de perdre un assignat qu'il avoit reçu sera puni de mort. Je crois qu'il nous seroit facile de concilier l'intérêt de la fortune publique avec celui de l'humanité en suspendant l'exécution du jugement déjà rendu, et en perfectionnant la loi pour l'avenir. Souvenons-nous que sous l'ancien régime, l'homme qui donnoit une fausse pièce de monnoie après l'avoir reçue, ne p^doit point la vie, et que ce soit une raison de plus pour adoucir, sous le régime de la liberté, la peine appliquée à une faute souvent involontaire. » En conséquence, il proposa à l'Assemblée de charger son comité de législation d'examiner de nouveau la loi, et il demanda en outre que, « cédant à un sentiment de bienfaisance et de pitié bien naturel à l'homme, » la Convention décrétât l'ajournement de l'exécution du jugement prononcé contre Philibert Lanoue. L'une et l'autre proposition furent aussitôt adoptées. Plus tard, dans des circonstances à peu près semblables, la Convention rejettera, sur un
(1) Moniteur du 7 mars et Journal des débats et décrets de la Conientioti, numéro 103» p. (50 et 61.
f.28 HISTOIRE DE ROBESPIEIUIE
rapport de son comité de législation, un sursis vivement sollicité en faveur d'un notaire de Paris (1). Nous insistons à dessein sur ces détails peu importants en apparence, mais qui prouvent assez de quels sentiments humains était animé ce Maximilien Robespierre si injustement et avec tant de mauvaise foi accusé de cruauté.
Dans les premiers jours de mars, tout contribua à assombrir la situation, à irriter les esprits. Le 5, la Convention apprenait la cessation du bombardement de Maëstrich, au milieu d'une séance extrêmement orageuse où Buzot et Isnard s'étaient livrés à de nouveaux emportements ridicules contre la capitale, à ce point que Thuriot avait comparé les paroles du premier à ces feuilles incendiaires de l'aristocratie oi!i l'on écrivait que l'herbe croîtrait dans les rues de Paris. Le lendemain, une lettre des commissaires Lacroix, Merlin (de Douai) et Gossuin, annonçait l'évacuation d'Aix-la-Chapelle et la déroute de l'armée française. Le 7 mars, après un rapport de Barère sur les actes d'hostilité commis par l'Espagne depuis le commencement de la Révolution, la guerre était déclarée à cette puissance. Ainsi la France avait à lutter à cette heure contre l'Allemagne tout entière, contre l'Espagne, contre l'Angleterre, et l'on n'ignorait pas que Pi lt> négociait avec la Russie pour l'entraîner dans la coalition. Mais l'énergie de la République croissait avec ses dangers, et, d'un front indomptable, elle se disposa à faire face aux revers.
Dans la séance du 8 mars, un des commissaires de la Convention dans la Belgique, Lacroix, confirma à la tribune les nouvelles désastreuses parvenues les jours précédents, et proposa d'énergiques moyens pour conjurer les périls de la situation. Robespierre, prenant ensuite la parole, appuya de toute sa force le rôpport de son collègue. Lorsque Carnot a déclaré qu'au sein du comité de Salut public Robespierre ne prenait aucune part aux délibérations concernant la guerre, il en a imposé à l'histoire sur ce point comme sur tant d'autres; nous verrons au contraire Maximilien très-assidu aux séances du comité dans lesquelles il sera question de la défense du pays. 11 ne resta étranger à rien de ce qui intéressait la grandeur, la prospérité et le salut de la République. Tout récemment, à propos du plan d'or-
(1) Journal des débats et des décrets de la Convention, miméro 164, p. 9.
LivuK X. — IL APi'L'ii-: i.KS l'r.oi'osn IONS m-: i.Acnoix fisc»
ganisation de l'armée proposé par Dubois-Crancé au nom du comité militaire, il avait publié dans son journal de remarquables observations sur ce sujet. Son but avait été de défendre ce plan contre les critiques dont il avait été l'objet; car il le trouvait très-capable d'exalter le patriotisme des soldats français et de les transformer en héros, très-bien approprié en un mot aux défenseurs de la patrie, traités désormais en hommes raisonnables et libres (1). Mais revenons à la séance du 8.
« Vous venez d'entendre, » dit Maximilien, « de la bouche d'un de vos commissaires le récit du revers qu'a éprouvé l'une de vos armées dans la Belgique. Citoyens, quelque critiques que paroissent les nouvelles circonstances dans lesquelles se trouve la République, je n'y puis voif qu'un nouveau gage du succès de la liberté. Pour un peuple libre et naissant à la liberté, le moment d'un échec est celui qui présage un triomphe éclatant, et les avantages passagers des satellites du despotisme sont les avant-coureurs de la destruction des tyrans. Nous nous sommes trouvés dans des circonstances bien autrement difficiles, et nous sommes sortis victorieux du fond de l'abîme. Rappelez- vous l'époque glorieuse du 10 août, vos défaites du mois de septembre : alors vous n'aviez point d'armée; des généraux perfides nommés par la cour, et d'intelligence avec nos ennemis, avoient livré nos places sans défense. Nos soldats nus, mal approvisionnés, étoient disséminés sans ordre sur une frontière immense. «Et malgré cela, poursuivait Robespierre, nous avons vaincu. Valmy et Jemmapes ont répondu aux menaces de la coalition. 11 n'y avait donc pas, suivant lui, à se décourager pour un échec passager; car le peuple qui avait repoussé l'ennemi des plaines de la Lorraine et de la Champagne existait encore, et, s'écriait l'orateur dans un élan d'enthousiasme, « le génie de la liberté qui a précipité leur fuite est impérissable. » C'était à la Convention de diriger son impulsion toute-puissante vers la chute des despotes et la prospérité des peuples. Donc, point de pitié pour les traîtres, pour les conspirateurs puissants, pour les généraux perfides, que le glaive de la loi soit sans cesse levé sur leurs têtes; mais protection à tous les amis de la liberté; et la nation entière seconderait le zèle de ses représentants, et bientôt la République sortirait triomphante de cette nouvelle épreuve. En terminant , Robespierre invitait l'Assemblée à adopter sùr-le-champ les propositions de ses commissaires dans la Belgique (2).
(1) Voyez cet article dans les Lettres de M. Robespierre à ses commettans, numéro () de la 2' série, p. 307 à 318. Il a été reproduit dans les OEuvres publiées par Lapon neraye, t. III, p. 258.
(2) Moniteur du 10 mars 1793.
■C30 HISTOIRE DE ROBESPIElîRE
Un calme imposant présidait à cette séance de la Convention. Chacun comprenant la gravité de la situation, tout le monde, cette fois, était d'accord. Et c'est ce qui fait déplorer plus amèrement encore ces fatales querelles des Girondins et des Montagnards : les uns et les autres, — la plupart d'entre eux, du moins, — voulaient sincèrement le triomphe de la République. Pourquoi faut-il qu'ils se soient méconnus et déchirés! Séance tenante , l'Assemblée enjoignit aux militaires et officiers de tous grades d'avoir à rejoindre immédiatement l'armée ; puis, sur la proposition de Danton, elle décréta que des commissaires pris dans son sein iraient le jour même dans les quarante-huit sections de Paris les instruire de- la situation actuelle de l'armée, rappeler à tous les citoyens en état de porter les armes le serment qu'ils avaient prêta de maintenir jusqu'à la mort la liberté et l'égalité^ et les requérir, au nom de la patrie, de voler au secours de leurs frères (1). Dans la soirée, Robespierre et Billaud-Varenne se rendirent à la section Bonne-Nouvelle qu'ils avaient été chargés de visiter en qualité de commissaires et d'échauffer du feu de leur patriotisme. Cette mission allait attirer au premier une nouvelle et odieuse calomnie de la part du journal de Brissot.
L'avant-veille, aux Jacobins, Maximilien avait flétri de nouveau l'abus indigne qu'un ministre avait fait des trésors de la République en les employant à répandre partout d'atroces libelles contre les patriotes, et vivement reproché à Roland et à Brissot d'avoir égaré l'opinion publique et provoqué ainsi les divisions fatales existant entre les citoyens des diverses parties du pays; mais il s'était surtout efforcé de rallier tout le monde autour de la Convention, la meilleure Assemblée qu'on eût eue jusqu'à ce jour, à son avis. Fidèle à son amour de l'ordre et à son respect de la légalité, il avait de plus conseillé au peuple le calme et 1^ modération. « La patience, » avait-il dit, « doit être la vertu des républicains. Des mouvements précipités briseroientla machine politique. » Sans doute il était cruel de siéger dans une Assemblée à côté de libellistes infâmes qui, aux frais du trésor public, inondaient les départements du poison de la calomnie. Sans doute il était étrange qu'un ministre qui devait tout à la Révolution, eût pu diffamer
(1) Moniteur du 10 mars 1793.
LIVl'.E X. LA SECTION BONNE-NOUVELLE 631
impunément la vertu républicaine; mais il n'y avait pas à songer pour le moment à punir de pareils crimes. Seulement, il était urgent déporter partout la lumière et de propager, au moyen de sacrifices individuels, des écrits capables de ranimer le patriotisme des Lyonnais, des Marseillais et de tous les citoyens des déparlements. En conséquence, et sur sa proposition, la société avait chargé son comité de correspondance de prendre les mesures les plus convenables et les plus promptes pour former une étroite alliance entre toutes les sociétés populaires et éclairer les départements sur l'abominable système d'intrigues et de calomnies à l'aide duquel une faction puissante était parvenue à jeter le trouble au sein de la République et à diviser les patriotes (1).
C'était là certes quelque chose de parfaitement légal, un moyen de défense très-légitime, et Robespierre, on l'a vu, s'était bien gardé de prêcher l'insurrection contre une partie de la Convention nationale. Mais le républicain Brissot n'était pas homme à supporter la discussion, et pour se venger de la juste défaveur désormais attachée à son nom, il calomnia de plus belle. Dans son journal du 9 mars, il écrivit que Robespierre avait parlé en véritable Mazaniello à la section Bonne- Nouvelle et engagé le peuple à se lever contre ce qu'il appelait les mtrigants et les modérés. Enfin, à en croire la feuille girondine, le sens des paroles de l'orateur aurait été si bien saisi qu'un canonnier qui l'accompagnait aurait fait la motion d'égorger les signataires de la pétition des huit mille et des vingt mille. Une indignation générale aurait éclaté, et le canonnier ayant été blessé au milieu du tumulte, Robespierre aurait prononcé l'éloge de cet excellent citoyen (2).
Eh bien ! tout cela était un tissu d'odieux mensonges. Heureusement le procès-verbal de la section Bonne-Nouvelle pour la séance du 8 mars existe; nous l'avons sous les yeux, et la simple lecture de ce document donne la mesure exacte du cynisme avec lequel Brissot et Girey-Dupré ne craignaient pas d'en imposer au public. Nous citons textuellement : « Une déptitalion de la Convention se présente et est introduite dans le sein de l'assemblée. Billaud-Varenne et Robespierre, membres de cette députation, exposent les dangers de la patrie, le péril imminent où se trouvent nos frères de la Belgique et les prompts secours qu'il est instant de leur porter; ils invitent, au nom de la hberté menacée par tous les tyrans, au nom de la chose publique en danger, ils conjurent tous les citoyens de se lever, de s'armer et de voler au secours de la République et de nos frères les Belges. Ils jurent, de leur côté, de terras-
(1) Voyez le Journal des débats et de la correspondance de la Société des Jacobins, numéros 362 et 363.
(2) Patriote françois, uuméi'o 1306.
ser les ennemis du dedans, de veiller aux intérêts des défenseurs de la patrie, de pourvoir aux besoins des parens de ceux qui vont se sacrifier pour la liberté et de s'exposer plutôt à la mort que de souffrir qu'il soit porté atteinte aux droits du peuple. L'assemblée générale partage tous leurs sentimens, et le président répond en son nom à la députation que la section de Bonne-Nouvelle, toujours animée du plus pur patriotisme, n'a cessé de s'occuper des mesures à prendre pour fournir son contingent, et qu'elle va se presser d'employer tous les moyens en son pouvoir pour répondre aux nouveaux efforts que la patrie attend de ses enfans. » Ainsi, de ce prétendu appel de Robespierre contre les intrigants et les modérés, pas un mot. Mais est-tl davantage question du « canonnier qui l'accompagnoit? » nullement. Après que le président eut répondu aux commissaires conventionnels, un citoyen de la section, nommé Poirier, fit une proposition qui, mal accueillie, souleva un violent tumulte. Obligé de quitter la salle, il fut blessé en se retirant, et rentra aussitôt afin de se plaindre des violences exercées contre sa personne parce qu'il avait énoncé une opinion, blâmable sans doute, dit-il, mais dont l'assemblée seule pouvait le punir. Le tumulte ayant redoublé à ces mots, un commissaire de la Convention, — le procès-verbal ne dit pas si c'est Robespierre, Billaud-Varenne ou quelque autre, — prit la parole, parvint à obtenir le silence, et invita les citoyens, au nom de la chose publique, à faire régner la paix et à s'occuper uniquement des moyens de repousser l'ennemi. Puis, la députation se retira au milieu des applaudissements. Quant au citoyen blessé, il fut invité à déposer sa plainte sur le bureau, et l'assemblée renvoya l'affaire au tribunal- criminel de l'arrondissement pour qu'il pût sévir contre les coupables.
Etait-il possible de mentir avec plus d'impudence et d'effronterie que le Patriote françoisi Et y a-t-il assez de mépris pour les hommes capables dételles manœuvres? Dira-t-on que Brissot et Girey-Dupré ont été trompés eux-mêmes par quelque imposteur? Il leur était bien facile d'envoyer aux renseignements à la section Bonne-Nouvelle. La vérité était consignée dans le procès-verbal. Mais qui donc s'imaginerait d'aller consulter le procès- verbal d'une section? personne. Ils le savaient parfaitement, et ils savaient aussi que la calomnie, colportée par leur feuille, se répandrait sûrement dans toute la République, sans qu'il fût possible à Robespierre de la combattre (1).
(1) Les auteurs de VHistoire p'.nienu'ntaire ont reproduit, in extfnso, le proeès-verb.a de la section Boiine-Xouvelle, ainsi que l'article du Patriote français, t. AXV, n. 2(> et 29.
Il ost asie/. cxtraoriiinaire que M. Miclielet, (lui invoque souvent le témoignage
UVHE X. i:VENEMENTS DU 10 .MAI'.S G3:î
Au moment où la Convention nationale s'épuisait en efforts pour réparer nos revers en Belgique, où à la voix de Carnot, parlant au nom du comité de défense générale, elle décrétait l'envoi de quatre-vingtdeux de ses membres dans les départements afin d'y hâter le recrutement et de pousser la nation aux frontières, où enfin, décidée à punir sévèrement tous les traîtres et les conspirateurs, elle décrétait en principe rétablissement d'un tribunal criminel extraordinaire jugeant sans appel et sans recours au tribunal de cassation, on vit un certain nombre d'agitateurs, menés par les Varlet,les Fournier et autres énergumènes dont les exagérations devaient tant contribuer à compliquer les embarras de la Révolution, essayer, mais en vain, de soulever le peuple contre l'Assemblée. Le simple examen des discussions qui eurent lieu aux Jacobins dans les séances des 8, 9 et 10 mars 1793, prouve jusqu'à l'évidence que la société fut complètement étrangère et se montra opposée aux mouvements partiels dont Paris fut le théâtre dans les journées du 9 et du 10 mars. Dans la soirée du 9, une bande d'hommes armés alla briser les presses du Courrier des quatre-vingt-trois départemens et de la Chronique de Paris ^ comme en 1849 on a vu des bataillons de la garde nationale en délire mettre à sac et à pillage l'imprimerie de certains journaux démocraiiques. Mais cet acte de vandalisme ne tenait à aucun plan concerté; ce fut l'effet de l'effervescence du moment, le crime de quelques individus égarés. 11 n'y eut nui complot contre les Girondins, sinon dans l'imagination de Louvet qui, sur le récit de sa Lodoïbka, trace de la séance des Jacobins, dans la soirée du 10, une effrayante peinture [1). Robespierre n'assistait pas d'ailleurs à la séance du 9 ; il était alors assez peu assidu aux séances de la société. Ayant, dans l'après-midi du 9, rencontré Desfieux, il l'avait prié de recommander à tous les députés de se rendre exactement le soir à la Con-
des procès -verbaux des sections, n'ait pas cru deA'oir, en cette circonstance, recourir à celui de la section Bonne-Nouvelle. Il n'eût pas mérité le grave reproche d'avoir légèrement adopté une version calomnieuse qu'il a trouvé moyen d'aggraver. En effet, dans son récit, ce n'est plus un canonnier accompagnant Ilobespierre, c'est « un des siens qui l'attendait à la porte, disant qu'on devait massacrer, non le? Girondins seulement, mais tous les signataires des fameuses pétitions, les huit mille et les vingt mille ' (T. V, p. 374). Dépasser Brissot et Girey-Dupré ! ! ! (1) Mémoires de Louvet, p. 72.
634 HISTOIRE DE ROBESPIERUE
vention afin de ne pas laisser inachevées les grandes mesures de salut public ébauchées dans la journée (1).
Dans cette journée, et au milieu du trouble où semblaient plongés les esprits, une grande mesure d'humanité avait été adoptée: la Convention avait décrété l'abolition de la contrainte par corps sur une motion de Danton et de Jean-Bon Saint-André, vivement appuyée par Robespierre, qui réclama l'exécution immédiate de cette loi de justice (2). N'est-ce pas, en effet, chose souverainement inique que la personne d'un citoyen soit le garant de sa dette, et que pour une question d'argent on puisse être, comme un malfaiteur, privé de sa liberté, le bien le plus précieux de l'homme? En vairi objecte-t-on la nécessité de sévir contre les débiteurs de mauvaise foi ; s'il y a abus de confiance, le code pénal est là. Mais les détenteurs du pouvoir, si empressés d'ordinaire à mettre à exécution les lois rigoureuses , paraissent avoir beaucoup moins de hâte quand il s'agit de lois intéressant l'humanité. Un mois après, le décret relatif à l'abolition de la contrainte par corps n'était pas encore exécuté, et, le 12 avril, Robespierre venait se plaindre amèrement du retard apporté à l'exécution d'une mesure dictée par l'humanité et par la justice. « Il y a un mois, y> dit-il, « que vous avez détruit l'usage inhumain de la contrainte par corps et ordonné l'élargissement de tous les prisonniers détenus pour dettes, et ces lois salutaires, ces lois de bienfaisance, ne sont pas encore exécutées. » Il demanda qu'enfm les pères de famille fussent rendus à leurs femmes et à leurs enfants, des défenseurs à la patrie menacée, d'estimables et utiles artistes à leurs travaux ; que les représentants du peuple et tous les agents de la République s'intéressassent plus vivement à l'infortune du pauvre ; que désormais il n'y eût plus un si long intervalle entre la création d'une loi et son exécution ; que le ministre de la justice fût tenu de prendre les mesures les plus promptes pour la mise en liberté de tous les prisonniers pour dettes, et que sous deux jours il eût à rendre compte à la Convention de l'exécution de ce décret. Tout cela fut adopté sans discussion dans les termes mêmes proposés par Robespierre (3).
(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Jacobins, numéro 369.
(2) Journal des débats et des décrets de la Convention. Supplément au numéi-o 172.
(3) Voyez le Moniteur du 14 avril 1793 et le Journal des débats et des décrets, numéro 207, p. 200. Pour toutes les bonnes et grandes choses, nous ne sommes guère que les plagiaires de la Convention. La Révolution de 1848 avait aboli la contrainte par corps, une assemblée républicaine l'a rétablie. Aujourd'hui enfin l'on nous en promet l'abrogation. Félicitons-uous-en, et n'oublions pas de faire remonter notre reconnaissance à la glorieuse Assemblée qui, la première, avait supprimé cette institution barbare.
LIVHE X. DEMANDE D UN tJOLVKRNEMENT PLUS ACTIF «35
Mais revenons aux événements du mois de mars. Dans la soirée du 9, la Convention, après avoir appris par une simple lettre particulière le pillage des presses de Corsas, lesquelles n'étaient autres que celles de l'cibbé Royou concédées au journaliste girondin après le 10 août, et que Billaud-Varenne lui reprocha durement d'avoir prostituées comme ■ce royaliste, la Convention, dis-je, enjoignit à tous ses membres d'avoir à opter entre la qualité de journaliste et celle de représentant du peuple, mesure infiniment grave, adoptée sur la motion de Lacroix, et évidemment attentatoire à la liberté de la pensée (1). Marat y échappa en supprimant de sa feuille le titre de Journal, ne voulant pas, dit-il, donner l'exemple de la désobéissance à une loi même irrréfléchie. Quant à Robespierre, il continua pendant quelques semaines encore la publication de ses Lettres à ses commettons, et s'arrêta au numéro 10 de la deuxième série, vers la fin du mois d'avril.
On rendra à la Convention nationale cette justice que dans les circonstances critiques où elle se trouva, elle ne désespéra jamais du salut de la République. Elle fut admirablement secondée d'ailleurs par le patriotisme des citoyens. Pache, récemment promu à la mairie de Paris, en quittant le ministère delà guerre, oiî l'avait remplacé Beurnonville, avait paru le 9 à la barre et assuré l'Assemblée du zèle ardent dont étaient animées toutes les sections delà capitale. Le lendemain, un des secrétaires venait de donner lecture de quelques lettres rassurantes de Dumouriez quand Robespierre monta à la tribune. Son discours fut à la hauteur de la situation, et bierr de nature à rendre cœur aux plus effrayés. Pour sa part, il était loin de se décourager de la marche rétrograde de notre armée; car, selon lui, il n'était point de revers réels pour des hommes. On irait de nouveau à l'ennemi, et de nouveau l'on terrasserait les despotes qui voulaient attenter à notre liberté. Seulement, il fallait seconder le courage de nos soldats par de sages mesures, par la punition des officiers coupables et par une meilleure organisation du pouvoir exécutif. D'après le rapport des commissaires Lacroix et Danton, le général Stengel se trouverait convaincu de trahison; comment un décret d'accusation n'avait-il pas encore été rendu contre lui? On devait, pour l'exemple, le renvoyer devant les tribunaux, ou, s'il avait fui, confisquer ses biens Quant à Dumouriez, à qui Danton venait de servir en quelque sorte 'de caution en rendant témoignage de son patriotisme, Robespierre déclarait alors avoir confiance en lui, parce que l'intérêt personnel de ce
(1) Voyez le Moniteur du 11 mars 1793.
G3G HISTOIRK RE ROBESPIEKRE
général, l'intérêt de sa gloire même, lui semblaient attachés au succès de nos armes. Assez médiocre, en définitive, était son estime pour cet officier, puisqu'il fondait sa confiance en lui sur une question d'intérêt personnel, et non sur le profond et sincère amour de la patrie. Comment imaginer qu'à quelques semaines de là, Dumouriez, calomniant Robespierre à l'instar des Girondins, infidèle à sa gloire et à son propre intérêt, trahirait odieusement la République, et, de gaieté de cœur, vouerait sa mémoire à l'infamie !
Mais ce n'était pas assez, continuait Robespierre, de porter ses regards sur un fait isolé, il était de toute nécessité de pousser la guerre avec vigueur, avec audace même, afin de la finir bientôt, afin de mettre un terme à des dépenses énormes et d'établir la liberté sur les débris de toutes les aristocraties. Au nom de la patrie, il engageait donc la Convention à modifier le gouvernement actuel, privé de force par un défaut absolu d'unité, et d'en instituer un, agissant sous les yeux mêmes de la Convention, et dont toutes les parties fussent rapprochées. Ainsi l'on ne serait plus exposé à marcher sans se rendre compte de ce quîon avait fait et de ce que l'on allait faire; ainsi l'on ne verrait plus se répéter les opérations invisibles d'un ministre trop puissant, dont on n'avait jamais examiné la conduite. Et quels avaient été les résultats de sa gestion? « Une calomnie perpétuelle contre la Révolution, l'envoi avec profusion, dans tous les pays, de libelles où les principaux événemens de notre Révolution étoient dénaturés, et dont l'effet étoit d'aliéner l'opinion des peuples et de dénigrer les hommes qui ont le plus à .combattre pour la liberté (1). » Tout le mal venait, suivant Robespierre, de ce qu'on avait un gouvernement sans activité et sans unité, oiî tout était livré aux influences individuelles. Il concluait en conséquence à beaucoup de réformes sur ce point, sinon , disait-il à ses collègues en terminant, « vous irez toujours de révolutions en révolutions, et vous conduirez enfin la République à sa perte (2). »
Après Robespierre on entendit Danton. 11 nous suffit d'indiquer son apparition à la tribune. Tout le monde sait comment, après un pompeux éloge de Dumouriez, il apostropha les Girondins. « Dans des circons-
(1) I' Il se mit (Robespierre) :i remâcher ses étei-nelles dénonciations de la Gironde. » a écrit M. JNJiehelet (t. V, p. 385). Ov nous avons cité à dessein les seules paroles qui, dans le discours très- étendu de Robespierre, eussent directement trait au système de gouvernement des Gii'ondins. Sont-elles rigoureusement exactes? ne le sont-elles pasV Toute la question est là. C'est au lecteur, aux yeux duquel nous avons déroulé toutes les manœuvres du ministre Roland, à décider.
(2) Voyez ce discours de Robespierre dans le Motuleur du 12 mars 1793.