‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 156 sur 188 · LIVRE X. LA SOCIETE POPULAIRE D AMIENS · texte numérisé non relu

LIVRE X. LA SOCIETE POPULAIRE D AMIENS

volontiers tendu les mains aux premiers s'il les avait trouvés plus accommodants. 11 était en communication avec eux, comme cela résulte d'une interpellation de Boyer-Fondède à la séance du 13 mars. Le surlendemain, s'il faut s'en rapporter à Marat, il était, au sein même du comité de défense générale, l'objet de flagorneries outrées de la part de Guadet(l). De son côté, Robespierre eut avec Buzot une explication toute fraternelle. Ils avaient été jadis liés si intimement, aux beaux jours de l'Assemblée constituante! Pourquoi donc ne tomberaient ils pas, ces nuages qui s'étaient élevés entre eux? Ah! était-on tenté de leur dire, bannissez donc le soupçon malsain, les défiances injustes perfidement semées sous vos pas ; vous avez l'un et l'autre dans le cœur la haine des tyrans, l'amour de la République et de la liberté ; vous êtes vraiment frères : reconnaissez-vous à ces signes certains; allons! embrassez-vous, et la patrie est sauvée , la République fondée ! Mais vain espoir! On convint de se réunir (2); la réunion n'eut pas lieu, empêchée peut-êtres par les irascible amis de Buzot. Le soi t en est jeté désormais; plus de trêve ! la lutte sans fin, la lutte à mort !

Habiles à tirer parti de cette prétendue conspiration du 10 mars contre la Convention nationale, conspiration qui n'avait existé que dans leur imagination, et à laquelle un magnifique discours de Vergi.iaud, plein d'assertions hasardées et mensongères, avait, après coup, donné un semblant d'existence, les Girondins reconimencèrent de plus belle à monder les départements de leurs diatribes journalières. Une longue adresse de la société populaire d'Amiens, lue à la Convention nationale dans la séance du 24 mars, réclamait impérieusement, entre autres cho^es, un décret de bannissement éternel « contre la race exécrée » de tous les Bourbon, une loi contre les provocateurs au meurtre et les fauteurs d'anarchie, une force départementale autour de l'Assemblée, la destilution de la commune de Paris, le rappel de Roland, le rapport du décréta commercicide et monstrueux «portant abolition de la contrainte par corps, et un décret d'accusation œ contre les criminels Robesiàerre, Danton, leurs infâmes affiliés, et le parricide Marat, médecin du frère du tyran Capet. » La lecture de cette adresse, si manifestement écrite sous l'inspiration girondine, souleva quelque tumulte. La Convention se contenta de l'improuver et de passer à l'ordre du jour (3). Robespierre, comme Marat et Danton, avait dédaigneusement gardé le silence.

(1) Voyez le Publiciste de la République française, numéro 147.

(2) Voyez à cet égard les explications fournies par Maure à la société des Jacobins (séance du dimanche 17 mars 1793), Journal des débats et de la correspondance de la Société, etc., numéro 377.

(3) Voyez le Moniteur du 26 mars 1793.

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Tout cela n'était pas fait pour apaiser les haines; et cependant, de son respect pour la Convention nationale , Robespierre semblait s'attacher à fournir une preuve nouvelle chaque jour. Ainsi, le 22 mars, aux Jacobins, Desfieux ayant donné lecture d'une adresse venue de Marseille, adresse dans laquelle les signataires déclaraient ne plus reconnaître pour membres de la Convention que les représentants qui siégeaient sur '< la sainte Montagne, » et conseillaient au peuple de Paris de se porter en force à l'Assemblée pour déjouer les manœuvres des ennemis de la liberté, Robespierre, tout en applaudissant au patriotisme des Marseillais, blâma ce zèle inconsidéré dont les intrigants pourraient se prévaloir. La société des Jacobins de Paris n'avait à prendre aucune décision, quant à elle, avant de connaître le vœu de tous les départements; elle devait donc se contenter d'écrire à la Société de Marseille pour l'assurer de son amitié et ne pas s'arrêter aux mesure& conseillées par elle. « Je conclus, » disait-il, « à ce que nous soyons calmes et prudens, parce que je veux la liberté, parce que je veux désarmer les calomnies contre la société, parce que je veux que les sociétés populaires restent intactes, et qu'on ne les engage pas dans des démarches inconsidérées , dont on ne manqueroit pas d'abuseï' contre vous, c'est-à-dire contre les amis de la liberté (1). » Conformément à ces observations, les Jacobins passèrent à l'ordre du jour sur l'adresse de la Société marseillaise.

La veille au soir avait été connue dans Paris la défaite de Dumouriez à Neerwinden. Cela, joint à la nouvelle des événements de la Vendée, n'avait pas peu contribué à assombrir la situation. Aussi les mesures prises par la Convention devenaient-elles de plus en plus rigoureuses, et l'on ne saurait s'en étonner. Le 18 mars, en apprenant les soulèvements dont quelques départements de l'Est' venaient d'être le théâtre, elle décrétait, sur la proposition de Duhem et de Charlier, que toute personne convaincue d'émigration encourrait la peine de mort et serait exécutée dans les vingt-quatre heures (2). Le lendemain, après un rapport de Cambacérès, elle adoptait sans discussion un projet de loi d'une excessive sévérité. « Les circonstances sont pressantes, » avait dit le rapporteur, « et vous n'oublierez pas que les circonstances commandent presque toujours les décisions. » Tout le secret de la Terreur est là. Etait mis hors la loi tout individu prévenu d'avoir pris j)art à quelque émeute contre-révolutionnaire et arboré la cocarde blanche ou tout autre signe de rébellion. Et, entre

(1) Journnl des dcbals et de hi correspondance de la Société des Jacobins, iiuir.t-'ru 380-

(2) .)Ao)n(pi(r du 20 mars r7it3.

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autres dispositions, il était dit que les prêtres, les ci-devant nobles, les ci-devant seigneurs, les agents et domestiques de ces personnes, etc., subiraient la peine de mort (1), ce qui explique pourquoi tant de gens de condition inférieure ont été livrés au tribunal révolutionnaire. Le 21, la Convention, sur le rapport de Jean Debry, instituait dans chaque commune de la République et dans chaque section des communes divisées en sections un comité de surveillance, d'oi^ étaient exclus les ci-devant prêtres et les ci-devant nobles (2). Ce furent les fameux comités révolutionnaires, ces instruments si actifs de la Terreur. Le 26, sur la proposition de Génissieu, l'Assemblée décrétait le désarmement de tous les ci-devant nobles, seigneurs et prêtres, de leurs agents et domestiques , et autorisait les communes, les directoires de districts et de départements à désarmer toutes les personnes reconnues suspectes (3). Enfin, le 28 mars, la Convention nationale, sur le rapport de ses comités de législation , de finances , de la guerre et diplomatique réunis, rendait la terrible loi qui bannissait à perpétuité du territoire français les émigrés , punissait de mort toute infraction à ce décret de bannissement, les frappait de mort civile et déclarait leurs biens acquis à la République (4).

Robespierre, on le voit, était resté complètement étranger à ces mesures extrêmes, dont l'application deviendra d'autant plus rigoureuse que les périls de l'État grandiront. Au reste, ces mesures, commandées par une situation exceptionnelle et sans précédents , avaient sans doute son approbation ; autrement il les eût combattues. « Quoi! )) disait-il, « les prêtres, les nobles et leurs complices auroient plongé un fer sacrilège dans le' sein de Lepeletier, et nous n'aurions pas le droit de nous défendre, nous n'aurions pas le droit de les bannir de nos sections, de mettre entre eux et nous les colonnes d'Hercule! » C'était aux assemblées sectionnaires, pensait-il, à purger Paris de tous les intrigants, de tous les scélérats, de tous les émissaires de l'aristocratie qui se faufilaient dans leur sein, couvraient la voix des meilleurs patriotes at prêchaient des excès funestes. L'intérêt de la Convention nationale et celui de toutes les sections de la République étaient identiques : celles-ci n'avaient donc rien à imposer à celle-là. Seulement la première avait besoin du peuple pour sauver le pays (5). Le peuple ne lui manquerait pas, Robespierre en avait l'assurance.

(1) Moniteur du 21 mars 1793.

(2) Ibïd., du 23 mars 1793.

(3) Journal des débats et des décrets de la Convention, numéro 189, p. 315.

(4) Ibid., supplément au numéro 191.

(5) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Jacobins, numéro SUS. Séance du 27 mars 1793.

«46 HISTOIKE DE ROBESPIERRE

En des conjonctures aussi pressantes, il fallait, de toute nécessité, donner au pouvoir exécutif plus de force, plus d'action, etsurtout établir entre lui et la Convention des rapports plus intimes : c'est ce qu'avait récemment essayé de démontrer Robespierre. Il existait bien, depuis le h. janvier précédent, un comité de défense générale, composé d'un certain nombre de membres tirés des divers comités de l'Assemblée , et dont Kersaint, Pétion et Guadet avaient été successivement élus présidents; mais ce comité, n'ayant pas d'attributions bien délimitées, fonctionnait mal. Le 25 mars, sur une motion de Quinette, amendée par Isnard, l'Assemblée remplaçait cet ancien comité de défense générale par une commission dite de salut public, laquelle, com-. posée de vmgt-cinq membres, était chargée de préparer et de proposer toutes les lois et mesures nécessaires à la défense extérieure et intérieure de la République. Les ministres étaient tenus de lui fournir les renseignements dont elle aurait besoin et de lui rendre compte dans la huitaine de tous les arrêtés généraux. Ce nouveau comité devait Ini-njéme soumettre à la Convention celles de ses opérations susceptibles de publicité et désigner chaque jour deux de ses membres pour répondre à toute demande d'explication sur l'état de la République.

Dans une pensée. de conciliation, on forma ce nouveau comité de membres appartenant aux diverses fractions de l'Assemblée : les Girondins et les Montagnards y entrèrent en nombre à peu près égal. Danton, Robespierre, Ruhl, devenu ardent Montagnard, Camille Desmoulins, Dubois-Crancé, y figurèrent à côté de Pétion, de Barbaroux, de Vergniaud, de Guadet et de Buzot. Composée d'éléments si contraires, cette commission portait en elle un germe de mort, et elle n'eut en effet qu'une existence éphémère. On a fort légèrement avancé que Robespierre n'y faisait que de rares apparitions, soit à cause de la présence des Girondins, soit en raison de son incapacité dans les questions militaires qui s'y agitaient. Cette assertion de Carnot est fausse d'abord , et en second lieu, ridicule (1). Il est constaté par les registres mêmes de cette commission que, jusqu'au 6 avril, date oi^i elle fut remplacée par le grand comité de Salut public, Robespierre assista assez régulièrement aux séances , lesquelles avaient lieu deux fois par

(1) Mémoires sur Carnot, t. I, p. 308.

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