LIVRE X. — DISCOURS SUR LA CONSTITUTION
et du modérantisme. Remarquez que j'écarte toute idée de violence contre nos ennemis intérieurs. » (1) Les paroles de Robespierre n'auront pas retenti en vain, et la République sera sauvée, pour un moment du moins. Quant à lui, si l'esprit public ne se ranimait pas, si le génie de la liberté ne tentait pas un suprême effort, il attendrait calme et serein, sur la chaise curule où le peuple l'avait élevé, le moment où les assassins viendraient l'immoler (2). Nous le verrons, au 9 Thermidor, fidèle à cette sorte d'engagement. Entrevoyait-il déjà l'aurore de cette sanglante et fatale journée?
Cependant, au milieu des tempêtes, se continuaient les débats sur la constitution républicaine à donner au pays. Le 10 mai, Isnard proposa à la Convention d'adopter une sorte de pacte social, en vertu duquel les députés au Corps législatif auraient été considérés comme sutant d'ambassadeurs de communautés diverses dont l'association dans son ensemble eût formé la nation française. Vivement combattu par Danton et par Marat comme entaché de fédéralisme, le projet d'Isnard, soutenu en vain par Buzot, fut écarté de la discussion.
Robespierre monta ensuite à la tribune. Il prononça un discours qu'on peut regarder comme la véritable profession de foi de la démocratie, et que devraient avoir toujours présent à la mémoire les gens qui font profession d'aimer la liberté et l'égalité. C'était du reste le développement logique de sa Déclaration, et, au point de \iie de la mise en pratique des principes de la démocratie, rien ne prouve mieux que cet admirable discours la puissance de conception de ce législateur de trente-cinq ans. Comme d'un bout à l'autre il respire l'amour du bien, la passion de la justice, le désintéressement le plus pur ! « L'homme est né pour le bonheur et pour la liberté, et partout il est esclave et malheureux. La société a pour but la conservation de ses droits et la perfection de son être, et partout la société le dégrade et l'opprime. Le temps est arrivé de le rappeler à ses véritables destinées; les progrès de la raison humaine ont préparé cette grande révolution, et c'est à vous qu'est spécialement imposé le devoir de l'accélérer. » Jusqu'ici, poursuivait Robespierre, l'art de gouverner avait consisté à dépouiller et à asservir le grand nombre au profit du petit ; les rois et les aristo-
(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Jacobins, numéro 412.
(2) Ibid., numéro 411.
crates avaient bien fait leur métier, c'était présentement au peuple à rendre les hommes libres et heureux par les lois.
Le grand problème à résoudre était, comme maintes fois déjà nous le lui avons entendu déclarer, de donner au gouvernement la force nécessaire pour que les citoyens respectassent toujours les droits des citoyens, et de faire en sorte que jamais le gouvernement ne pût les violer lui-même. L'anarchie était moins à craindre à ses yeux que le despotisme et l'aristocratie; l'anarchie, d'ailleurs, était-elle autre chose que la tyrannie qui plaçait sur le trône les fantaisies d'un homme au heu de la loi? L'histoire à la main, Robespierre prouvait que de tout temps l'ambition, la force et la perfidie avaient été les législateurs du monde ; que les nations avaient vu se tourner contre elles la puissance dont elles avaient investi leurs magistrats considérés comme essentiellement sages et vertueux, tandis qu'on supposait toujours le peuple insensé et mutin, d'où il était résulté qu'on avait eu des rois, des prêtres, des nobles, des bourgeois, de la canaille^ mais point de peuple et point d'hommes. Le premier objet de toute constitution devait donc être de défendre la liberté publique et individuelle contre le gouvernement lui-même. Malheureusement, on avait à élever le temple de la liberté avec des mains encore flétries des fers de la servitude. Mépriser et être méprisé avait été trop longtemps la destinée commune; de là tant de dédains insolents de la part des hommes de loi, financiers, robins ou hommes d'épée, à l'égard des classes inférieures. Et telle était la vanité humaine, que beaucoup de gens réclamaient des maîtres pour ne point avoir d'égaux. Il fallait donc poser en axiome que tous les hommes étaient égaux, et que dans la souveraineté populaire se trouvait l'unique préservatif contre les vices et le despotisme du gouvernement, dont la corruption avait toujours sa source dans un excès de pouvoir. Donc nécessité de modérer la puissance des magistrats.
Voyons maintenant comment ce prétendu partisan des doctrine» autoritaires, — suivant des écrivains parfaitement ignorants ou de mauvaise foi, — entendait la science du gouvernement. Deux moyens avaient paru excellents à quelques pohtiques pour protéger la hberté : l'un c'était l'équilibre des pouvoirs, l'autre le tribunal. Robespierre combattait énergiquement l'un et l'autre moyen. L'équilibre des pouvoirs ! N'avait-on pas l'exemple de l'Angleterre pour dégoûter à tout jamais les véritables amis de la liberté de cette espèce de gouvernement monstrueux où les vertus publiques n'étaient qu'une scandaleuse parade, où le fantôme de la liberté anéantissait la liberté même, où les droits du peuple étaient l'objet d'un trafic avoué, où la corruption était