LIVRE X. — MESURES RÉVOLUTIONNAIRES
poussés contre la République, il y avait à faire des efforts surhumains; on les ferait. Et qui, plus fjiie Robespierre, en ces heures décisives pour l'avenir du genre humain, sutélectriserla nation par son indomptable énergie et ses paroles ardentes ? « Il faut, » dit-il, « veiller à ce que l'on fabrique des armes de toute espèce... Il faut que des forges soient établies sur toutes les places publiques, afin de ranimer l'énergie des citoyens par la vue des nouveaux moyens de défense... (1) »
Le soir il prit la parole aux Jacobins, et, dans une sorte de déliro patriotique, il traça le sombre tableau de la situation présente et indiqua les moyens énergiques sans lesquels lui paraissait impossible le salut de la République. 11 n'y avait à ses yeux que deux partis e i France : celui des amis de la liberté et de l'égalité, et celui de tous les ennemis de la Révolution, révoltés de la Vendée, émigrés de Cobleniz ou soldats de Cobourg. Il n'y avait pas de milieu, il fallait ou les exterminer ou périr. Une première condition pour vaincre, c'était d'être inaccessible à toute corruption. Les patriotes dignes de ce nom, guidés par les véritables principes de l'ordre social, n'ont jamais-, disait-il, prétendu à une égalité de fortune, mais à une égalité de droits et de bonheur. Pour lui, il ne souhaitait point l'opulence : elle était trop souvent le prix du crime et de l'infamie, « Les pouvoirs que le peuple m'a confiés, » ajoutait-il, « auraient été un supplice pour moi, si, au milieu du spectacle de l'hypocrisie dont il est victime, je n'avais élevé courageusement ma voix en sa faveur. Je n'aspire point à f ; reconnaissance; je ne connais d'autre ingratitude de la part du peup ■ que celle qui pèse sur lui-même. => Puis, rappelant toutes les mesures extraordinaires proposées le matin par lui dans la séance de la Convention, il insistait sur les précautions à prendre pour qu'au momen!; où les patriotes allaient marcher contre les brigands de la Vendée, leurs femmes et leurs enfants ne fussent pas exposés à la rage de.-; contre-révolutionnaires. L'heure était venue de tenter un suprêmo effort, si l'on voulait sauver le genre humain. « Oui, oui, nous le voulons, » s'écrièrent à la fois tous les membres en se levant par u" élan simultané et en agitant leurs chapeaux. Alors, avec une émotion croissante et après avoir déploré les manœuvres employée.-, pour séparer les départements du peuple de Paris, après avoir déclaré bien hautement que c'était la loi à la main , et non point en so donnant des airs d'insurrection, qu'on devait engager cette lutte r mort avec les ennemis de la liberté, il poursuivait en ces termes : « Si la liberté succombe, ce sera moins la faute des mandataires que
(1) Moniteur au 10 mai.
du souverain. Peuple, n'oubliez pas que votre destinée est dans vos mains, vous devez sauver Paris et l'humanité; si vous ne le faites pas, vous êtes coupable. » En résumé, il demandait la punition des perturbateurs qui, dans les derniers jours, avaient été arrêtés pour cris séditieux, le châtiment exemplaire des généraux pris en flagrant délit de trahison, l'incarcération jusqu'à la fin de la guerre de tous les individus coupables d'incivisme, l'établissement de forges sur les places publiques. Il demandait en outre que les artisans, vivant de leur travail, fussent soldés pendant le temps qu'ils seraient obUgés de se tenir sous les armes pour protéger la tranquillité de Paris; que les sections levassent une armée suffisante pour comprimer l'aristocratie et former le noyau d'une armée révolutionnaire qui entraînerait les sans-culottes des .départements à l'extermination des rebelles ; enfin, que les sections de Paris se réunissent à la commune afin de balancer par leur influence les écrits perfides des journalistes soudoyés par les puissances étrangères. « En prenant toutes ces mesures, » ajoutait-il, — et c'étaient ses derniers mots, — « sans fournir aucun prétexte que vous ayez violé les lois, vous donnerez l'impulsion aux départements, qui s'uniront à vous pour sauver la liberté » (1). Une longue agitation régna dans la société à la suite de ce discours formidable qu'avaient accueilli de frénétiques applaudissements. Nous admirons les prodigieux efforts de nos pères pour vaincre à la fois l'ennemi du dedans et celui du dehors, nous admirons leurs sacrifices immenses, leurs triomphes si chèrement achetés, et, hommes inconséquents, nous laissons chaque jour insulter les grands citoyens qui leur ont soufflé le feu de leur indomptable énergie. « La liberté ne périra pas! » s'écriait le surlendemain Robespierre, après avoir flétri l'indigne conduite de ce Pitt qui prodiguait les millions de l'Angleterre pour arrêter l'essor de la Révolution, a la hberté ne périra pas, mais elle ne sera que le fruit des plus grandes et des plus longues calamités ; des torrents de sang le plus pur couleront, et nos ennemis entraîneront dans leur tombe une partie des défenseurs de la République. » Paroles, hélas! trop prophétiques! N'importe , la patrie ne pouvait être sauvée désormais que par les plus grands efforts de l'énergie républicaine et de l'héroïsme populaire. « Il ne faut pas que Paris soit calomnié, » s'écriait-il encore le 1 0 mai en défendant les pétitionnaires de la Halle aux blés, « mais il faut que Paris soit à l'abri des conspirations, et les mesures que j'ai proposées sont suffisantes pour neutraliser les efforts de l'aristocratie
(Ij Journal des débats et de la corres}iondance de la Société des Jacobins, nnméro 409.