‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 172 sur 188 · LIVRE X. CUISE IMMINENTE · texte numérisé non relu

LIVRE X. CUISE IMMINENTE

priété. La volonté générale et la force publique ont une origine commune... Quand la force publique ne fait que seconder la volonté générale, l'État est libre et paisible; lorsqu'elle la contrarie, l'État est asservi ou agité. La force publique est en contradiction avec la volonté générale dans deux cas : ou lorsque la loi n'est pas la volonté générale, ou lorsque le magistrat l'emploie pour violer la loi. Telle est l'horrible anarchie que les tyrans ont établie de tout temps, sous le nom de tranquillité, d'ordre public, de législation et de gouvernement; tout leur art est d'isoler et de comprimer chaque citoyen par la force pour les asservir tous à leurs odieux caprices qu'ils décorent du nom de lois. Législateurs, faites des lois justes; magistrats, faiies-les religieusement exécuter ; que ce soit là toute votre politique, et vous donnerez au monde un spectacle inconnu, celui d'un grand peuple libre et vertueux » (1).

Tel était cet important et magnifique discours qu'on peut véritablement regarder comme le manifeste de la démocratie. Combien lui étaient inférieures les conceptions girondines ! Une foule des idées qui s'y trouvent exposées sont généralement admises aujourd'hui comme les règles d'un gouvernement sage. Je le répète, le jour où les grands principes posés par Maximilien Robespierre dans sa Déclaration des droits et dans son discours sur la constitution auront complètement prévalu, ce jour-là, mais ce jour-là seulement, la démocratie aura vaincu.

La séance dans laquelle Robespierre présenta à la Convention ce magnifique programme constitutionnel fut une des dernières séances où, jusqu'à la chute des Girondins, on s'occupa de l'œuvre pacifique de la constitution. Un effroyable esprit de discorde va souffler sur l'Assemblée; la lutte devient plus vive, plus ardente; toute conciliation est désormais impossible : nous touchons à l'heure suprême de la Gironde.

Et cependant Robespierre alors s'efforçait d'inspirer le calme aux patriotes, et, de toute son énergie, il s'opposait encoreauxmesures violentes.

(1) Ce discours de Robespierre se trouve dans le Moniteur des 12 et 13 mai 1793. Il a été imprimé à part par ordre de la société des Jacobins, oii Robespierre en domia lecture dans la séance du 12 mai (in-8» de 34 p., de Timp. patriotique et républicaine, rue Saint-Honoré, numéro 355). Il a été réimprimé depuis en 1831. Paris, Prévost (in-8° de 28 p.). On le trouve également dans les OEuvres publiées par Laponneraye, t. III, p. 363, et dans VHistoire parlementaire, t. XXVI, p. 432.

Cela se vit bien aux Jacobins dans la séance du 13 mai. Un membre s'étant emporté contre la faction des hommes d'Etat^ et ayant engagé le contingent parisien à ne point partir pour la Vendée avant d'avoir purgé la Convention des scélérats auxquels il attribuait les malheurs de la patrie et promené sur eux le glaive exterminateur, Maximilien s'élança à la tribune : « Je n'ai jamais pu concevoir comment, dans des moments critiques, il se trouvait tant d'hommes pour faire des propositions qui compromettent les amis de la liberté, tandis que personne n'appuie celles qui tendent à sauver la République... Ceux qui, mettant ces mesures à l'écart, ne vous proposent que des mesures partielles, quelque violentes qu'elles soient, n'entendent rien aux moyens de sauver la patrie; car ce n'est qu'après avoir épuisé toutes les mesures qui ne compromettent pas la société qu'on doit avoir recours aux moyens extrêmes, encore ces moyens ne doivent-ils pas être proposés au sein d'une assemblée qui doit être sage et politique. Ce n'est pas un moment d'effervescence passagère qui sauvera la patrie... Les mesures que l'on a proposées n'ont et ne pourront avoir aucun résultat; elles n'ont servi qu'à alimenter la calomnie ; elles n'ont servi qu'à fournir des prétextes aux journalistes de nous représenter sous les couleurs les plus odieuses... Je n'en dirai pas davantage, mais je déclare que je proteste contre tous moyens qui ne tendent qu'à compromettre la société sans contribuer au salut public. Voilà ma profession de foi! » (j) Robespierre avait bien engagé la Convention à examiner attentivement la conduite de quelques membres de la Gironde, mais il était loin de vouloir leur perte; et les applaudissements dont les Jacobins couvrirent ses paroles, bien qu'une voix l'eût accusé de modérantisme, prouvèrent que l'immense majorité de la société était de son avis. Le lendemain, voulant justifier une adresse bordelaise, écho des diatribes girondines, et où l'on semblait prendre à tâche d'exaspérer la population parisienne, Guadet récriminait amèrement contre le discours anarchique tenu la veille aux Jacobins par un homme exalté, mais il n'avait pas la bonne foi de dire avec quelle vivacité Robespierre avait combattu ce discours (2).

Les Girondins, du reste, étaient parfaitement décidés à n'admettre aucun compromis. Détruire leurs adversaires, tel était leur but, leur but unique ; cela ressort clairement de tous leurs actes, de toutes leurs paroles. Quelle n'avait pas été l'indignation des patriotes à la lecture

(1) Voyez le Journal des débats et delà correspondance... numéro 413, et le Républicain, journal des hommes libres, numéro 195. Suivant ce dernier journal, l'auteur de la motion violente combattue par Robespierre était un envoyé lyonnais.

(2) Moniteur du 16 mai 1793.

Page 1