LIVRE X. CRISE IMMINENTE
d'une lettre de Rebecqui à Barbaroux, lettre dénoncée aux Jacobins, et dans laquelle cet ancien accusateur de Robespierre disait que le seul moyen de sauver la République était de faire marcher sur Paris les quarante mille hommes qui combattaient les rebelles de la Vendée (1) ! « Ces messieurs veulent en finir, » s'écriait dans le Patriote françois l'énergumène Girey-Dupré, en parlant des Montagnards : « qu'ils l'osent, nous le demandons; leur mort est au bout » (2).
Le 17 mai, Isnard était nommé président de la Convention. Eu appelant à ces fonctions le sombre orateur dont on n'a pas oublié les menaces terribles contre les adversaires de la Révolution et qui était destiné à précipiter le dénoûment d'une situation devenue intolérable, les Girondins témoignaient bien de leur peu de souci d'entrer dans une voie d'apaisement et de concilialion. Tout ce qu'il était possible de faire poiu" irriter et pousser à bout leurs adversaires, pour jeter en armes sur la place publique les patriotes de Paris, ils le firent. Eux qui, durant le ministère de leurs amis, avant comme après le 10 août, avaient inondé de leurs créatures toutes les places civiles et militaires, jetèrent les hauts cris pour quelques emplois supérieurs donnés à l'instigation de plusieurs membres de la Montagne, et Barbaroux proposa un jour à la Convention de décréter que quiconque dénoncerait un fonctionnaire public pour acquisitions illégitimes, obtiendrait en récompense la moitié des biens du dénoncé, faute par ce dernier de pouvoir justifier de ses moyens de fortune. C'était singulièrement encourager l'art de la dénonciation, et cela pouvait paraître au moins étrange de la part de gens si habitués à déclamer contre les dénonciateurs... quand ils étaient eux-mêmes l'objet des dénonciations. Robespierre demeura toujours étranger à ces distributions de places dont ne se firent faute les Girondins, et qui leur donnèrent tant de partisans dans les administrations publiques. Même au temps de sa plus haute influence, aucun de ses proches, de ses amis, n'arriva par lui à une haute position. Nous n'aurons pas de peine a prouver dans quelle erreur sont tombés les écrivains, passionnés d'ailleurs, qui, comme M. Michelet, par exemple, font des principaux membres du tribunal révolutionnaire et de la commune de Paris autant de ses créatures. Son compatriote Herman , homme, du reste, d'une probité et d'un patriotisme à toute épreuve, lui était à peu près étranger. Et les seules considérations auxquelles il s'attacha jamais quand il appuya la nomination de quelque citoyen à
(1) Voyez VHistoire parlementaire, par MM. Bûchez et Roux, t. XX'Sn, p. 457.
(2) Patriote françois, numéro 1369.
un poste important, furent précisément le patriotisme et la probité. A ce titre il crut pouvoir, vers cette époque, recommander un honorable praticien, du nom de Théry, pour une place de médecin vacante près le tribunal révolutionnaire. Il s'adressa à ce sujet à l'accusateur public Fûuquier-Tinville ; et il le connaissait si peu qu'il l'appelait : Fouquet de Tainville. Un mois plus tard, son protégé était accepté comme médecin par le président Montané (1).
Mais revenons aux provocations girondines. Voici Vergniaud qui menace la capitale de l'abandon du département de la Gironde (2) ; et, d'une lettre violente de ce député, le chimiste Hassenfratz inférait, a une séance des Jacobins, qu'on cherchait à faire croire que les départements étaient prêts à marcher sur Paris (3). Forts de leur majorité, les Girondins enlevaient à leurs adversaires le droit de requérir l'appel nominal (18 mai), et, dans la même séance, ne s'en tenant plus à leurs déclamations continuelles contre la capitale, ils demandaient, par la bouche de Guadet, la cassation des autorités de Paris, leur remplacement dans les vingt-quatre heures par les présidents des diverses sections, et la réunion immédiate des suppléants de l'Assemblée dans la ville de Bourges. Triple proposition trois fois imprudente, et qui arracha à Collot d'Herbois ce cri d'alarme : « Voilà donc la conspiration découverte! » Une agitation extraordinaire s'était emparée de toute la gauche. Barère arriva à point pour ramener le calme en blâmant comme dangereuses et intempestives les mesures proposées par Guadet; puis, pour consoler la Gironde, il obtint de la Convention un décret portant formation d'une commission de douze membres chargée d'examiner les actes et arrêtés de la commune de Paris depuis un mois. Cette mesure, bonne en elle-même si cette commission compre-
(1) Voici la lettre de Robespierre : « Paris, le 10 mai 1793, j'ai appris que le tribunal révolutionnaire devoit nommer un médecin; je vous indique et aux républicains le citoyen Théry, recommandable par ses talents dans l'art de guérir et par son patriotisme. Il n'est pas indifférent aux bons citoyens de connoître les hommes qui méritent leur confiance. Je me suis fait un devoir de vous annoncer im patriote qui a des principes et une conduite ferme dans la ligne révolutionnaire. Vous ne négligerez point l'occasion d'être utile à un républicain.
Robespierre.
« Au citoyen Fouquet de Tainville, accusateur au Tribunal révolutionimire à Paris. »
En marge est écrit : « Pris en très-grande considération. JIoxtané, président. •
« Jean-Baptiste-Joseph Théry, accepté comme médecin du tribunal, le 11 juin, d'après l'avis unanime de mes confrères. Montané, président. » (Archives de l'empire.)
(2) Moniteur du 19 mai 1793.
(3) Journal des débats et de la correspondance de laSociété des Jacobins, numéro 415.
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nait dans son sein une majorité de membres impartiaux et désintéressés, devenait une chose détestable si, comme cela était à craindre, elle se trouvait exclusivement composée de membres appartenant à la faction girondine. Les Girondins n'adoptèrent avec tant d'empressement la proposition de Barère que parce qu'ils étaient certains de former cette commission entièrement à leur gré, d'exercer par elle une véritable dictature et d'annihiler le comité de Salut public, lequel n'avait alors, pour ainsi dire, aucune influence sur la marche des affaires. Babaut Saint-Etienne, Kervélégan, Boyer-Fonfrède, Saint- .Martin, Vigée, Boileau, Henri Larivière, Bergœing, Gomaire, Mollevault. Gardien et Bertrand, tels furent les membres dont se composa cette fameuse commission des Douze. A partir de ce jour jusqu'à la fin du mois, la Convention devint une arène où se croisèrent les apostrophes les plus violentes et des dénonciations respectives. Mais la formation de ce comité eut des résultats plus fâcheux encore ; elle porta au comble l'exaspération des sections parisiennes, dont les commissaires, réunis à l'archevêché, songèrent, dès lors, à résister à des mesures contre-révolutionnaires qu'on prévoyait. Telles étaient les fureurs qu'on entendit à la Convention Vergniaud et David se traiter mutuellement d'assassin (1). La commisssion des Douze semblait comme à plaisir remplir Paris d'alarmes. D'heure en heure elle accueillait des dénonciations plus absurdes les unes que les autres, provoquées peut-être ; elle avait besoin d'un complot. Un jour, une députation de la section de la Fraternité vint annoncer à la Convention qu'une affreuse conspiration se tramait, tendant au massacre des représentants du peuple, et l'Assemblée s'empressa de décréter que cette section avait bien mérité de la patrie. A peine instruite de ce fait, la commune somma les dénonciateurs de venir lui donner les renseignements nécessaires afin que les prétendus conspirateurs fussent immédiatement livrés aux tribunaux. On ne sut nommer personne. La commission des Douze n'en continua pas moins de s'acharner contre la municipalité parisienne, comme si elle eût juré de la pousser à bout. Les véritables conspirateurs, si conspirateurs il y avait, c'étaient les Girondins, qui, réunis chez Valazé, en comité secret, délibéraient d'avance sur les mesures à arracher à la Convention. Ce fut ainsi que, dans la séance du 24 mai, Vigée, au nom de la commission des Douze, évoquant un complot imaginaire, proposa à l'Assemblée de s'entourer d'une garde formidable, et, malgré les énergiques protestations de Danton, ce projet, vivement appuyé par Vergniaud, fut voté d'urgence. LesGiron-
(1) Moniteur du 22 mai 1793. Séance du lundi 20.
dins se crurent entièrement maîtres de la situation , ce fut précisément ce qui les perdit.
Le soir, aux Jacobins, comme on faisait entendre de vagues accusations contre le général Kellermann, présent à la séance, Robespierre pria la société de laisser là les questions de personne pour s'occuper des dangers de la patrie. Quant à Kellermann, il allait voler à de nouveaux combats, c'était à lui à prouver son civisme par sa conduite à la tête de nos armées. « Apprends, » lui dit Robespierre, « apprends qu'il existe des républicains en France... Les généraux se regardent comme des souverains; ils se croient les dictateurs de la République... Eh bien ! Kellermann, apprends qu'il est encore des républicains purs et énergiques, et vois quels ennemis tu aurais à combattre si tu osais trahir la patrie, b D'unanimes applaudissements retentirent à ce fier langage. Quand le calme se fut rétabli, Robespierre se plaignit amèrement du décret rendu dans la matinée. Et quel moment choississait-on pour s'entourer d'une garde que la faction des intrigants composerait de créatures de son choix ? celui où la capitale se dégarnissait de ses défenseurs les plus énergiques pour les envoyer en Vendée, Il montra la faction girondine conspirant contre les patriotes, et, pour les proscrire, appelant à son aide, d'une part, une garde fournie par des corps administratifs vendus, et de l'autre le pouvoir judiciaire. « Elle a, » dit-il, « établi un tribunal révolutionnaire composé d'hommes vertueux..., mais les membres de ce tribunal vont cesser leurs fonctions et ils seront remplacés par les affidés et les créatures de la faction, qui, pour assurer l'exécution de ses trames criminelles, a créé une commission composée de membres tous pris dans le côté droit. » Il ignorait jusqu'à quel point étaient fondés les bruits répandus contre les personnes de quelques représentants ; mais, ce dont il ne doutait pas, c'était du complot dont il entretenait la société. Quant à lui, il était disposé à combattre jusqu'à la mort les agents de cette horrible conspiration, et, pour sauver la liberté, prêt à tous les sacrifices, à commencer par celui de sa liberté. « Il n'y a point d'armée contrerévolutionnaire qui puisse me faire pâlir, il n'y a point de faction qui puisse me faire trembler quand j'ai la foudre de la vérité à lancer contre elle » (1). Et à l'heure oh Robespierre s'exprimait avec une telle énergie, les Girondins, il ne faut pas l'oublier, exerçaient encore une véritable dictature.
(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Jacobins, numéro 420.