UVRE X. — JOURNÉES DES 31 MAI ET 2 JUIN TI
Gironde. Appuyée par Marat et par Barère, avec force précautions oratoires de la part de ce dernier, la pétition fut renvoyée au comité de Salut public. Le lendemain matin, Cambon, Barère, Robert Lindet, Bréard, Treilhard, Delmas, Lacroix et Danton, présents au comité, arrêtaient un projet de décret portant que le salut de la patrie appelait les membres de la Convention nationale, dénoncés par les autorités constituées de Paris, à suspendre et à déposer provisoirement dans le sein de l'Assemblée l'exercice de leurs pouvoirs (1). Mais plus grave encore devait être la mesure prise contre les Girondins. La séance s'ouvrit sous les plus fâcheux auspices. L'annonce des progrès de la rébellion dans la Vendée et de soulèvements dans les départements de la Haute-Loire et de la Lozère, jointe à la nouvelle que neuf cents patriotes étaient tombés à Lyon sous les coups de la contre-révolution triomphante, ouvrit dans les cœurs de sombres abîmes. Le manifeste de la Terreur sortit de la bouche de Jean Bon Saint- André : « Il faut de grandes mesures révolutionnaires... «
Malheur à qui, depuis huit mois, a mis ses passions particulières audessus des grands intérêts du pays. Chacun commençait à se dire que si les hommes de la Gironde s'étaient ralliés autour des patriotes au lieu de se perdre en accusations ridicules et puériles quand elles n'étaient pas odieuses, au lieu d'irriter sans relâche les départements contre Paris et de souffler leurs haines aux quatre coins de la France, la République ne se trouverait pas dans ce violent état de crise d'où il n'était possible de sortir à cette heure que par un déchirement cruel. D'avance les Girondins étaient donc condamnés. On connaît les péripéties de cette célèbre journée du 2 juin; tous les historiens les ont contées en assombrissant le tableau. Comme la faction avait agi deux mois auparavant envers Marat, ainsi l'on en usait aujourd'hui à son égard. Toutefois, il ne fut point rendu de décret d'accusation. Il était plus de dix heures du soir quand, après une de ses plus laborieuses séances, la Convention vota un décret en vertu duquel Gensonné, Guadet, Brissot, Corsas, Pétion, Vergniaud, Salles, Barbaroux, Chambon, Buzot, Biroteau, Lidon, Rabaut Saint-Etienne, La Source, Lanjuinais, Grangeneuve, Lehardy, Lesage, Louvet, Valazé, Kervélegan, Gardien, Boileau, Bertrand, Vigée, Mollevault, Larivière, Gomaire, Bergœing, Clavière et Lebrun, étaient mis en état d'arrestation chez eux, sous la sauvegarde du peuple français, de la Convention nationale et de la loyauté des citoyens de Paris. C'en était fait du parti de la Gironde (2).
(1) Registre des délibérations et arrêtés du comité de Salut public 'Archives, 433, A G 70).
(2) On sait qu'au milieu de cette orageuse séance une partie de la Convention en
'n'.l HISTOIRE DE ROBESPIERRE
La journée du 31 mai fut pour la France une journée de salut. Sans elle, le pays s'abîmait dans l'intrigue pour devenir inévitablement la proie de l'étranger et de la contre-révolution. De la chute des Girondins datent les prodiges opérés par la grande République à la voix de la Convention, libre désormais de se consacrer tout entière à la patrie, au lieu de perdre son temps et de consumer sa force dans les orages de discussions personnelles et déplorables.
Ni Robespierre, ni Danton ne contribuèrent efficacement à cette journée célèbre. Tout ce qu'on a écrit de contraire à cet égard est entièrement dénué de fondement et de preuves, et doit être mis au rang des erreurs et des mensonges historiques. Le premier appuya vigoureusement de sa parole les mesures proposées le 31 mai à la Convention par les autoritées constituées de Paris ; tout son rôle se borna là. Une figura ni à l'Évéché ni à la commune, et même ne dit mot aux Jacobins dans les trois jours qui précédèrent l'événement du 2 juin. On a senti de quel trouble était remplie son âme le jour oii il ne crut pas pouvoir dissimuler la nécessité d'une insurrection morale. Jusque-là, en effet, avec quel soin, avec quelle persistance il s'était opposé à toute violation de la représentation nationale! 11 dut, certes, lui en coûter beaucoup à l'heure suprême où il appuya cette mutilation de l'Assemblée et où il réclama lui-même l'ostracisme contre des hommes dont l'aveuglement et les passions étaient un obstacle perpétuel au triomphe de l'idée républicaine.
Privée de ses membres les plus énergiques, répandus alors sur toute la surface du pays, qui au nord, qui au midi, à l'est, à l'ouest, au centre, aux frontières, partout où il y avait danger, la Convention ne se fût sans doute pas résolue à se frapper elle-même sans une forte pression extérieure, sans la contrainte de l'opinion publique. La journée du 31 mai fut donc l'œuvre du peuple, et du peuple seul guidé par une pensée juste et une admirable intelligence de la situacorps se rendit sur la place du Carrousel, non point, comme le dit Barère dans ses Mémoires, poiar « aller se placer au devant d'une artillerie sacrilège conduite par des scélérats, » mais pour s'assurer qu'elle n'avait rien à craindre du peuple armé et témoigner sa confiance dans la loyauté des Parisiens. Ce fut sur la proposition même de Barère. Est-il vrai qu'au moment où il la faisait, Robespierre monta à la tribune et lui dit : « Que faites- vous là? Vous faites un beau gâcbis. n C'est du moins ce qu'il assure dans ses Mémoires, t. II, p. 92 ; et ce qu'il dit à la Convention dans la séance du 7 germinal de l'an III. ]^Iais ou sait avec quel aplomb mentait ce Montagnard équivoque.