LIVRK VI. LES GARDES FRANÇAISES
lui, il s'était fait une loi de n'accepter jamais rien. Il n'est pas besoin maintenant d'aller chercher dans l'antiquité l'exemple de grands citoyens refusant des présents étrangers.
Vers cette époque la société des Amis de la Constitution eut à s'occuper des réclamations élevées par les gardes françaises, ces vétérans de la Révolution, ces premiers alliés du peuple, dont le licenciement venait d'être résolu par le ministre de la guerre. La cour avait une foule de raisons pour ne pas aimer ces soldats d'élite. A Versailles, ils avaient refusé de tirer sur le peuple ; ils avaient activement coopéré à la prise de la Bastille; et si, en diverses circonstances, l'ordre avait été maintenu dans Paris sans effusion de sang, c'était grâce à eux ; ils s'étaient montrés partout et toujours les amis sincères, dévoués de la Révolution. Tous ces titres à la haine de l'aristocratie, les gardes françaises les rappelèrent dans une lettre d'adieux adressée aux quarante-huit sections de Paris, lettre où ces braves soldats, après s'être plaints des vexations dont ils étaient victimes, ajoutaient : « Pétion, Robespierre, vous gardez le silence! » Mais ni le maire de Paris ni Robespierre n'avaient le pouvoir de s'opposer à la dissolution d'un corps détesté de la cour, et leur recommandation n'avait guère de poids auprès des ministres. Toutefois Robespierre ne resta pas sourd à leur appel, et le 1 0 février, aux Jacobins, il demanda qu'on vengeât et qu'on réintégrât à la fois ces héros de la liberté, persécutés dès les premiers jours de la Révolution par la criminelle faction des ennemis delà liberté. La constitution ne pouvait, suivant lui, avoir de meilleure garde; les abandonner, disait-il, ce serait l'excès de l'ingratitude, de la lâcheté et de la stupidité ; et il se savait l'interprète du vœu général en réclamant de l'Assemblée législative leur rappel au sein de la capitale (1). Les plaintes dont retentit la tribune de la société des Amis de la Constitution au sujet de ceux qu'on appelait les héros du \h juillet ne demeurèrent pas stériles : quelques jours plus tard, le IZi février, l'Assemblée législative décida que les soldats des ci-devant gardes françaises, renvoyés sans avoir demandé leur congé, continueraient à recevoir leur solde depuis le moment de leur renvoi (2).]
Le jour même où, le premier, Danton plaida leur cause aux Jacobins
(1) Discours sur les moyens de sauver l'Etat et la liberté' (p. 9).
(2) Voyez le Moniteur an 16 février 1792.
(26 janvier), la question des contributions publiques, soulevée par La Source, amena Robespierre à la tribune. Il ne lui paraissait pas utile de discuter présentement cette matière, parce que de bien plus graves intérêts étaient en jeu. Sans doute cette question était d'une importance extrême, comme toutes celles qui avaient trait directement à la sûreté publique et au maintien de la liberté ; mais tout le monde en "France, disait-il, était d'accord sur la nécessité de payer l'impôt, et il était heureux de rendre cette justice aux citoyens que jamais les difficultés de rentrées n'étaient venues d'eux. Assurer les services publics était pour un peuple la première condition de salut. « Ce n'est donc pas la-dessus, » continuait-il, « que dans un moment de crise aussi violente il faut fixer l'attention d'une société qui est plus convaincue que personne qu'il faut que les contributions publiques soient perçues. » Il suffisait, selon Robespierre, de s'en rapporter, pour l'assiette et la bonne répartition des impôts, aux lumières et à l'expérience des patriotes de l'Assemblée législative. On voit par là combien peu ils connaissent l'esprit de la société des Jacobins ceux qui se la figurent comme une société essentiellement désorganisalrice. Elle avait au contraire horreur de l'anarchie, et le pire gouvernement, à ses yeux comme à ceux de Robespierre , était un gouvernement où régnaient les factieux. Or, on ne doit pas l'oublier, la cour de Louis XVI était remplie d'hommes attachés a l'ancien régime, à tous les vieux préjugés, connus pour leur haine violente de la Révolution, et conspirant à toute heure le renversement des principes constitutionnels; ces hommes étaient bien évidemment des factieux. Il valait donc mieux, selon Robespierre, s'occuper surtout de questions générales, de tous les temps, comme celle de la guerre, par exemple, qui intéressait la liberté et pouvait compromettre le bonheur de tous. Skiais La Source insista ; le pouvoir exécutif, prétendait-il, n'avait aucun intérêt à ce que les contributions fussent payées, parce qu'une désorganisation universelle amènerait infailliblement les esprits à souhaiter le retour de l'ancien régime. C'était là, croyons-nous, un pur paradoxe : jamais gouvernement n'a consenti volontairement à se passer d'argent ; mais, sur la proposition de l'orateur girondin, la société n'en maintint pas moins à l'ordre du jour de ses séances cette question des impôts (i).
Presque au même moment mourait le député Cérutti, auteur d'un Mémoire sur la nécessité des contributions publiques. Sa mort fut annoncée par les Girondins comme un malheur national, pour ainsi dire.
(1) .lourttal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de lu Constitution, numéro 134.