‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 28 sur 188 · LIVIU" VI. PEUPLE ET BOURGEOISIE · texte numérisé non relu

LIVIU" VI. PEUPLE ET BOURGEOISIE

protestations de Robespierre, elle partagea la nation en citoyens actifs et en citoyens inactifs, valut au maire de Paris, surtout de la part des journaux dévoués aux Feuillants, les plus violentes invectives. II constatait simplement, en définitive, un état de choses établi par la constitution. Mais oii il eut tort, suivant nous, ce fut en consacrant luimême ces termes, lorsqu'après avoir parlé des services rendus par le peuple à la bourgeoisie en faisant cause commune avec elle pour accomplir la Révolution, il déclara que leur union seule pourrait la conserver; il fallait dire leur fusion, leur fusion intime, ce que ne cessa de réclamer Robespierre jusqu'au dernier jour de sa vie. Partisan de la guerre, Pétion terminait sa lettre, pleine, du reste, des sentiments les plus patriotiques, en exprimant l'espoir qu'au premier coup de canon toutes les divisions disparaîtraient. Illusions, hélas! trop tôt démenties par la réalité.

Peut-être Pétion généralisait-il trop, car ces sentiments étroits et personnels n'étaient pas ceux de la bourgeoisie tout entière. Les membres de la société des Amis de la Constitution appartenaient à la bourgeoisie; il en était de même de ceux du club des Cordeliers, beaucoup plus remuants et plus impatients que les Jacobins. Mais une trop nombreuse portion de cette bourgeoisie, dans sa peur et dans son égoïsme, se montrait hostile à la Révolution et témoignait contre elle presque autant d'aversion que la noblesse à la chute de laquelle elle avait tant applaudi. Le mauvais vouloir de cette partie de la nation, l'antagonisme suscité entre la bourgeoisie et le peuple encourageaient singulièrement la cour à persévérer dans la voie rétrograde oh la dirigeaient d'imprudents conseillers. Peu satisfaite des innovations apportées par la constitution au régime municipal et judiciaire, elle semblait retarder, de parti pris, la mise en activité des lois nouvelles. Les jurés, le tribunal criminel ne fonctionnaient pas encore, et les lenteurs de leur organisation soulevaient des plaintes légitimes. Manuel reparut, le 6 février, à la tribune des Jacobins, pour signaler ces délais auxquels il attribuait les désordres dont la capitale était le théâtre. Paris, disait-il, serait beaucoup plus tranquille si M. Robespierre remplissait ses fonctions d'accusateur public. Lui-même se plaignait de n'être pas encore installé dans sa place de procureur de la commune, oi!i l'avait appelé la confiance de ses concitoyens. Robespierre, prenant ensuite la parole, annonça qu'il était parfaitement au courant des intrigues mises en œuvre pour différer l'établissement des jurés. Il était bien permis de croire, du reste, que la nomination de ce magistrat populaire, vue d'un fort mauvais œil par le pouvoir exécutif, n'était pas étrangère au retard apporté à l'installation du tribunal criminel. Robespierre se

consolait aisément de ne pouvoir exercer ses fonctions de magistrat, en servant le peuple comme citoyen. Il avait promis, en terminant son dernier discours sur la guerre, de peindre la conspiration ourdie contre la liberté, d'indiquer en même temps les moyens les plus propres à réprimer les ennemis de la Révolution et à étouffer à la fois la guerre intérieure et celle extérieure, il déclara qu'il était prêt à tenir son engagement. Mais le surlendemain avait lieu la nomination des officiers municipaux, et la plupart des citoyens, obligés de se réunir dans leurs sections, eussent été privés de l'entendre ; sur l'observation d'un de ses membres, la société remit au vendredi suivant, 10 février, l'audition du discours de Robespierre (1).

La nécessité de prendre d'énergiques mesures pour réprimer les intrigues et déjouer les conspirations des ennemis de la Révolution était reconnue par tous les hommes sincèrement attachés à la constitution ; et certainement l'Assemblée législative serait arrivée à d'excellents résultats, si sa bonne volonté ne se fût pas heurtée aux résistances de la cour, si ses meilleurs décrets n'eussent pas été frappés d'impuissance par le veto royal. Elle était d'ailleurs tiraillée en sens contraires, divisée en deux camps : une partie de ses membres paraissant s'inquiéter fort peu des attaques continuelles dont la constitution était l'objet de la part des émigrés et des prêtres, et prêchant une indulgence hypocrite; l'autre inclinant vers la sévérité, même excessive, et disposée à entrer, dès ce miOment, dans la voie des rigueurs terribles. On comprend quel encouragement trouvait la cour dans l'attitude des premiers. Un député de Paris, nommé Gorguereau, ayant été chargé de présenter un rapport et de soumettre un projet de décret au sujet de la pétition incivique des membres du directoire du département, avait entamé, dans la séance du li février au soir, le procès de la Révolution, et, critiquant l'adresse rédigée par Robespierre au nom de la société des Amis de la Constitution à l'effet de signaler à l'attention de l'Assemblée nationale une pétition qui émanait d'un corps administratif et invitait le gouvernement à résister à un acte des représentants de la nation, il avait fulminé un véritable réquisitoire contre les sociétés patriotiques dont, en cette circonstance, il aurait dû plutôt se montrer le défenseur. A diverses reprises il s'était attiré les démentis d'un certain nombre de membres du comité de législation au nom duquel il était censé parler ; et quoique en terminant il eût proposé de déclarer nulle et illégale la pétition présentée au roi par les Talleyrand, les

(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Conslilution, numéro 140.

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