‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 29 sur 188 · I.IVIIK VI. MOYKXS DE SAUVE» LA PATItlE · texte numérisé non relu

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Beaumetz, les Larochefoucauld, les Desmeuniers, il était descendu de la tribune au milieu des murmures improbateurs de l'Assemblée. L'émotion produite par ce discours s'était calmé difficilement; et l'on avait entendu Vergniaud s'écrier, après avoir dénoncé la coalition des puissances étrangères, les correspondances des ennemis du dehors avec ceux du dedans : « On croirait que le Rhin coule au milieu de cette salle, et je ne dirai pas de quel côté sont les conspirateurs (1). » Quelques jours après, l'Assemblée législative, assimilant la seule absence des émigrés à un délit d'un caractère suffisant pour mériter une peine, décrétait la mise en séquestre de leurs biens sous la main de la nation.

C'était là une mesure d'une gravité extrême. Examinons maintenant quels étaient, selon Maximilien Robespierre, en dehors de ce séquestre dont il reconnaissait l'utilité, les moyens de sauver l'État et la liberté, au moment où déjà la tribune de l'Assemblée législative avait retenti des motions les plus rigoureuses. Assurément ses remèdes sembleront bien bénins, bien doux, bien pâles, à côté des violentes apostrophes des Isnard et des Guadet; mais qui oserait lui en faire un reproche? Il croyait encore à la possibilité de tout concilier par les voies légales, en se renfermant toujours scrupuleusement dans les limites de la constitution, comme il le dit lui-même. Nous verrons tout à l'heure combien l'humanité eût eu moins à gémir peut-être, si les remèdes prescrits par lui eussent été énergiquement et immédiatement appliqués.

Grande était i'affluence aux Jacobins le 10 février, car on savait d'avance qu'il devait parler. Beaucoup de dames accourues pour l'entendre, n'ayant pu trouver place dans les tribunes, sollicitèrent la faveur de pénétrer dans la salle; mais on craignit que leur introduction au sein même de la Société ne nuisît au bon ordre des délibérations et leur demande ne fut point admise.

Indiquer à son pays les moyens de se préserver à la fois du double fléau de la guerre civile et de la guerre étrangère, tel était le dessein de l'orateur. 11 n'avait pas, semblable à un empirique, l'intention d'aller les chercher au delà des bornes du possible; la simple observation, les leçons de l'expérience suffisaient à la cure des plaies dont on cherchait

{1) Voyez le Moniteur du G février 1792.

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la guérison. Pour rendre à sa patrie le bonheur, la liberté, la santé et la vie, il avait à proposer des remèdes communs comme le bon sens, mais aussi les plus salutaires, a Ce n'est point par des mesures partielles, incohérentes, ce n'est pas même par des traits passagers de sagesse et d'énergie qu'on amène une révolution à un terme heureux, mais par un système sagement combiné et constamment suivi, en remontant aux premières causes des désordres, en les attaquant avec une fermeté soutenue. C'est avec ces principes que j'examine les questions qui nous intéressent. » Deux causes, selon lui, exposaient à la guerre intérieure et extérieure une nation plus redoutable que jamais à l'Europe par l'exaltation même de la liberté nouvellement conquise : la trahison intestine et les entraves opposées au développement de sa force et de sa liberté; mais ces causes, on pouvait les supprimer sans peine, et s'il était facile de tout bouleverser par l'enthousiasme et la violence, il était bien plus facile, à son sens, de tout affermir par la sagesse et par la fermeté.

Et d'abord, depuis deux ans que les éventualités de guerre se présentaient à tous les esprits, avait-on pris toutes les précautions nécessaires pour y faire face? Sans doute on avait nommé des généraux, créé de nouvelles fonctions militaires pour les partisans de la cour, tout cela dans l'intérêt du despotisme; mais était-on parvenu à obtenir l'armement de tous les citoyens, et surtout de ces volontaires prêts à voler à la défense de nos frontières? Le ministre Duportail n'avait-il pas ! rompe l'Assemblée constituante sur le nombre des armes renfermées <;ans nos arsenaux et sur la prétendue impossibilité de s'en procurer d'autres? Rappelant alors que dès cette époque il avait demandé l'interdiction sévère de l'exportation de nos armes à l'étranger et la distribution immédiate de celles dont on pouvait disposer à toutes les gardes nationales du royaume , à commencer par les départements frontières, il ajoutait : « Je proposai d'ordonner que toutes les fabri- (jucs du royaume s'appliquassent sans relâche à en forger de nouvelles, jusqu'à ce que les citoyens fussent convenablement armés. Je demandai que l'on fabriquât des piques, et que l'Assemblée nationale recommandât cette arme , en quelque sorte comme sacrée , et les (exhortât à ne jamais oublier le rôle intéressant qu'elie avait joué dans notre révolution; je lui proposai d'appeler tous les citoyens à la défense de l'État et de la hberté, en effarant toutes les distinctions injurieuses et impolitiques qui les séparent (l). »

(1) Dans son discours du 18 décemLi-e, aux Jacobins, riobespicrrc s'était encore écrié : « Il faut avant tout, partout, sans relâche, faire fabriquer des armes ; il faut armer le peuple^ ne fîit-ce que de piques. » Ce qui u'empCclie pas ?.I. ^Miclielet d'at-

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Il rappelait aussi les efforts vainement tentés par lui pour faire licencier les officiers de l'armée et réorganiser leur cadre sur des bases plus conformes à la nouvelle constitution de la France; pour s'opposer au renvoi de tous les soldats patriotes, ignominieusement chassés des corps par l'aristocratie militaire ; pour obtenir leur rappel, ou bien que, si l'on éprouvait des difficultés à les réintégrer dans leurs régiments, on en formât du moins des légions qui seraient la plus douce espérance du peuple et le plus ferme rempart de la liberté. Ces mesures, il en était convaincu, eussent sauvé l'État en prévenant toutes les intrigues et les complots tramés depuis cette époque; aussi n'hésitait-il pas à les proposer de nouveau à l'Assemblée législative, à laquelle l'énergie et la prévoyance étaient plus nécessaires encore qu'à l'Assemblée constituante, persuadé qu'il serait téméraire de s'aventurer dans une guerre étrangère avant d'avoir pris ces premières précautions. Une autre condition essentielle de salut à ses yeux, c'était la vigilance continuelle des sections. « Il faut que le peuple veille pour se défendre, » disait-il, « quand la tyrannie veille pour le perdre.» Évoquant le souvenir des services rendus à la cause de la liberté parles districts delà capitale, dont un décret de l'Assemblée constituante avait interdit les réunions permanentes, il engageait l'Assemblée législative à autoriser les sections à s'assembler sans entraves, comme aux premiers jours de la Révolution, croyant sincèrement que de l'alliance intime du peuple avec ses représentants renaîtraient bien vite la confiance, l'esprit public et toutes les vertus civiques accourues d'abord sur les pas de la liberté.

Pour vivifier et régénérer en un instant le pays, il conseillait l'emploi d'un moyen dont l'expérience avait déjà démontré l'utilité et la sagesse : il voulait parler d'une confédération civique, fraternelle, de toutes les gardes nationales de France. Invitez, disait-il aux représentants du peuple, invitez tous les citoyens armés à envoyer des députés, le V' mars prochain, au chef-lieu de chaque département, et que là ils renouvellent dans un saint transport le serment de vivre libres ou de mourir. On se rappelle le prodigieux succès des premières fédérations, en 1790; l'union, la concorde, l'espérance, toutes choses nécessaires au triomphe de la Révolution en sortirent, et c'est avec raison qu'un écrivain moderne les a magnifiquement décrites^ nous pouvons

tribuer aux seuls Girondins l'armement des classes pauvres {Hist. de la Révolution, t. III, p. 384) et d'écrire, ce qui est plus fort : « Les piques données à tout le peuple, l'égalité dans l'armement... furent repoussées de Robespierre » (p. 412). Est-ce ignorance? est-ce prévention? L'un et l'autre sans doute. Invoquez donc l'autorité da M. INIicbelet comme historien!

dire chantées (1). Ah! certes, dans les circonstances présentes, elles eussent pu avoir, croyons-nous, d'incalculables effets, tirer tout d'un coup le pays d'embarras, à la condition d'être essentiellement populaires. « Loin la triste splendeur, le faste corrupteur des cours, » s'écriait Robespierre avec l'accent d'une âme vraiment républicaine ; « loin toutes les petites intrigues apprêtées pour réveiller les sentiments servies; loin toutes les petites idoles; point de bottes de Charles XII, ni de cheval de Caligula ou d'aucun autre tyran ; mais, en revanche, que les emblèmes sacrés de la liberté brillent partout; que les pures devises du civisme et de la vérité éclatent sur les drapeaux, sur tous les monuments simples que le patriotisme aura élevés ; que les noms sacrés de l'égalité, de la patrie, sortis de tous les cœurs, prononcés par toutes les bouclies, fassent retentir l'air du plus délicieux de tous les concerts pour l'oreille des bons citoyens ; qu'élevés par ce sentiment sublime et tendre, que ne connurent jamais les âmes corrompues des despotes et des courtisans, tous les citoyens se jurent une éternelle union dans les douces étreintes de l'amitié; qu'ils baignent de larmes généreuses ces armes que la patrie leur confia pour sa défense ; que des actions de justice et d'humanité achèvent d'embellir et de couronner ces fêtes. » La paix publique n'en serait point troublée, continuait-il, sauf aux yeux des tyrans, qui nomment paix l'immobilité des esclaves, cette tranquillité trompeuse précédant souvent des éruptions de volcans, et qui nomment anarchie, désordre et sédition, les convulsions de l'humanité écrasée par le despotisme.

Il importait donc de ranimer l'esprit public, non point par des secousses désastreuses, mais par les moyens paisibles qu'il indiquait. C'était aux représentants du peuple, à la capitale, à ses fonctionnaires et à tous ses citoyens de donner l'exemple, en se rendant au Champ de la Fédération; et, s'adressant à la municipalité de Paris, il l'engageait à venir, Pétion à sa tête, réparer solennellement les erreurs de celle qui l'avait précédée. « 0 Pétion! » poursuivait-il, car il ne perdait jamais l'occasion de rendre liommage à son ami, « tu es digne de cet honneur, tu es digne de déployer autant d'énergie que de sagesse dans les dangers qui menacent la patrie que nous avons défendue ensemble ; viens, sur les tombeaux de nos frères, confondre nos larmes et nos âmes; enivrons- nous des plaisirs célestes de la vertu, et mourons le lendemain, s'il le faut, sous les coups de nos communs ennemis. » Il

(1) 'M. !Miclielet. Voyez le t. I"" de son Histoire de lu Rrrohi(iO)i. Mais ce qui semtlait ;i cet historien, si magnifique, si utile en 1790, devient en 1792 « une recette vague et faible » (t. III, p. 374). Il est vrai que cette- fois c'est Robespierre qui la propose.

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n'était guère possii)le d'iionorer davantage le patriotisme d'un ami. Nous avons tenu à mettre ces paroles sous les yeux de nos lecteurs, parce que trop souvent, et comme toujours, sans aucune espèce de preuves, on a accusé Robespierre d'avoir été jaloux du maire de Paris. Nous l'entendrons bientôt le défendre avec une éloquence pleine d'émotion; mais lorsque, quelques mois plus tard, Pélion, après être resté assez longtemps indécis, passera enfin dans le camp des adversaires de son premier compagnon d'armes et de gloire, il ne se souviendra guère de tant de marques d'attachement.

Portant ensuite son attention sur les troubles de l'intérieur, Robespierre engageait l'Assemblée législative à user de toutes les précautions imaginables pour prévenir le retour des calamités sanglantes survenues dans le Midi, dans ces parties de la France où se trouvaient à- la fois les plus ardents défenseurs de la liberté et les plus fougueux partisans du despotisme. On devait, selon lui, au sang versé dans Avignon et dans le Comtat, la punition de ces commissaires civils dont l'odieuse conduite était la première cause des malheurs qui avaient fondu sur ce pays. C'était aux représentants du peuple à donner un exemple de sévère impartialité, et à surveiller avec soin la nouvelle cour nationale d'Orléans, qu'il aurait voulu voir établie à Paris, ainsi qu'il l'avait proposé jadis h l'Assemblée constituante. Il fallait prendre garde également à ce que les intérêts populaires ne fussent pas trahis par certains directoires de département, comme celui de Paris, par exemple, lesquels tournaient contre la liberté les armes qu'on leur avait confiées pour la défendre. Et à ce propos, faisant allusion à ce député Gorguereau qui, chargé récemment de présenter un rapport sur la conduite incivique des administrateurs de la ville de Paris, avait, infidèle à son mandat, outragé le peuple et la Révolution, il conseillait à l'Assemblée législative de censurer et de punir de la prison même tout membre coupable d'avoir manqué de respect à la nation. 11 l'engageait aussi à se montrer d'une excessive défiance envers les ministres, toujours disposés à traiter de factieux les véritables patriotes et à étouffer la liberté sous les mots d'ordre, de paix et de discipline.

Réprouvant l'esprit de corps comme un sacrifice honteux de l'intérêt général à des intérêts particuliers, il voulait oublier qu'il avait été membre de la précédente Assemblée, et juger les actes de la Constituante comme si déjà poftr elle avait commencé le jugement impartial et sévère de la postérité. Par elle avaient été légués tous les maux dont on était assiégé à l'heure présente. Par les lois martiales, par les décrets rigoureux votés sur les instances du pouvoir exécutif, on avait insensiblement fait reculer la Révolution et préparé la crise fatale à

laquelle on touchait. C'est pourquoi il frémissait quand il voyait les successeurs des Duportail et des Montmorin chargés de fournir euxmêmes à l'Assemblée législative des renseignements sur la situation du royaume, et d'appliquer de leurs propres mains le remède aux maux signalés. Songez, disait-il alors aux représentants du peuple, « songez que vous êtes dans un état de révolution, environnés de pièges et de conspirations ; ne vous reposez point sur les incendiaires du soin d'éteindre l'incendie. » Il n'insistait pas sur la nécessité de déployer contre les attentats du ministère une juste sévérité, parce que cela était généralement senti ; mais, tout en approuvant l'Assemblée d'avoir, guidée par le seul amour du bien public, déclaré que le ministre Bertrand de MoUeville avait perdu la confiance de la nation, jugement que, selon lui, on eût pu étendre aux autres membres du ministère, il eCit préféré un décret d'accusation, parce quil valait mieux poursuivre un fonctionnaire prévaricateur sinvant les formes légales et en vertu d'une accusation précise, que d'user d'une mesure vague, arbitraire et trop favorable aux intrigues qui agitaient le Corps législatif. Pour lui, d'ailleurs, il ne mettait guère de différence entre Neckeretde Lessart, Xarbonne et la Tour-du-Pin, Barentin et Duport, si ce n"est qu'il aimait mieux les champions déclarés du système antipopulaire que les déserteurs de la cause du peuple, la franchise que l'hypocrisie. On comprend quels ressentiments cet âpre langage dut amener dans l'âme de la fille de Necker, de cette madame de Staël, publiquement désignée alors comme la maîtresse de Narbonne (1); et il ne faut pas s'étonner si plus tard, au souvenir de son. amour irrité, elle porta contre Robespierre des jugements empreints de tant d'injustice et de prévention (2).

Des patriotes distingués avaient paru désirer que la cour recrutât ses ministres, les officiers généraux et les ambassadeurs, dans la société des Jacobins; pour lui, il ne le souhaitait point, quant à présent; car il n'aurait pas plus de confiance dans le patriotisme de la cour, mais il en aurait beaucoup moins dans la vertu de ceux qu'elle aurait nommés, sachant quelle pernicieuse influence exerce sur la plupart des hommes la séduction du pouvoir. Il croirait alors qu'il n'est pas d'asile si sacré où ne pénètrent la corruption et l'intrigue, à moins que la cour, en rejetant de bonne foi tous ses faux principes, et en

(Il Vcye/. notamment le Courrier des 83 départemeiis, mime-ro du 21 jan%-ier 1792.

(2) Voyez ses Considérations sur la Rérohttion française (3<' partie, chap. ms). Madame de Staël, qui, une fois, en 1789, dans les salons de son père, avait causé avec Robespierre, veut bien toutefois lui reconnaître o un caractère de calme et d'austérité. »

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