‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 33 sur 188 · LIVRE Vil. SITUATION DES PARTIS · texte numérisé non relu

LIVRE Vil. SITUATION DES PARTIS

perfidie les principaux Girondins ont manié l'arme de la calomnie dont ils seront atteints à leur tour, il se demandera, stupéfait, comment on est parvenu à donner le change à l'opinion.

Mais partisans de Brissot et partisans de Robespierre avaient, sur un point au moins, les mêmes sentiments ; les uns et les autres voulaient le triomphe de la Révolution, avec cette différence qu'à l'amour de la liberté les premiers joignaient l'ambition du pouvoir ; et, pour la satisfaire, ils étaient disposés d'avance à des compromis inadmissibles aux yeux des seconds. Aussi voyons-nous à cette époque les feuilles ministérielles, les journaux des Feuillants, s'acharner de préférence sur les hommes de la Gironde, dans lesquels ils devinaient des rivaux, et c'est contre eux surtout que, dans h Journal de Paris, André Chénier dirigera ses plus vives attaques. Le ministère pouvait également compter sur le directoire du département de Paris, composé presque entièrement de Feuillants, mais c'était là devant le peuple une mauvaise recommandation, de même que la nouvelle garde du roi, récemment réorganisée et recrutée en réalité parmi les adversaires les plus décidés de la Révolution, devait être plus funeste qu'utile à la cour, parce que sa composition jeta l'irritation et le soupçon dans le cœur des patriotes.

Des journaux la polémique passa dans la rue; aux théâtres et dans les cafés eurent lieu des scènes violentes, de fâcheuses collisions. Tandis qu'au Théâtre-Français la présence de quelques démocrates connus était saluée d'applaudissements frénétiques, Marie-Antoinette était accueilhe, aux Italiens, par les cris de : T'ïi-e la Reine/ A bas les Jacobins/el parfois l'enthousiasme des royahstes dégénérait en voies de fait bientôt suivies de représailles. En même temps éclataient dans les départements, ail sein des sociétés populaires, de regrettables scissions amenées par les intrigues des contre-révolutionnaires. Nous avons parlé déjà de celle qui s'était produite à Strasbourg ; comme elle avait coïncidé avec l'arrivée de Victor Broglie dans les murs de cette ville, on l'attribuait généralement aux manœuvres de cet officier (1). Robespierre ayant appris, par une correspondance particulière, les principales causes du dissentiment, et que les citoyens et les militaires de Strasbourg étaient dans les meilleures dispositions, monta à la tribune des Jacobins, le 22 février, pour faire part de ces nouvelles à la société, et lui. proposer d'envoyer aux patriotes alsaciens une adresse qu'à l'avance il avait lui-même rédigée. Après avoir exprimé l'espé-

(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution, numérb 143.

rance de voir prochainement cesser une désunion fatale et les bons citoyens trompés reconnaître leur erreur, il ajoutait : « Votre courage, amis, doit croître avec les dangers de la chose publique. Nous avons cet avantage que les puissances humaines ne sauraient nous ravir, c'est que les efforts du patriotisme sont des succès, c'est que les défaites mêmes de la vertu qui combat pour l'humanité sont des titres de gloire, tandis que les triomphes de l'intrigue et de la tyrannie sont des crimes ; le remords les accompagne et l'opprobre les suit. • Il terminait en engageant les patriotes de Strasbourg à ne point se lasser de défendre la cause du peuple et à continuer de semer dans le cœur des hommes les principes de la justice et de la sainte égalité. « \os enfants, si ce n'est nous, » disait-il, « recueilleront la liberté, et la paix et le bonheur du monde seront notre récompense (1). » Cette lettre, adressée au nom de la société des Amis de la Constitution, produisit, paraît-il, le meilleur effet auprès de la société des Jacobins de Strasbourg, dont Robespierre avait reçu, peu de temps auparavant, une couronne civique accompagnée de l'épître la plus flatteuse (2).

Les sociétés patriotiques étaient alors le point de mire des agressions de tous les partisans plus ou moins avoués de la cour ; on sentait bien qu'en elles résidait toute la force révolutionnaire. Violemment invectivées par les journaux feuillants, elles étaient, au sein même de l'Assemblée nationale, l'objet d'attaques, indirectes il est vrai, mais non moins perfides. Toucher ouvertement au droit de réunion, formellement reconnu par la constitution, on ne l'eût point osé. La liberté ne saurait exister sans ce droit primordial antérieur, et s'il est inséparable de quelques agitations, ces agitations, sans aucun danger pour l'ordre public sous un gouvernement conforme au véritable vœu national, prouvent la vie même d'un peuple et valent certainement beaucoup mieux que cette immobilité léthargique décorée du nom de tranquillité et de paix. Attaquer de front le droit de réunion semblait donc impossible à cette époque; aussi cherchait-on à l'atteindre par des voies détournées. Dans cette même journée du 22 février, à l'Assemblée législative, les députés Vaublanc, Lacroix, Léopold et Mouisset proposèrent

(1) Adresse insérée dans le numéro 148 du Journal des débats, etc. Elle se trouve reproduite plus exactement dans un ouvrage de M. Hertz sur les sociétés politiques de Strasbourg pendant la Révolution.

(2) Cette lettre a dispana, supprimée sans doute par Courtois, comme la plupart de celles qui pouvaient honorer la mémoire de Robespierre. Il ne nous a pas été possible d'en retrouver la minute , les archives de la société des Jacobins de Strasbourg n'existant plus. Xous avons seulement sous les yeux une lettre en date du 5 février 1792, adressée à Robespierre, et oii il est dit : " Monsieur, la Société a reçu votre lettre en réponse à celle par laquelle elle vous adresse uut.- couronne, etc. •

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