‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 35 sur 188 · LIVRE MI. RKCLAMATION CONTRE LK COMITE DE CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

LIVRE MI. RKCLAMATION CONTRE LK COMITE DE CORRESPONDANCE

persistait à regarder comme la plus dangereuse pour la patrie et la liberté (1).

Le lendemain, lecture fut donnée de cette circulaire, laquelle se terminait par ces mots : « Le système de la guerre est celui qui domine dans la société. » Le rapporteur du comité de correspondance, le Girondin Santhonax, entreprit de la justifier en citant cet exemple d'un soldat anglais qui, mutilé par des Espagnols, s'était écrié à la barre du parlement d'Angleterre qu'au moment où il avait souffert cette insulte, il s'était souvenu qu'il était citoyen anglais, avait recommandé son âme à Dieu et [sa vengeance à sa patrie. Et comme ce peu de mots avaient suffi pour armer l'Angleterre contre l'Espagne, l'orateur en concluait que les insultes prodiguées partout à la France légitimaient parfaitement l'adoption du système de la guerre. A la longue agitation qui se produisit dans la société, le rapporteur du comité de correspondance put juger combien peu exacte était son assertion. Suivant le député Albite, on aurait dii se contenter de dire qu'il avait été énoncé d'excellentes choses pour et contre la question. C'était le plus court et le plus simple moyen de terminer l'incident, mais cette proposition n'ayant pas été acceptée, Robespierre monta à la tribune.

Il commença par rendre justice aux principes développés dans la circulaire en discussion, et sous ce rapport il en appuyait lui-même l'envoi aux sociétés affiliées. Il n'avait donc nullement l'intention d'inculper les signataires ; seulement il trouvait mauvais que le comité eût songé à l'envoyer sans l'avoir soumise à l'appréciation de la société. Maintenant, comme la société des Amis de la Constitution n'était point une assemblée délibérante, il était infiniment dangereux, suivant lui, de la présenter comme tout à fait décidée pour tel ou tel parti. Son but était d'éclairer l'opinion, et elle y arrivait en faisant distribuer au public et aux sociétés affiliées tous les discours prononcés dans son sein; en allant au delà, elle outre-passait sa mission. A quoi visaient tous les esprits consciencieux? poursuivait Robespierre. A enseigner et à instruire par des discussions sages, exemptes de tout esprit de parti ; si, comme le prétendaient ses adversaires, toutes les sociétés patriotiques inclinaient pour la guerre, il n'était pas besoin de le leur répéter sans cesse, il était surtout contraire aux véritables intérêts du pays de leur adresser des lettres remplies d'assertions inexactes. Si l'on jugeait utile de correspondre par des circulaires avec les sociétés affiliées, au moins fallait-il leur envoyer le résumé impartial des diffé-

(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitutioi, numéro 149.

rentes opinions émises; c'était là, disait-il en finissant, l'unique moyen d'éclairer le pays sans compromettre la société mère des Amis de la Constitution,

Accueillie par de chaleureuses acclamations, la proposition de Robespierre fut combattue par Louvet avec un acharnement ridicule. N'ayant aucune espèce d'arguments sérieux à opposer aux raisons décisives du préopinant, l'auteur de Faublas se lança dans des lazzi qui lui attirèrent quelques applaudissements peut-être ironiques; mais il souleva une partie de l'Assemblée en terminant une de ses phrases par le dicton trivial : Mariez-vous, ne vous mariez pas; la parole lui fut retirée conformément à l'article X du règlement, et il se vit contraint de quitter la tribune au milieu des murmures et des huées (1).

De ce jour Louvet, déjà aigri par les succès qu'avait obtenus Robespierre dans les débats relatifs à la question de la guerre, devint son ennemi juré ; et dans ce cœur, oi^i se jouaient les amours faciles, se développa tout à coup une de ces haines immenses, sans mesure, qui du chantre des voluptés cyniques et des plaisirs libertins allait faire un maniaque de calomnie, un Zoïle de la pire espèce. Quelques jours après, présidant les Jacobins à la place de Bazire, le 2 mars, il ne laissa pas échapper l'occasion de manifester sa rancune ; voici à quel propos. On avait lu la veille, à l'Assemblée nationale, des lettres de la chancellerie de Vienne en réponse à la demande d'explications adressée par le gouvernement français, sur l'injonction du Corps législatif. Léopold, tout en protestant de ses efforts pour le maintien de la paix, laissait percer l'intention bien évidente de s'immiscer dans les affaires de notre pays, quand, pour le bien-être de la France et de l'Europe entière, il se prétendait autorisé « par les provocations et les dangereuses menées du parti des Jacobins » à démasquer publiquement les membres de cette secte pernicieuse comme les ennemis du roi et de la constitution, comme les perturbateurs de la paix et du repos public. Un fou rire accueillit ces insinuations ridicules, qui semblaient un écho lointain des déclamations feuillantines (2), etl'Assem-

(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société' des Amis de la Constitution numéro 150.

(2) Voyez dans le Moniteur du 3 mars 1792 tous les documents lus dans la séance du l"' mars ef les explications du ministre de Lessart. S'il faut s'en rapporter à madame de Stal'l, placée à merveille pour être bien renseignée à ce sujet, le factum impérial serait parti du cabinet même des Tuileries. « Quelques députés de l'Assemblée constituante, » dit-elle, « Barnave, Duport, Tavoient composé, et le modèle en fut envoyé par la reine, à Bruxelles, à M. le comte de Morcy Argenteau, qui avoit été ambassadeur d'Auti-iclie à Paris. » (Considérations sur la Révolution française, 3' partie, C. V.) Barnave de\-ait payer cher sou appui mystérieux à la politique contre-révolutionnaire.

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