LIVRE VII. LE MANIFESTE IMPERIAL
blée, émue d'indignation, vota l'impression du pamphlet impérial.
Grangeneuve, aux Jacobins, tonna fort contre le manifeste de l'empereur d'Autriche ; il ne manqua pas de faire remarquer que Léopold disait absolument la même chose que tous les calomniateurs des sociétés patriotiques, et demanda qu'une adresse fût envoyée aux sociétés affiliées relativement aux notes diplomatiques lues la veille au sein de l'Assemblée nationale. A ce moment Robespierre demanda la parole. Le président (c'était Louvet) n'eut pas l'air d'entendre, et voulut mettre immédiatement aux voix la proposition de Grangeneuve. — « Mais, monsieur le Président, » objecta Robespierre, « j'ai demandé la parole. — Et sur quoi, monsieur, la parole? répliqua sèchement Louvet. — Sur le fond même de la question, sur la motion de ]\I. Grangeneuve, » reprit Robespierre. — La société ayant jugé à propos de continuer la discussion, Louvet se vengea en accordant la parole à CoUot-d'Herbois, qui, prétendait-il, l'avait demandée le premier. Dans un discours d'une éloquence un peu théâtrale, le chaleureux auteur de VAImanach du père Gérard engagea les Jacobins à jurer de mourir en s'enveloppant dans les débris du drapeau de la liberté.
Plus grave, plus réfléchi, sinon plus patriote, se montra Robespierre, en montant après lui à la tribune. Il ne s'agissait pas, à son sens, de jurer de mourir, mais de vaincre ; et les paroles mêmes de l'empereur d'Autriche, en apportant la preuve de l'alliance intime des ennemis du dedans avec ceux du dehors, fournissaient les moyens d'éclairer le monde et d'assurer la victoire a la liberté. Mais Léopold, disait Robespierre— comme si déjà on eût révélé que le factum impérial était l'œuvre des conseillers de la reine — Léopold n'est que l'instrument, le prêtenom, le valet d'une autre puissance, composée de tout ce qui existe en France d'ennemis de la Révolution. Pourquoi déclarait-on la guerre à toutes les sociétés populaires? Parce que l'on sentait bien qu'en elles résidait la force vive de la Révolution française, et qu'au moment où la liberté n'était pas encore parfaitement établie, elles n'étaient autre chose que le peuple assemblé afin de surveiller ses mandataires et examiner si, pour anéantir la liberté, ils n'abusaient pas du pouvoir qu'on leur avait confié pour la maintenir. Aussi voyait-on les prêtres et les nobles, continuait-il, diriger leurs efforts contre ces sociétés, c'est-à-dire contre le peuple tout entier. Et comme il savait bien déjà que le système des ennemis de la liberté et de l'égaUté était de tuer la Révolution par la Révolution même, en poussant le peuple aux extrêmes, il adjurait ses concitoyens de ne pas se laisser entraîner à des démarches inconsidérées, et de ne pas donner prise, par quelques imprudences, aux Yiolences du pouvoir exécutif. Il les engageait ferme-
ment aussi à écarter ce mot de républicain, dont se servaient avec affectation certains écrivains, parce qu'il pourrait, disait-il, « blesser d'honnêtes gens, mais peu éclairés. » C'était un simple mot; il valait donc mieux s'en tenir à la chose, c'est-à-dire aux avantages réels qu'assuraient au pays la Déclaration des droits et la constitution. C'était là, on le sent bien, une réponse directe à ce manifeste impérial oi^ l'on s'était attaché à présenter les Jacobins comme les plus grands ennemis de la constitution.
Collot-d'Herbois ayant déclaré alors que pour lui, tout en restant fidèle aux principes de la constitution monarchique, il s'estimerait heureux qu'on le crût digne d'avoir été Lacédémonien, ou d'être aujourd'hui Américain des États-Unis, Robespierre reprit la parole, et songeant sans doute à ce duc d'York et à ce duc de Brunswick dont les noms avaient été mis en avant par quelques publicistes, il s'écria, avec un rare bonheur d'expression : « Moi aussi, messieurs, j'aime le caractère républicain ; je sais que c'est dans les républiques que se sont élevés toutes les grandes âmes, tous les sentiments nobles et généreux; mais je crois qu'il nous convient dans ce moment de proclamer bien haut que nous sommes les amis décidés de la constitution, jusqu'à ce que la volonté générale, éclairée par une plus mûre expérience, déclare qu'elle aspire à un bonheur plus grand. Je déclare, moi, et je le fais au nom de la société, qui ne me démentira pas, que je préfère l'individu que le hasard, la naissance, les circonstances nous ont donné pour roi à tous les rois qu'on voudrait nous donner. » D'universels applaudissements accueillirent ces paroles, et séance tenante, Robespierre fut chargé, avec Collot-d'Herbois et Grangeneuve, de rédiger une adresse destinée à édifier toutes les sociétés patriotiques sur les intentions de la cour d'Autriche (1).
Presque à chaque séance des Jacobins, c'est-à-dire quatre fois par semaine, surgissaient des incidents nouveaux; mille petits faits d'une importance secondaire, négligés jusqu'à ce jour par les historiens, s'y produisaient, qui expliquent bien des événements, et ont par conséquent leur valeur historique. Nous n'omettons, quant à nous, aucun
(1) Journal des débats et de In correspondance de la Société des Amis de la Constitution^ numéro 153.
LIVUE Vil. QLÈTE AUX TUILERIES Ul
des faits qui intéressent directement Robespierre, et nous en recueillons les preuves multipliées que, la Révolution étant admise avec toutes ses conséquences nécessaires, il représenta le bon sens, la légalité, la modération, la justice ; il n'y a point d'autre explication de son immense popularité.
Le /i mars, une députation du bataillon des Feuillants étant venue déposer sur le bureau du président une somme de quinze cents livres environ, produit d'une quête faite dans la section des Tuileries en faveur des soldats de Chàteauvieux, quête à laquelle la famille royale avait contribué pour une somme de 210 livres, Danton, de sa voix impétueuse, proposa de refuser l'offrande du château comme injurieuse pour les victimes de Bouille , indignement sacrifiées par le pouvoir exécutif ; mais Robespierre : « Tout ceci ne regarde pas la société, elle n'est que la dépositaire des sommes qu'on remet entre ses mains. >■> Il fallait, continuait-il, pourvoir d'abord aux infortunes des malheureux; c'était à eux à recueillir les bienfaits de l'humanité. Sans doute il y avait quelque chose de vrai et de généreux dans les observations de M. Danton, dignes assurément de son patriotisme, mais on devait, avant tout, s'occuper des grands intérêts de la chose publique. « Ce que la famille royale fait comme individu ne nous regarde pas, » ajouta-t-il. « Si comme fonctionnaire public elle fait du bien, nous la bénirons ; si elle n'en fait pas, nous lui représenterons les droits du peuple, et nous les défendrons contre elle. » La société se rendant, sans plus de discussion, au sage avis de Robespierre, écarta par l'ordre du jour la proposition de Danton (1).
Le lendemain parut à la tribune des Jacobins un jeune homme d'une beauté antique : c'était Barbaroux, de Marseille. Il venait annoncer la marche des Marseillais sur Arles, oii l'aristocratie exerçait contre les patriotes les plus odieuses persécutions, et demander qu'on aidât ses concitoyens à assurer le triomphe de la liberté. Robespierre, qui plus tard devait trouver dans Barbaroux un de ses plus acharnés détracteurs, appuya de toutes ses forces les paroles de cet Antinous de la Révolution. Son concours n'avait jamais manqué à ces populations du Midi dont le patriotisme avait eu tant à se plaindre des lenteurs et de l'indifférence de l'Assemblée constituante. Nul doute que si Robespierre avait été écouté dès l'origine, on n'eût pas eu à déplorer tant de calamités sanglantes, et l'histoire n'aurait à enregistrer ni les massacres du Comtat ni les horreurs de la glacière d'Avignon
(1) Journal des débats et de la correspondance de la Socitté des Amis de la Constitution, numéro 154.
14a HISTOIRE DE ROBESPIERRE
précédées d'autres horreurs. L'initiative prise par les Marseillais ne lui paraissait pas légale ; mais les amis de la liberté, il l'avouait, se trouvaient souvent embarrassés entre la lettre de la constitution et le salut de la constitution elle-même. La faute en était à tous ces partisans de l'ancien régime en état de conspiration permanente contre les principes de la Révolution, et au pouvoir exécutif, aux ministres qui, fermant les yeux sur les complots contre-révolutionnaires, et négligeant de défendre la loi attaquée, se montraient durs seulement envers les citoyens coupables d'avoir repoussé la violence par les moyens qu'autorisaient la nature et l'humanité. Tout en déplorant l'insurrection partielle à laquelle avait été contraint le généreux peuple de Marseille, il maudissait cette aristocratie qui, en levant l'étendard de la contre-révolution, avait déterminé ce mouvement populaire. Aussi, il le déclarait hautement, membre de l'Assemblée législative, il n'hésiterait pas à se porter le défenseur de la cité phocéenne, parce qu'il s'agissait de décider entre l'aristocratie et le peuple, entre la Révolution et le retour à cet affreux régime d'oi^i l'on sortait à peine. Il concluait donc a ce que la société des Amis de la Constitution soutînt de tous ses efforts les braves citoyens de Marseille, et il quitta la tribune au milieu des applaudissements et des cris de : Vivent les Marseillais (1)! Encore quelques mois, et ces mêmes Marseillais entreront dans Paris en chantant l'hymne immortel qu'on a baptisé de leur nom.
Le 7 mars, Robespierre reprenait la parole en faveur des habitants de Marseille, dénoncés comme des factieux par Narbonne, par ces ministres qui tenaient nos villes frontières dépourvues d'armes et de forces et ne cessaient de calomnier le peuple, dont les mouvements étaient presque toujours justes, disait Robespierre, et dont les fautes étaient dues surtout aux crimes des gouvernements. Oui, partout oi!i la France était menacée, dans l'Est, dans le Midi, les populations, les gardes nationales, se trouvaient dans un complet dénùment des choses les plus nécessaires pour se défendre en cas d'attaque; à l'appui de son assertion, l'orateur donna lecture d'une lettre qu'on lui avait adressée de Bagnères au sujet de la déplorable situation des départements méridionaux. Et dans de telles circonstances, quel remède osaient proposer les partisans de la cour ? La dictature. Ah ! il se promettait de s'étendre prochainement sur les réflexions que lui suggérait une pareille proposition ; mais, quant à présent, diverses raisons l'en-
(1) Voyez le discours de RobespieiTe dans le Journal des débats et de la correspondancede la Société des Amis de la Constitution, numéro 155. C'est la première fois que Barbaroux apparaît avec quelque éclat dans la Révolution. Il était si peu connu encore, que Carra l'appelait de jBa((>aiouA-;se. [Journal des débats, e^c., numéro 157.)