OCTOBRE 1791 — FÉVRIER
Premiers actes de l'Assemblée législative. — Voyage triomphal de Robespierre à Arras. — Lettre ;i Duplay. — Travaux de l'Assemblée. — La Gironde. — Premiers pas vers la Terreur. — Les émigrés et les prêtres réfractaires. — Robespierre et la Chronique de Paris. — Voyage à Bétliune. — Retour à Paris. — Souper avec Pétion. — Enthousiasme causé par sa présence au sein de la société des Amis de la Constitution. — La question de la guerre. — Liberté électorale. — Sur la permanence des sections. — Le directoire du département de Paris jugé par Robespierre. — Adi-esse à l'Assemblée législative. — Contre-pétition de Camille Desmoulins. — Etat des partis. — Les partisans de la guerre. — Enthousiasm3 belliqueux. — Résistance de Robespierre à l'enti^aînement général. — Critique historique. — Séances des 11 et 12 décembre aux Jacobins. — Le roi à l'Assemblée nationale. — Réponse à Biauzat. — Xarbonne et les Girondins. — Premier discours de Brissot sur la guerre. — Fête aux Jacobins. — Réponse modérée de Robespierre. — Opinion de Real et de Carra. — Il recommande Anthoine et Buzot aux électeurs de Paris. — Second discours de Brissot. — Réclamation et nouvelle réponse de Robespierre. — L^ne lettre de madame de Chalabre. — La Source et Robespierre. — Carra et la maison de Brunswick. — Les Feuillants. — Robespierre défenseur de Pétion. — Observations sur la nécessité de la réunion des hommes de bonne foi contre les intrigants. — L'auteur de Faublas. — Nouveau discours de Robespierre.
— Son prodigieux succès. — Modération de Robespierre à l'égard de Brissot. — Coup d'œil sur l'Assemblée législative. — Menaces de Guadet. — Incident nv.x Jacobins. — Encore Louvet. — Vive émotion de Brissot. — Le traducteur de .luvénal. — Accolade fraternelle. — Réserves de Robespierre. — Sa lettre au Coi rrier des quatre-vingt-trois âépartemens. — Dernier discours sur la guerre. — Querelle entre Brissot et Camille Desmoulins. — Violence des Girondins contre Camille. — Pierre- Jean Brissot démasqué. — Critique historique. — Robespierre et ses admirateurs, le vicaire Simond, l'Anglaise Shepen, Deschamps. — Les gardes françaises.
— Contributions pxibliques. — Le patriote Cérutti. — Peuple et bourgeoisie. — Moyens de sauver la patrie développés par ;Max. Robespierre au club des Jacobins. — Le droit de gi-âce. — Installation du tribunal criminel.
T. Il 1
HISTOIRE DE ROBESPIEURE
L'Assemblée nationale, en se retirant , laissait à ses successeurs un bien lourd héritage. Ses derniers actes, on l'a vu, avaient été des tentatives de réaction au profit du pouvoir exécutif. Législateurs inconséquents, ses membres, après avoir, dans la Déclaration des droits, proclamé le principe de la souveraineté nationale, et garanti au peuple l'exercice de toutes les libertés qu'elle implique, portant sur leur œuvre une main sacrilège, on peut le dire, avaient, malgré les efforts de Robespierre, frappé d'incapacité politique une partie de la nation et porté atteinte aux droits les plus précieux des citoyens. Et à quels hommes était confiée la garde de cette constitution si laborieusement enfantée, qui semblait consacrer d'une façon définitive les conquêtes de la Révolution échappées aux attentats des réacteurs? A la tète de l'armée étaient des chefs dont les sentiments purement royalistes n'étaient un mystère pour personne, et dont les amis, les parents, allaient incessamment rejoindre les bandes d'émigrés réunies à quelques lieues de nos frontières. L'acceptation de l'acte constitutionnel par le roi avait été en effet le signal d'une recrudescence d'émigration; toutes les routes étaient sillonnées de fuyards, de conspirateurs, de traîtres, impatients de voir l'étranger déchirer le sein de la patrie.
Tandis qu'au dehors l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse se préoccupaient de mettre à exécution les mesures convenues entre eux et les comtes d'Artois et de Provence, dès le mois d'août précédent, à Pilnitz, pour arrêter l'essor de la Révolution française, les partisans de la cour à l'intérieur, les prêtres non assermentés, répondaient aux tolérances de cette Révolution par de continuelles agressions. Sur tous les points de la France ils cherchaient à exciter des troubles, à fomenter le désordre, et a la perspective de l'invasion étrangère se joignait la menace d'une guerre civile. Mais, ô chère patrie! combien la conscience de votre droit vous donna de force pour conjurer ce double fléau, et quelle reconnaissai>ce ne devons-nous pas aux citoyens immortels dont le patriotisme indomptable et l'énergie suprême vous firent sortir triomphante de tant de combats et de périls !
Voilà sous quels sombres auspices l'Assemblée législative ouvrit ses séances. Son premier soin fut de rendre un éclatant hommage à la constitution, qu'elle était chargée de compléter par des lois organiques. C'est Robespierre lui-même qui nous l'apprend : « Ce code, » dit-il,
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« fut apporté en triomphe par des vieillards, comme un livre sacré (1).» Puis tous jurèrent de rester fidèles à ce contrat national , dont cependant, à moins d'un an de là, ils devaient ratifier la destruction.
Toutefois, dès les premiers jours, on put voir de quels sentiments étaient animés à l'égard de la royauté ces députés inconnus pour la plupart, et combien peu considérable déjà était la distance qui séparait la monarchie de la république. Parmi les nouveaux venus, il en était un bien reconnaissable à une grave infirmité des jambes et à la douceur de sa physionomie ; il s'appelait Georges Couthon. Né au Grand- Orcet, en Auvergne, il exerçait la profession d'avocat à Clermont au moment oii éclata la Révolution, dont il avait embrassé avec ardeur ks principes. Élu président du tribunal de Clermont lors de la réorganisation du pouvoir judiciaire, il avait été nommé député à l'Assemblée législative par le collège électoral du Puy-de-Dôme.
Pénétré d'admiration pour Robespierre, il s'était fait présenter à lui en arrivant à Paris, peu de jours avant la clôture de l'Assemblée constituante; il n'avait pas tardé à se lier étroitement avec lui, et était devenu tout de suite un des hôtes assidus de la maison Duplay. Présent à la séance d'adieux dans laquelle Louis XVI était venu prendre congé de l'Assemblée nationale, il n'avait pas trouvé le cérémonial usité pour la réception du chef de l'État en rapport avec la dignité des représentants d'un peuple libre. Aussi, lorsque, dans la séance du mercredi 5 octobre 1791, on annonça que le roi devait se rendre à l'Assemblée législative le vendredi suivant, il se leva aussitôt et demanda qu'il fût interdit au président de se servir de termes proscrits en s'adressant au monarque. Pourquoi, dit-il, employer de telles expressions : Majesté, Sire? Y avait-il donc d'autre majesté que la majesté divine et celle du peuple ? Quant au mot sire, il signifiait seigneur, et le roi n'était que le premier fonctionnaire public. Il fallait donc se borner à lui donner le titre de roi des Français, prescrit par la constitution (2). Interrompue à diverses reprises par des applaudissements, la motion de Couthon fut immédiatement convertie en décret. L'Assemblée, il est vrai , à l'instigation des Constitutionnels, qui se voyaient, avec terreur, singulièrement distancés par leurs successeurs, revint le lendemain sur son décret, et malgré les efforts de Vergniaud, de Bazire, de Chabot, noms destinés à une prochaine célébrité, ajourna la ques-
(1) Voyez le D'-frnseur de la Constitution, numéro 1, p. 3.
(2) Voyez le Moniteur du (5 octobre 1791, et surtout les Révolutions de Paris, numéro 117, p. 12.
HISTOIHE DE KOBESPIEllIiK
tion. Mais on n'en jugea pas moins tout de suite combien la nouvelle Assemblée était, plus que sa devancière, disposée à se montrer hostile à la royauté.
Cependant, après tant de fatigues, de luttes et d'efforts, Robespierre, lui aussi, éprouva le besoin de se reposer, de se recueillir, de se retremper dans le silence et dans l'isolement pour d'autres combats, trop prévuSj hélas! Il résolut donc, après avoir assisté aux débuts de l'Assemblée législative, et pu apprécier le degré de patriotisme des nouveaux élus du peuple, d'aller passer quelques semaines dans sa ville natale, qu'il n'avait pas revue depuis plus de deux ans, et où l'appelaient les vœux ardents de ses amis.
Dans les premiers jours d'octobre, nous le voyons occuper quelquefois encore la tribune des Jacobins. Chargé, avec Pétion, de rédiger une adresse destinée h expliquer à toutes les sociétés affiliées le sens du décret rendu le 29 septembre par l'Assemblée constituante au sujet des sociétés populaires, il en donna lecture dans la séance du 5. « Frères et amis, continuons notre sainte entreprise, » y était- il dit, « montrons-nous toujours les fermes soutiens de la constitution, laissons l'intrigue serpenter, la calomnie s'agiter. Restons fermes, inébranlables, nous serons invincibles, et la postérité nous vengera des tracasseries et des persécutions des mauvais citoyens de notre temps (1). » Le même jour, une importante discussion s'ouvrit à propos d'une pétition qu'on était dans l'intention d'adresser à l'Assemblée législative pour lui demander d'exclure de son sein la foule d'hommes à épauleltes dont elle était inondée , de réformer les abus des places privilégiées, occupées durant ses séances par une foule de personnes contraires à la Révolution, et d'ordonner qu'à l'avenir les actes législatifs fussent datés de l'année de la liberté française. Coroller, Roederer et Robespierre prirent successivement la parole. Ce dernier s'éleva surtout contre l'usage adopté par les (Constituants, à qui l'on avait réservé une tribune particulière, de faire passer des billets aux députés pendant la discussion, afin d'influencer leurs votes (2).
(1) Joiiritnl lies (li-biitx île lu Société des Amis de ht Coiistiliilion, iiiinu'ros 71 et 72. Cette adresse était de la rédaction de Pétion, comme i;ol)espierre avait eu soin de le dire. Au moment de partir lui-même, svn ami la lui a^ait envoyée pour en donner lecture aux .laeobins.
(2) Ihiil., numéro 72.
LlVllE VI. VOYAf.E TRIOMPHAL A AllHAS 5
La veille de son départ, le 12 octobre, Maximilien recevait du peuple de Paris un nouvel hommage. Une députation du faubourg Saint-Antoine, dans l'enceinte même des Jacobins, témoigna sa reconnaissance à Robespierre et aux députés patriotes qui n'avaient cessé, comme lui, de défendre la liberté et l'égalité. La société venait précisément de décider que désormais ses séances seraient publiques. Brissot, qui présidait, invita les délégués du faubourg à assister, le vendredi suivant, avec leurs concitoyens, à la séance du club (1). Ce jour-là, Robespierre était parti. 11 avait écrit à Charlotte, sa sœur, pour lui annoncer son arrivée, et en même temps il lui avait recommandé de garder le secret là-dessus, désirant éviter toute manifestation en sa faveur. Mais le secret ne fut pas très-religieusement observé ; la nouvelle fut bientôt connue de tout le monde , et l'on se disposa à recevoir magnifiquement ce député de l'Artois dont le nom était dans toutes les bouches, et dont l'illustration rejaillissait sur le pays qui l'avait choisi pour représentant.
Parti de Paris dans la matinée du 13, Robespierre se trouvait le lendemain à Bapeaume, petite ville distante d'Arras de cinq ou six lieues environ. C'était un vendredi. Les gardes nationales de Paris et celles du département de l'Oise, arrivées le même jour dans cette ville, se joignirent aux patriotes de l'endroit pour lui offrir une couronne civique (2). Les membres du directoire, ceux du district et de la municipalité, emportés par le mouvement, ne dédaignèrent pas, quoique peu favorables à la Révolution, de venir lui rendre visite en corps. Robespierre remarqua avec peine combien étaient mal armés les soldats de la garde nationale envoyés en observation sur les frontières ; et un peu plus tard, dans les grandes discussions auxquelles donnera lieu la question de la guerre, nous le verrons singulièrement préoccupé du souvenir de ces gardes nationaux sans armes, chargés de tenir tête aux troupes les mieux équipées et les plus disciplinées de l'Europe.
A Bapeaume, il eut la joie d'embrasser sa sœur et son jeune frère récemment appelé par la confiance de ses concitoyens aux fonctions d'administrateur du département. L'un et l'autre, déjà venus la veille en vain, l'attendaient impatiemment, en compagnie de la femme de son ami, de son intime confident Buissart. Avant de quitter cette petite ville, il ne put se dispenser de prendre place à un grand banquet pré-
(1) Journiil des débats de la Société des Amis de la Conslitution, numéro 76.
(2) On lit dans le numéro 293 de la Chronique de Paris (20 octobre 1792) : « j\I. Robespien-e est arrivé à Arras le 16 de ce mois. En passant par Bapeaume, il avoit reçu une couronne civique qui lui a été offerte par nos braves volontaires parisiens. »
(i HISTOIRE DE ROBESPIERRE
paré en son honneur. Une partie de la garde nationale d'Ârras et plusieurs officiers de la garnison étaient accourus également au-devant de lui, de sorte que de Bapeaume à Arras ce fut une véritable marche triomphale. Le peuple en foule était sorti de la ville pour aller à la rencontre de son glorieux compatriote, qu'il accueillit avec les démonstrations d'un attachement auquel Robespierre ne pouvait songer sans attendrissement, en racontant à son hôte Duplay les incidents de son voyage (1). Ses concitoyens ne négligèrent rien pour lui témoigner leur reconnaissance du dévouement avec lequel il avait défendu la cause populaire: l'enthousiasme revêtit toutes les formes. Là une nouvelle couronne civique lui fut présentée, et, par une attention délicate, le peuple enjoignit une pour Pétion; car, dans leurs vives acclamations, ses concitoyens mêlaient à son nom celui de son compagnon d'armes et de son ami (2\ Alors se renouvela une scène qui s'était passée une quinzaine de jours auparavant aux portes de l'Assemblée constituante, à l'issue de la dernière séance. Plusieurs citoyens se mirent en devoir de dételer les chevaux de la voiture de Robespierre pour la traîner eux-mêmes; mais Maximilien descendit aussitôt, comme ill'avait fait lors de la clôture de l'Assemblée nationale, ne voulant pas se prêter à une action qu'il considérait comme indigne d'un peuple libre (3). 11 entra donc à pied dans la ville. C'était à qui verrait, toucherait, embrasserait le premier cet intrépide champion de la liberté. On était en automne, la nuit était déjà venue. Grande fut sa surprise de voir toutes les maisons illuminées sur son passage; il y avait eu un entraînement général, irrésistible. Jusqu'à son habitation un concours immense de peuple lui fit cortège, et quand il se retrouva dans cette petite maison paternelle de la rue des Rapporteurs, d'où il était sorti si ignoré, si inconnu, et oii il revenait en triomphateur, au bruit des acclamations de ses concitoyens, de la France entière, il entendit longtemps encore retentir les cris de bénédiction dont il avait été salué partout : Vive Robespierre 1 Vive h défenseur du peuple !
Ces hommages tout spontanés et si désintéressés, rendus à un grand patriote, ne furent pas, on le pense bien, sans indisposer un certain nombre de personnes envieuses , ou plus ou moins ouvertement hostiles aux principes de la Révolution. Plusieurs des membres de la municipalité notamment, tous dévoués aux Feuillants, ne purent pardonner
(1) Xous avons sons les yeux cette très-curieuse lettre à Duplay, en date du 17 octobre 1791.
(2) Lettre à Duplay. l'bi suprâ.
(3) Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 93. Il dit à cette occasion à sa sœur que le peuple n'avait pas fait beaucoup de progrès^ qu'il était encore dans les langes de l'ignorance et du préjugé.
L1VRI-: VI. VOYAGE TUIOMI'IIAF. A AURAS "7
à Robespierre l'éclatante ovation dont il avait été l'objet, et à laquelle, paraît-il, ils avaient vainement tenté de s'opposer. « Comment ! » disaient-ils avec dépit, « quand ce serait le roi, on n'en ferait pas davantage ! » ne comprenant pas ce qu'il y avait de grandeur et de dignité dans ces honneurs rendus à un simple citoyen qui avait bien mérité de la patrie. Obéissant à un sentiment de haine, de mesquine jalousie, ils enjoignirent aux agents de la police, quand Robespierre fut rentré chez lui, d'aller dans les maisons porter Tordre d'éteindre les lampions; mais presque tout le monde résista à cette injonction incompréhensible, et la ville continua d'être illuminée. Il n'en fallut pas davantage pour exaspérer contre Robespierre quelques gros personnages de la ville ; à Arras, comme à Paris, on ne manqua pss de lui imputer à crime l'amour que si justement lui avait voué le peuple.
Le lendemain arrivèrent, en chantant des chants patriotiques, les gardes nationales de l'Oise ; elles se rendirent aussitôt chez lui en faisant retentir les airs d'acclamations enthousiastes. Tant de marques de bienveillance et d'affection lui étaient bien dues d'ailleurs en compensation de la froideur, de l'ingratitude qu'il rencontra auprès de plusieurs de ses anciens amis qui, attachés à l'ordre de choses aboli, lui gardaient une mortelle rancune de son dévouement à la Révolution. Un d'entre eux, auquel il avait jadis rendu d'importants services, demeurait à sept lieues de la ville ; il s'empressa d'aller le voir, mais il en reçut un accueil glacial, et revint l'àme navrée. Il lui fallut cette expérience pour juger combien k justice, l'équité, la reconnaissance, sont peu de chose chez la plupart des hommes, en comparaison de l'intérêt privé (1).
Retiré dans une campagne des environs d'Arras, il passa, en partie.
(1) Nous avons suivi, pour tous ces détails, les Mémoires de Charlotte Robespierre (p. 92 et suiv.) et surtout la lettre de Robespierre à Duplay, en date du 17 octobre 1791, lettre qui nous a été confiée avec les papiers de la famille Le Bas, et qui, d'ailleurs, concorde mer\-eilleusement avec les Mémoires de Charlotte, et une autre lettre adressée d'Arras le 22 octobre, à VOrateur du peuple, lettre dont voici le commencement : « Le 14 de ce mois est arrivé à Arras, vers les huit heures du soir, le législateur incorruptible. Malgi'é toutes ses précautions pour cacher le moment de son retoiir, il ne put échapper cette fois à la reconnoissance publique. Un peuple immense l'attendoit dans les faubourgs et à l'entrée de la ville. La voiture paroît, escortée d'une douzaine de volontaires parisiens à cheval. Les cris de : A'ive la nation! Robespien-e ei Pétion I se sont fait entendre de toutes parts ; c'est à qui ven-a, touchera, embrassera le premier l'intrépide défenseur de la liberté. A peine l'orateur chargé de lui exprimer les sentimens de ses concitoyens peut-il saisir un instant de silence; l'illustre exdéputé se voit contraint, par ceux qui l'entourent, de descendre et de recevoir, au milieu des plus vifs applaudissemens, deux couronnes civiques, l'une pour lui, l'autre pour son ami de Chartres. *
« Déjà toutes les rues par lesquelles il doit passer sont illuminées; la foule augmente
dans la retraite les six semaines qu'il déroba à la vie publique ; ce furent les derniers instants de calme et de repos de son orageuse existence, si l'on peut appeler repos 1 état de travail intellectuel auquel il était constamment livr^, au milieu des inquiétudes morales qui l'assiégeaient. Jusqu'à lui en effet montait chaque jour l'écho retentissant des furieuses discussions suscitées au sein de l'Assemblée législative par les menées des prêtres réfractaires et les désordres résultant de l'émigration. Déjà les discours des orateurs se coloraient de teintes sanglantes; et dans ses flancs, il était bien facile de le pressentir, la nouvelle Assemblée recelait la Terreur.
Robespierre put du reste se rendre compte par lui-même des maux incalculables dont la persistance de l'émigration et les insinuations perfides d'une portion du clergé menaçaient le pays. 11 avait trouvé sur sa route les auberges pleines d'émigrants, et partout les aubergistes lui marquaient leur étonneraent de la multitude de gens qu'ils avaient à loger depuis quelque temps (I). De plus, il était chaque jour témoin des criminelles machinations des ecclésiastiques ; et, certes, quand il juge sévèrement la conduite des gens d'Église, il ne saurait être suspect, car personne plus que ce libre penseur n'avait réclamé la tolérance à leur égard. Toutes les armes leur étaient bonnes pour exciter les esprits, pour semer la discorde. Partout les prêtres réfractaires présentaient comme un intrus le prêtre assermenté ; ses prières, disaientils, n'avaient aucune efficacité ; nuls étaient les sacrements conférés par lui ; et cet inutile serment, qui pourtant ne touchait pas au dogme, ils le présentaient comme un acte d'impiété de sa part. Cela suffisait amplement pour épouvanter des âmes faibles et superstitieuses. Il arriva que, des enfants ayant été baptisés par des prêtres assermentés, leurs mères les firent baptiser de nouveau par des prêtres réfractaires, le premier baptême n'ayant aucune valeur à leurs yeux, tant nos mères, hélas ! étaient encore imbues des superstitions antiques. Les miracles, comme on pense, ne furent pas oubliés pour battre en brèche la Révolution. Heureusement il n'en fut point partout comme en Vendée,
de plus en plus, et ce n'est qu'après une heure de combat que le modeste Robespien-e obtint enfin de rentrer dans son logis et de se dérober à sa frloire.
« Cette fête a donné lieu de remarquer combien la municipalité d'Arras est à la hauteur de la Révolution. Loin de venir elle-même flagorner Robespiei-re, elle n'a rien négligé d'abord ]iour pénétrer le peuple de sa diguilé et lui persuader q\ïil ne devoit aucune reconnaissance à un individu ; mais voyant que ses discours philosophiques étoient inutiles, elle a pris le parti de dépêcher d'un côté dés officiers de police pour éteindre les lampions, et de l'autre des patrouilles nombreuses pour prêcher, les armes à la main, une indifférence salutaire envers leur digne représentant... »
{L'Orateiâ- du peuple, t. VIII, numéro 41, p. 216.)
(1) Lettre à Duplay, en date du 17 octobre 1791.