I.IVRK VII, KLOr.K ni-: I'KTIO.N
quel il avait obéi en se démettant de ses fonctions. Au nom des membres du tribunal criminel, le président Treilhard lui adressa une lettre très-flatteuse pour lui exprimer tout leur déplaisir de la perte d'un tel collègue (1).
Tous les ennemis de la chose publique, tous les contre-révolutionnaires, tous les anciens mendiants des faveurs de la cour s'attachaient à faire croire que les défenseurs de la Révolution avaient uniquement en vue leur intérêt personnel ; aussi Robespierre s'empressa-t-il de déclarer que, quant à lui, quelque confiance que lui témoignât le peuple, il renonçait désormais aux fonctions publiques. « Je jure que je ne veux d'aucune place,» s'écria-t-il, le 13 avril, aux Jacobins. « Nous l'avons tous prouvé, nous les amis de la liberté; nous nous sommes éloignés du ministère; je ne veux aucune place, aucune ne me convient, si ce n'est celle oi^ il sera possible de combattre la perfidie, le machiavélisme conspirant contre les droits du peuple. Je serai toujours à ce poste; de quelques baïonnettes que les tyrans m'environnent, ils ne m'effrayeront pas. S'ils veulent m'assassiner, c'est là qu'il faut qu'ils viennent. » Il venait précisément de défendre avec la chaleur qui lui était particulière le maire de Paris, son ami, contre les attaques dont ce magistrat était alors l'objet de la part des Feuillants, à cause de la dernière fête. Nous avons dit dans quelle exaspération elle avait jeté tous les valets de la cour, tous les ennemis de la Révolution, et ses partisans hypocrites, plus dangereux encore, tous ces émigrés de l'intérieur plus corrompus que ceux du dehors, plus à craindre que les rois coalisés, et qui de bon cœur, selon Robespierre, eussent détruit la capitale et ensanglanté la France entière, sauf à s'ensevelir sous ses ruines plutôt que de voir s'affermir le règne de la liberté et de l'égalité. Combien prophétiques, hélas! ces paroles! Si les adversaires de la liberté, qui depuis trois ans étaient parvenus à changer en état de crise la Révolution du peuple français, pouvaient être confondus , c'était, pensait-il, par un administrateur comme le maire de Paris, dont il s'applaudissait d'avoir partagé les travaux à l'Assemblée constituante,
(1) Dans une note de la main de Treilhai-d, publiée par MM. Barrière et Berville, dans leur collection des Papiers inédits trouvés chez Rohespierr", , etc. (t. 3, p. 277), l'ancien président du tribunal criminel assure que Robespierre n'aurait pu montrer sa lettre comme un témoignage qu'il eût bien rempli ses fonctions. Il est réellement fàcbeux que cette lettre — trés-honnéte, suivant l'expression de Treilhard — ait disparu après Thermidor, comme tant d'autres lettres, anéanties ou rendues aux intéressés par les Thermidoriens, avec lesquels Treilhard était au mieux. Xous aurions pu savoir au moins quelle était siir Robespierre la vi'aie opinion d'un homme qui, apirès avoir, comme président du conseil des Cinq-Cents, prononcé un discours sur l'anniversaire de la mort de Louis XYI et im serment de haine à la royauté, mourut comte de l'Empire et président de section au conseil d"État.
190 HISTOIRK 1)K ROBESPIERiîF.
et avec qui il se réjouissait d'être exposé aujourd'hui aux calomnies, aux attentats des intrigants et des conspirateurs. Quelle différence entre ceux-ci et les véritables patriotes, poursuivait-il; les premiers se remuant en tous sens, écrivant des articles furibonds pour tâcher d'ensanglanter les fêtes les plus pures, espérant tuer la Révolution par le désordre, les autres recommandant au peuple un calme imperturbable et une conduite fraternelle. Il avait cité comme un des plus mémorables monuments de la Révolution l'arrêté pris par la municipalité parisienne afin de maintenir la tranquillité pendant la fête de la Liberté, et nous avons dit dans quel ordre parfait, grâce au bon sens populaire, s'était écoulée cette journée du 15 avril. Robespierre en attribuait tout l'honneur au maire de Paris, dont les sages exhortations avaient suffi pour produire de tels résultats. « Depuis vingt siècles, » dit-il, « les peuples attendaient des magistrats qui parlassent une fois le langage franc, pur et sincère de la liberté, de la justice et de l'humanité ; nous les avons trouvés (1). » On voit comme en effet Robespierre était envieux de Pétion, de ce Pétion auquel il restera fidèle jusqu'au jour où, trahi, abandonné de lui, il se trouvera dans la nécessité de se défendre également contre lui.
Et malgré cela, dans combien d'histoires, copiées, il est vrai, les unes sur les autres, ne nous a-t on pas présenté Robespierre comme s'acharnant sans pitié contre les Girondins! Cela tient d'abord à ce que les Girondins, ayant fini par triompher après Thermidor, ont pu arranger les faits à leur fantaisie dans des mémoires répandus à foison, tandis que leurs adversaires étaient réduits au silence ; ensuite, à ce que les mensonges des écrivains de leur parti — Dulaure, Meillan, Durand-Maillane passé avec la victoire dans le camp de la Gironde, et tant d'autres, — ont été acceptés sans contrôle pour ainsi dire par la plupart des historiens, qui, sans prendre la peine de remonter aux sources et de fouiller les entrailles mêmes de l'histoire, ont, de la façon la plus étrange, interverti les rôles, et pris le calomnié pour le calomniateur. Et cependant à quels moyens bas et honteux, pour perdre un adversaire qui jusqu'alors s'était montré à leur égard plein de courtoisie et de prévenances, mais dont la popularité les offusquait, ne craignirent pas de descendre ces hommes dont on a si gratuitement exalté la générosité !
(1) Voyez ce discours, dont nous n'avons donné qu'une très-rapide et très-incomplète analyse dans le numéro 177 du Journal des débats et de la correspondance, etc. C'est ainsi que Robespierre « se retournait dans son fiel, >> suivant Texpression si délicate /et si vraie de M. ^Miclielet. (Voyez son Hisloire de la Révolution, t. III, p. 396.)
I.IVKK VII. — TIlKKOir.NR DK .MKKICOLUT ET UOBi:SI'lEUHi: 191
11 n'est pas jusqu'à la fameuse Théroigne de Méricourt qu'ils n'eussent recrutée, et qui ne rompît en visière à ce rude jouteur accoutumé pourtant à l'affection des femmes. De quel trait avait-il donc atteint la jolie Luxembourgeoise? Avait-il indiscrètement cherché à savoir par quel charme mystérieux s'étaient ouvertes pour elle les lourdes prisons de l'Autriche? Avait-il, ignorant qu'un pli de rose suffit à blesser une femme, dédaigné sa beauté piquante ou douté de la puissance de ses yeux pour convertir les aristocrates à la cause de la Révolution? Nullement ; mais il pensait que le rôle de la femme ne devait pas s'exercer sur la place publique; et sans lui interdire la discussion des grands problèmes politiques, littéraires, philosophiques, — ce dont il la jugeait fort capable, comme il l'avait déclaré, on s'en souvient peut-être, en recevant à l'académie d'Arras mademoiselle de Kéralio, aujourd'hui madame Robert, — il aimait mieux la voir demeurer gardienne des vertus domestiques et réserver pour le foyer sa douce influence et ses talents que se jeter au milieu des agitations populaires et compromettre dans la mêlée ardente son rôle de médiatrice. Or, le 13 avril, au moment oi^i il venait de défendre son ami Pétion contre les diatribes des André Cbénier, des Dupont de Nemours et des Roucher, parut une députation des habitants du faubourg Saint-Antoine, dont l'orateur se plaignit que Théroigne eût provoqué des assemblées de femmes, répétées trois fois par semaine, et se fût servie des noms de Robespierre, de CoUot-d'Herbois et de Santerre,pour y attirer leurs épouses et leurs filles. Robespierre se contenta de déclarer que pour sa part il n'avait jamais eu de relations particulières avec Théroigne. La société, après quelques explications de Santerre, avait mis fin à l'incident en passant à l'ordre du jour (1). Les paroles de Robespierre n'avaient eu rien de bien méchant, et certes il eût pu montrer plus de mauvaise humeur de l'abus qu'on avait fait de son nom. Néanmoins on alla répéter à Théroigne qu'il avait mal parlé d'elle aux Jacobins; à quoi elle répondit, il paraît, en s'adressant à un ami des Girondins : « Ce n'est pas moi qui parlerai mal de lui (2). » Cependant, à quelques jours de là, pérorant dans le café Hottot sur la terrasse des Feuillants, elle annonça qu'elle retirait son estime à Robespierre. C'était le 23 avril. Rapportée le soir aux Jacobins, cette déclaration y avait excité une hilarité générale. Théroigne de Méricourt assistait justement à la séance, dans la tribune des
(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société, etc., numéro 177. Si Robespierre cherchait « à enlever les femmes, » comme le prétend délicatement M. Michelet (t. lU, p. 404), ce n'était pas du moins par des moyens bas et vulgaires.
(2) Voyez une brochure anonyme intitulée : Aux Jacobins, iu-S" de 20 p. (p. 17).
femmes. Irritée, elle enjamba lestement la balustrade, se précipita dans la salle, et, s'arrachant aux mains qui essayaient de la retenir, elle s'élança vers la tribune, où, du ton le plus animé et avec des gestes violents, elle demanda la parole. Un tumulte inexprimable s'ensuivit. Le président fut obligé de se couvrir, et l'on eut toutes les peines du monde à éconduire l'irritable amazone (1). De ce jour elle appartint tout entière à la Gironde.
Constatons bien la situation des Girondins à cette époque. Dans l'Assemblée législative, la majorité leur appartenait; par Roland, Lacoste, Clavière, et même par Dumouriez, ils étaient maîtres du ministère et disposaient de la feuille des bénéfices, cet irrésistible instrument de pouvoir et de corruption; le chef de la municipalité, Pétion, flottait indécis entre eux et son vieux compagnon d'armes, mais il n'était sortes de moyens dont ils n'usassent pour l'attirer dans leur parti, et ils y réussirent trop bien. Enfm, par leurs journaux, la Chronique de Paris, de Condorcet; le Patriote français, de Brissot; les Annales patriotiques, de Mercier et Carra; le Courrier des Dépariemens, de Gorsas, etc., et bientôt par la Sentinelle àeLoxxvei, qu'on affichait en placards dans les rues, et dont les frais étaient couverts par le ministère de l'intérieur, ils se croyaient les suprêmes régulateurs de l'opinion publique. Ils prétendaient même avoir la main haute sur la société des Amis de la Constitution, et si Robespierre y triomphait, c'était uniquement, disaient leurs journaux, grâce à l'intervention des tribunes, mensonge auquel on espérait prendre les lecteurs des départements. Ils avaient enfm tout ce qui peut donner dans un pays Tinfluence, le pouvoir, la considération; mais il leur manquait la vraie foi démocratique, et c'est pourquoi Robespierre leur fut supérieur et devait les vaincre ; il était la conscience de la Révolution.
Un événement survint, impatiemment attendu par les Girondins : la guerre, la guerre qu'ils avaient réclamée avec tant d'insistance, préconisée avec tant de passion, fut déclarée enfin; et dès lors, tous leurs vœux étant comblés, ils purent se croire pour longtemps les souverains arbitres du pays. Du reste, les conditions dans lesquelles on se trouvait trois mois auparavant, quand Robespierre, de son côté, luttait avec tant d'ardeur et de conviction pour le maintien de la paix, s'étaient singulièrement modifiées. L'Empire, en elîet, venait de jeter
(1) Journal des th'bats et de la corrcsiiondance de la SocfcVe des Amis de la Co))stilnlioiiJ iminéi-o 183. — On sait comment, à la suite d'un indiiïne outrage subi eu pleine terrasse lies Feuillants, la pauvre ïliéroigne devint folle. Euf'erniée dans une maison d'aliénés, elle y mourut au bout de 24 ans, sans avoir jiu en sortir, bien qu'elle eût, dit-on, recouvré l'usage de sa raison.