LIVRE VII. DKCLARATIOX DE GLERUE A L AUTRICHE
à la France un défi solennel en réc'amant d'elle la satisfaction à donner aux princes allemands possessionnés en Lorraine et en Alsace, la restitution du comtat d'Avignon au pape, et enfin des mesures qui permissent au gouvernement de Louis XVI de réprimer tout ce qui serait de nature à inquiéter les autres États (1). Aussi une violente indignation éclata-t-elle au sein de l'Assemblée législative lorsque, dans la séance du 19 avril, le ministre des affaires étrangères eut fait connaître les prétentions de l'Autriche. Venir soi-même proposer aux représentants de la nation de venger l'honneur de la France outragée était assurément, de la part du roi, une démarche habile. Il s'y résolut à l'instigation de Dumouriez, quel que fCit d'ailleurs son déplaisir de rompre avec une puissance de laquelle il attendait le rétablissement de son trône sur les anciennes bases, au moment même où il allait inviter le pays à tirer l'épée contre elle. Mais le lendemain quand, après la lecture du rapport de son ministre des relations extérieures, Louis XVI eut, au milieu de l'Assemblée frémissante , prononcé ces paroles : « Je viens, aux termes de la constitution, vous proposer formellement la guerre contre le roi de Hongrie et de Bohême (2), » ses yeux, assure un écrivain royaliste, se remplirent de larmes (3).
Ah! c'est qu'en effet il ne s'agissait plus de la petite guerre restreinte imaginée par Narbonne, et au delà de laquelle d'abord les Girondins eux-mêmes n'allaient pas dans leurs rêves ; de cette guerre qui eût permis au roi de se jeter dans les bras de l'armée, d'y chercher un refuge, et de s'en servir, sinon pour rétablir l'ancien régime, au moins pour interpréter la constitution à la manière des Feuillants, c'est-à-dire contre le peuple et la liberté ; non, c'était la Révolution armée que l'Assemblée nationale précipitait sur l'Europe en décrétant la guerre contre l'Autriche; c'était l'humanité tout entière, suivant la belle expression de Gondorcet, conspirant pour la liberté universelle du genre humain [h); c'était enfin cette guerre des peuples contre les rois qu'avait demandée Robespierre lui-même, pour le cas oi!i les rois auraient l'audace de poser des conditions à la France. Merlin. (de ïhionville"; traduisit bien la pensée de Maximilien, lorsqu'il s'écria : « Il faut décréter la guerre aux rois et la paix aux nations. » On com-
(1) Voyez ce que dit à cet égard le marquis de l'errières iui-m&me dans ses Mémoires, t. m, p. 63.
(2) Le successeur de Léopold n'était pas sacré encoi'e : quelques jours plus tard il montait sur le trône d'Autriche sous le nom de François 11. Voyez le ifonifrur des 20 tî 21 avril 1792.
(3) Mémoires tirés des papiers d'un homme d^Élat, t. I, p. 333,
(4) Moniteur du 22 avril. Séance du 20 au soir.
ÏSl HISTOIRE DE ROBESPIERRE
prend maintenant les terreurs, les défaillances de la cour, et comment, en traitant sous main avec un prince contre lequel lui-même avait solennellement demandé au pays de tirer l'épée de la Révolution, le malheureux Louis XVI devait accélérer sa chute et se frayer le chemin de l'échafaud.
Mais la guerre conduite par La Fayette, par ce général appelé en violation de la constitution au commandement d'une armée, voilà ce queRobespierre jugeait souverainement funeste. Placé, illégalement ou non, à la tète de nos troupes, La Fayelte était au moins tenu de rester dans les limites de sa charge, de ne pas quitter son armée, et surtout de ne point se mêler des affaires de l'intérieur, lesquelles n'étaient nullement de sa compétence ; au lieu de cela on le voit, en véritable brouillon, mettre la main à tout, abandonner son poste pour se rendre à Paris,, et là, du ton le plus ridicule, prendre des airs de modérateur, menacer, presque donner des ordres. Il était l'espoir, ia forteresse, l'ancre de salut de ceux qui rêvaient le remaniement de la constitution dans un sens aristocratique, de ceux qu'on appelait le parti des deux chambres, tandis que .Robespierre et ses amis voulaient la constitution, rien que la constitution, mais loyalement, m;às fidèlement interprétée et exécutée. Rêvant le rôle do Monck plutôt que celui de Crom.well, le général en viendra bientôt à parler comme en maître à l'Assemblée nationale. Robespierre le connaissait donc bien et ne se trompait point sur ses intentions quand il le poursuivait avec tant d'acharnem.ent. « Nous verrons, » s'écria- t-il, indigne, le 18 avril aux Jacobins, « si un lâche doit nous conduire à la conquête de la liberté... Plus la Fayette multipliera ses crimes, plus nous le dénoncerons... Combattons toujours avec le^ armes du 1 5 : le caime et la raison. » Et comme à ces paroles la société retentissait d'applaudissements frénétiques, il engagea ses concitoyens à ne pas faire entendre d'acclamations quand il accusait La Fayette. « Ce n'est pas cette société qui le poursuit, )> ajouta-t-il, « c'est l'opinion publique (1). »
(1) Journal des dibat: et delà rovrcocondance de la ^ioclélc des Amis de la Cor.sUlutionf inmii'v) IHO.
LIVr.K vu, COli.MENT f.A (iUKRHK DOil ETUK CONDUITE ISf,
Le lendemain, la question des bustes du général et de Bailly, toujours debout à l'Hùtel-de- Ville, ayant été agitée de nouveau, Robespierre rappela qu'ils avaient été ériges pnr l'ancienne municipalité, dont l'inscription mise au bas du buste du général : A M. le marquis de La Fayette, attestait l'esprit contre-révolutionnaire. Cet hommage avait été le fruit des plus basses intrigues, mais la société n'avait pas à s'en occuper ; c'était aux magistrats municipaux Ix décider s'il leur convenait de s'honorer eux-mêmes en purgeant l'Hôtel-de-Vilie de cet objet d'adulation.
Merlin (deTiiionville) prit la parole après lui ; il expliqua ce qui s'était passé dans la journée à l'Assemblée législative, et se plaignit vivement d'avoir été interrompu au moment oh il avait voulu parler conlre îa guerre, telle du moins qu'on lui semblait vouloir îa faire. Robespierre remonta alors à la tribune, afm de rendre justice au patriotisme de Merlin; puis, après de nouveaux discours de Merlin et de Carra, abordant lui-m.ème la question du jour, il commença par déclarer qu'il était d'avis qu'on occupât les Pays-Bas, Liège, la Flandre, le Brabanî. « La seule chose qui doive nous intéresser, » dit-il ensuite, « ce sont les moyens d'exécuter cette utile entreprise; c'est-à-dire il faut faire dans ce moment, comme je l'ai proposé plusieurs fois, non pas la guerre de la cour et des intrigants dont îa cour se sert, et qui, à leur tour, se servent de la cour, mais la guerre du peuple : il faut que le peuple fraiicnis se lève désormais et s'arme tout entier, soit pour combattre au dehors, soit pour surveiller le despotisme'au dedans. » Un tonnerre d'applaudissements accueillit ces paroles, que la France n'allait pas tarder à réaliser. Certes, coniinuait-il, si cette guerre avait été amenée par une attaque étrangère, sollicitée par le peuple ; si au dedans on n'avait à redouter aucune conspiration, il n'y aurait qu'à laisser le cham.p libre aux généraux et au pouvoir exécutif lui-même ; mais quand la guerre civile était imminente, n'avait-ii pas raison de conseiller au peuple français de s'armer tout entier pour combattre les ennemis du dehors et surveiller ceux du dedans? Il craignait surtout qu'on ne détournât la nation de ses affaires intérieures pour l'occuper uniquement d'objets extérieurs; c^r, il le savait bien, c'était !à une coutume assez habituelle aux gouvernements despotiques; c'est pourquoi il lui semblait plus nécessaire que jamais d'avoir les yeux sur le pouvoir exécutif et les autorités constituées, trop dociles, en générai, aux inspirations des intrigants, des ambitieux, des partisans de l'ancien régime, de tous ceux qui cherchaient dans la Révolution un moyen de s'ennciiir, et qui voyaient dans la guerre et les troubles civils le chemin le plus court pour arriver à leurs fins. Mais cette guerre, dont on
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espérait tirer parti contre la Révolution, il fallait, disait encore Robespierre, la retourner contre les ennemis de la liberté; il fallait surtout s'efforcer de prévenir la guerre civile. A l'énergie et à la fermeté on reconnaîtrait les vrais patriotes. Et semblable à Caton dénonçant César, il demandait ce qu'on ne devait pas craindre en voyant à la tête d'une armée un général attaché à la faction de la cour, persécuteur de ses concitoyens. La Fayette doit être destitué, disait-il en terminant, si l'on veut étouffer dans son germ.e la guerre civile; autrement il ne répondait point de ne pas voir triompher les manœuvres qu'il avait si souvent dénoncées (1).
Dans ce discours, pas un mot, pas une allusion à l'adresse des Girondins; il était bien évidemment dirigé contre les Beaumetz, les Tallcyrand, contre tous ces tartufes de la Révolution, poursuivis avec tant de violence par la Gironde elle-même; mais Condorcet etBrissot ne pouvaient pardonner à Robespierre de prendre si vivement à partie ce La Fayette dont ils avaient si souvent entonné les louanges, et qu'aujourd'hui ils se trouvaient dans la nécessité d'attaquer, sous peine de passer peut-être, aux yeux du peuple, pour ses complices. Timidement d'abord ils essayeront sa défense, pour tàter le terrain, comme ils avaient fait à l'égard de iNarbonne, sur lequel Condorcet, dans sa Chronique, ne tarissait pas en éloges. Nous entendrons tout à l'heure Brissot, dans une violente philippique contre Robespierre, traiter La Fayette d'homme sans importance, sans caractère, incapable de remplir le rôle de prolecteur. Eh bien ! ouvrons les Mémoires de ce même Brissot, et nous y lirons : « Dès longtemps, la conduite de La Fayette à la tète de son armée était suspecte aux yeux des patriotes, et avant qu'il ne se mît en révolte ouverte il était démasqué... Plus de trois mois avant les événements du 20 juin..., La Fayette eût mérité d'être destitué (2). » Or, c'était le 23 avril que Robespierre demandait la destitution du général; il n'avait donc pas tort; et pourtant Condorcet et Brissot lui en faisaient un crime, jugeant sans doute prudent de ménager un homme cher à la haute bourgeoisie dont ils étaient euxmêmes les représentants, et que Brissot attaquera à son tour avec la dernière violence deux mois après, c'est-à-dire précisément quand les prédictions de Robespierre se seront accomplies. •
(1) JournuJ des débats et de la conrsjiondance de la Société des An.i.t de id Conutitution, numéro 181.
(2) Voyez les Mémoires poslliumcs de Brissot, publiés par son tHs. t. III, p. 233 et 23-1.
i.lV[Œ VH. — J\LOi;SlK DKS GIIIONDINS îî>7
On est douloureusement centriste quand on songe aux résultats funestes âe la division de ces hommes, dont l'union eût sans aucun doute assuré immédiatement et à jamais le triomphe de la Révolution, Si les Girondins avaient montré envers Robespierre la même tolérance que leur témoigna celui-ci au début des mémorables discussions sur la guerre, ils n'auraient point compromis dans des personnalités déplorables une cause qu'en définitive ils servaient les uns et les autres; et, sous les auspices de la liberté victorieuse, la question sociale eût pu se résoudre pacifiquement. Mais la jalousie dont ils étaient dévorés perdit tout; car, encore une fois, on a vainement tenté d'intervertir les rôles, ce sont eux qui furent tourmentés par le démon de l'envie; on le nierait vainement. De cela Guadet va nous fournir tout à l'heure des preuves éclatantes et des témoignages irrécusables.
La popularité de Robespierre, avons-nous dit, les offusquait; elle les poursuivait comme un fantôme, et en la voyant contre-balancer, à elle seule, l'immense pouvoir dont ils disposaient alors, ils entraient dans des colères sourdes; le moment n'était pas éloigné oi^i leurs fureurs allaient faire explosion. Elle rayonnait en effet d'un bout de la France à l'autre, celte popularité sur laquelle la calomnie n'avait encore essayé de jeter aucun reflet sanglant, elle grand nom de Robespierre était dans toutes les bouches. Si des différends s'élevaient entre des patrons et des ouvriers, c'était lui surtout qu'on demandait pour arbitre (1). Robespierre, lui écrivait de Caen la société populaire des Amis de la Constitution, « ce nom qui fait ta gloire, ce nom qui porte l'effroi dans l'àme des tyrans, sera le mot d'ordre qui nous ralliera pour les combattre (2). » Dans nombre de salles des séances des sociétés patriotiques son portrait figurait à côté de celui de Mirabeau, et y recevait, suivant un de ses anciens collègues à l'Assemblée constituante et son futur collègue à la Convention, suivant Vadier, qui sera l'un de ses prescripteurs, « y recevait Ihommage journalier des
(1) Pétition de 4,000 ouvriers dans le Journal des débais et de la correspondance de la Société, etc., numéro 182.
(2) Adresse de la société des Amis de la Constitution de Caen, à Robespierre, signée ilenard, président ; Hardy, vice-président ; Victor Feron,Lelarge fils et Beaunier, en date du 7 mars 1792. Voyez-en le texte tout entier dans les Papiers inédits, etc., t. II, p. 117.
amis de la liberté et des admirateurs des grands hommes (1). « Être Vidole du peuple! voilà le grand crime dont les Girondins, levant enfin le masque, vont l'accuser hautement en public. En attendant, presque chaque jour leurs journaux contenaient contre lui les insinuations les plus perfides. Entre tous se distinguait la feuille de Condorcct, la Chronique de Paris; et, le 22 avrii, l'ex-marquis publiait con're les Jacobins, dont !es principaux membres étaient, selon lui, -pendus au roi de Hongrie, ou pour mieux dire à l'empereur d'Autriche, un violent article, dans lequel il osait assurer que les adversaires de la guerre étaient payés par la liste civile. Robespierre n'était pas nommé, il est vrai; mais qui pouvait couler que ces lignes ne s'appliquassent particulièrement à lui? Celte calomnie, d'ailleurs, nous verrons les Girondins la reproduire à satiété contre Rjbespierre pendant les mois de mai et de juin (2). Ds telles insinuations, on le pense bien, ne pouvaient manquer d'être énergiquement relevées, et d'attirer, de la part de certains patriotes, des représailles violentes.
Merlin (de Thionville) apostropha Condorcet en pleine Assemblée législative, comme nous l'apprenons par ces lignes signées de Cuéron, un des députés siégeant sur les bancs de la droite : a Un journaliste, ci-devant littérateur distingué, M. Condorcet, que j'ai déj'a dénoncé à l'opinion publique comme calomniateur, et que M. Merlin lui-m,ême a dénoncé hier à l'Assemblée nationale, dit dans sa feuille d'avant-hier que ceux qui ont voté contre la guerre sont payés par un M. T... Il est bien important que ce M. T... soit connu; je somme M. Condorcet de le nommer en toutes lettres (3). » Le 23 avril, aux Jacobins, ;\!erlin renouvela son attaque contre le rédacteur de la Chronique, l'invita à fournir les preuves de ses assertions et à s'expliquer sans détour sur ceux qui , selon lui, « n'avaient de principes politiques que leur egoïsme. » Dans cette même séance, Brissot et Condorcet furent également l'objet des récriminations les plus vives delà part de Chabot, de Duperret et de Tallien ; ce dernier les traita d'ambitieux, de Cromweils, et proposa à la société de soumettre tous ses membres à un scrutin épuratoire. CoUot-d'Herbois, de son côté, s'en prit au procureur général syndic Rœderer, précédemment dénoncé par un niembre de la société pour avoir dîné chez M. de Jaucourt, député connu pour son ardent
(1) Lettre de Vadier(de Pamiers, "en date du 12 avril 1792). Voyez Papiers inédils. t. III, p. 338.
(2) M. ^lichelet, qui nous montre lîobespieiTC « se répandant en vagues et nombreuses dénonciations » (t. III, p. 396), s'est bien gardé de nous faire part de toutes ses inventions des Girondins et de révéler à ses lecteurs tant d'odieuses perfidies.
(3) Journal de Paris, du 25 avril 1792.
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royalisme. Demander compte à un citoyen de ses relations de table et de salon serait évidemment, en temps ordinaire, la chose la plus absurde du monde; mais à celte époque, où les salons de l'aristocratie étaient le foyer des intrigues et des complots contre-révolutionnaires, il paraissait assçz naturel de suspecter un fonctionnaire important, nommé jadis en raison des preuves de dévouement qu'il avait données à la Révolution, et qu'on voyait maintenant fréquenter des ennemis avoués de cette même Révolution.
Robespierre, qui avait bien quelque droit de se plaindre, demeura complètement étranger à ces dénonciations. Il monta aussi à la tribune, mais pour déclarer qu'en ce qui le concernait il remettait à un autre moment le soin de démasquer les traîtres et les intrigants. Or ceux qu'il avait jusqu'ici considérés comme tels, c'étaient les Feuillants, les membres du directoire de Paris, dont les menées contre-révolutionnaires n'étaient un mystère pour personne; c'étaient les Beaumetz, les La Fayette, les Lameth, et si jamais accusations furent peu vagues et peu ténébreuses, ce furent assurément celles dont il se fit l'organe. « Qu'on n'aille pas dire alors, » poursuivait- il, « que nous divisons les patriotes. C'est la véritable union que demandent les amis de la liberté. » Entre la probité et la perfidie, entre la vertu et le vice, il n'y av^it pas d'alliance possible à ses yeux, et il se réservait de déchirer un jour la voile qui couvrait les plus affreux complots. « Il faut, » disait-il, « que quand le coup sera frappé, il soit décisif; qu'il n'y ait plus dans l'État le parti de la liberté et celui des fripons; il faut que tous ceux qui seront intéressés à la décision de cette grande cause soient présents à la discussion. Je voudrais que la France entière l'entendît, et alors c'en serait fait de tous les intrigants et de tous les ennemis de la constitution. Je voudrais surtout que le chef coupable de toutes les factions y assistât avec toute son armée. Je dirais à ses soldats en leur montrant ma poitrine : Si vous êtes les soldats de La Fayette, frappez; si vous êtes les soldats de la patrie, écoutez-moi; et ce moment serait le dernier de La Fayette. Je n'en dirai pas davantage. J'ai peut-être un peu effrayé : mon intention était d'éveiller les honnêtes gens et de les convaincre qu'ils doivent en ce moment croire que la patrie est exposée aux plus grands dangers. » A la suite de ce discours, il promit à la société de lui présenter un tableau complet des machinations ourdies contre la Révolution, appuyé de pièces justificatives (1). Or qui Robespierre avait-il
(1) Journal (Us débats et de la correspondance de la Sot iilé des Amis de la Constiluliov^ numéro 183.
en vue ici? Évidemment cette faction qu'il avait déjà dénoncée, qui dans la guerre étrangère voyait un moyen d'abattre la Révolution, et non pas ceux de ses adversaires que lui-même avait appelés à diverses reprises des législateurs patriotes. Il n'avait nommé ni Brissot, ni Condorcet; il n'avait pas fait la moindre allusion à leurs personnes, et nul ne le démentit quand quelques jours plus tard, répondant aux injustes agressions de Brissot et de Guadet, il s'exprima ainsi.: « Je n'ai eu aucune espèce de part, ni directement ni indirectement, aux dénonciations faites ici par MM. Collot-d'Herbois, Merlin et Chabot; je les en atteste eux-mêmes; j'en atteste tous ceux qui me connaissent; et, je le jure par la patrie et par la liberté, mon opinion à tout ce qui tient à cet objet est indépendante, isolée ; ma cause ni mes principes ne tiennent à ceux de personne. » xMais les Girondins sentaient bien que, de tous les patriotes qui avaient refusé de s'enrôler sous leur bannière, Robespierre était le seul dont l'influence fût supérieure à la leur, et que, s'ils parvenaient a l'abattre, ils n'auraient désormais aucuns rivaux à redouter. Ils s'attachèrent donc à le rendre responsable de toutes les dissensions dont la société des Jacobins avait été le théâtre, dissensions si souvent provoquées par eux, de toutes les agressions plus ou moins justes dont ils avaient été l'objet, et ce fut à lui, qui jusqu'à ce jour, nous le répétons, s'était montré plein de modération et de convenance envers eux, que Brissot et Guadet s'attaquèrent avec un acharnement sans exemple.
Le 25 avril 1792, Brissot monta a la tribune des Jacobins, armé d'un volumineux discours. Il y resta pendant près de deux heures, et durant tout ce temps ne cessa de s'occuper de lui et de son ami Condorcet, comme s'ils eussent été l'un et l'autre les véritables piliers de la Révolution, les sauveurs de la liberté ! Ce long panégyrique de soimême pouvait paraître au moins étrange de la part d'un homme qui venait reprocher à un adversaire d'assiéger toujours la tribune et de parler sans cesse de lui. Et pourquoi celte interminable justification? Pour répondre à quelques reproches adressés par Tallien, Chabot et Duperrel. Mais alors c'eût été à eux qu'il aurait fallu s'en prendre, et non point diriger toute une philippique ardente, envenimée, contre