‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 53 sur 188 · LIVRE VII. UNE l'AGi: DE L AMI DU PEUPLE · texte numérisé non relu

LIVRE VII. UNE l'AGi: DE L AMI DU PEUPLE

à mes cris d'indignation, de fureur et de désespoir contre les scélérats qui abusoient de la confiance et de la puissance du peuple pour le tromper, le dépouiller, le charger de chaînes et le précipiter dans l'abîme. Apprenez que jamais il ne sortit du sénat un décret attentatoire à la liberté, et que jamais fonctionnaire public ne se permit un attentat contre les foibles et les infortunés sans que je m'empressasse de soulever le peuple contre ces indignes prévaricateurs. Les cris d'alarme et de fureur, que vous prenez pour des paroles en l'air, étoient la plus naïve expression des sentiments dont mon cœur éloit agité ; apprenez que, si j'avois pu compter sur le peuple de la capitale après riiorrible décret contre la garnison de Nancy, j'aurois décimé les barbares députés qui l'avoient rendu. Apprenez qu'après l'instruction du Chàtelet sur les événements des 5 et 6 octobre, j'aurois fait périr dans un bûcher les juges iniques de cet infâme tribunal. Apprenez qu'après le massacre du Champ-de-Mars, si j'avois trouvé deux mille hommes animés des sentimens qui déchiroient mon sein, j'aurois été à leur tète poignarder le général au milieu de ses bataillons de brigands, brûler le despote dans son palais et empaler nos atroces représentans sur leurs sièges, comme je le leur déclarai dans le temps. Robespierre m'écoutoitavec effroi; il pâlit et garda quelque temps le silence. Cette entrevue me confirma dans l'opinion que j'avois toujours eue de lui, qu'il réunissoit aux lumières d'un sage sénateur l'intégrité d'un véritable homme de bien et le zèle d'un vrai patriote, mais qu'il manquoit également et des vues et de l'audace d'un homme d'État (l). »

Assurément on ne saurait trouver rien de plus honorable pour Robespierre que ces pages si nettes, si explicites de Marat. Aussi produisirent-elles un grand effet. Tout homme de bonne foi, après les avoir lues, se trouvait en quelque sorte obligé de condamner les Girondins, ils en gardèrent à l'Ami du peuple une mortelle rancune ; et quand,

(r; UAmi du peuple, journal i^olitique et impartial, par J. P. Marat, etc., miméro 648. Voici comment, de son côté, Eobespierre a raconté cette entrevue : « Au mois de janvier 1792, JIai"at vint me trouver ; jusque-là je u'avois eu avec iui ar.cune espèce de relations directes ni indirectes. La conversation roula sur les affaii-es publiques, dont il me parla avec désespoir; je lui dis, moi, tout ce que les i)atriotes, même les plus ardents, pensoient de lui, à savoir, qu'il avoit mis lui-même im obstacle au bien que poïivoient produire les vérités utiles développées dans ses écrits, en s'obstinant à revenir éternellement sur certaines propositions absurdes et violentes, qui révoltoient les amis de la liberté autant que les partisans de Taristocratie. Il défendit son opinion ; je persistai dans la mienne, et je dois avouer qu'il trouva mes vues politiques tellement étroites que quelque temps après, lorsqu'il eut repris son journal, alors abandonné par lui depuis quelque temps, en rendant compte lui-même de la conversation dont je viens de parler, il écrivit en toutes lettres qu'il m'avoit quitté parfaitement convaincu que je u'avois ni les ^nies ni l'audace d'un homme d'État. » {Réponse de Maximilien Robespierre à l'accusation de Louvet, 4» lettre à ses commettants, p. 148.)

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le jour même où parut cet article, on les entendit à l'Assemblée législative appuyer avec une sorte de fureur, par la bouche de La Source et de Guadet, le décret d'accusation et d'arrestation proposé contre Marat, on put trop justement les soupçonner d'obéir à un sentiment de vengeance personnelle.

Tout à coup, le P'' mai, circule dans Paris une nouvelle fâcheuse : nos troupes venaient d'être battues, ou plutôt de fuir sans combat à la frontière ; et dans des déroutes peu honorables pour nos armes, près de trois cents hommes avaient inutilement perdu la vie. Ce déplorable échec, d'un si mauvais augure pour le début d'une campagne, était, à n'en pas douter, le résultat d'un complot très-noir, suivant la propre expression de Dumouriez (1). L'Assemblée législative et les patriotes s'en montrèrent consternés ; cruel surtout fut le désappointement des Girondins. En effet , depuis six mois, n'avaient-ils pas poussé de toutes leurs forces à la guerre? ne s'étaient-ils pas en quelque sorte portés garants du succès? n'avaient-ils pas dépeint tout le Brabant s'ébranlant, et, à la première apparition de nos troupes, venant se ranger sous le drapeau tricolore? Quelle déception! Et quand Robespierre avait déclaré suspect le corps des officiers en général, se trouvant en cela d'accord avec Dumouriez lui-même (2) ; quand il s'était plaint du mauvais état de nos frontières, de l'organisation défectueuse de nos armées ; quand il avait reproché au ministère de laisser sans armes les gardes nationales pleines d'ardeur, ne l'avait-on pas accusé de pessimisme? n'avait-on pas amèrement blâmé ses défiances si justes? Certes, il eût été absurde de soupçonner les Girondins de complicité avec les traîtres ; mais, à bon droit, on pouvait s'en prendre à leur manque de prévoyance, à leur légèreté. Ils le sentirent bien, et se montrèrent d'autant plus irrités contre les patriotes jadis opposés à la guerre, et en particulier contre Robespierre, dont l'événement s'était chargé si vite de réaliser les prévisions. De colère on les vit

(1) Mémoires de Dumourie:, t. II, p. 236.

(2) Voyez le passage des Mémoires de Dumouriez, où ce général, peu suspect do partialité euvers la Révolution, montre Rocliambean obsédé par les Feuillants dont, en partie, étaient ses officiers généraux, t. II, p. 224.

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