LIVRE VII. KCIIEG A LA FRONTIÈRE
s'unir aux Feuillants pour repousser une députalion du club des Cordeliers qui était venue dénoncer les généraux, et pour décréter d'accusation Marat et Royou, l'ami du peuple et l'ami du roi, oubliant que ce n'était pas à eux, patriotes, à porter la main sur la liberté de la presse, même dans ses écarts. On commence par poursuivre la licence, puis insensiblement on finit par confondre sous ce nom tout ce qui déplaît, et la liberté elle-même se trouve bientôt atteinte. Plus d'une fois, afin de fortifier le pouvoir aux mains de leurs amis, les Girondins se laissèrent aller à certaines capitulations de conscience et à des transactions oii fatalement ils durent se départir de la rigueur des principes.
Le soir, aux Jacobins, il y eut contre le ministère une terrible explosion. Un membre de l'Assemblée législative. Chabot, accusa le ministre de la guerre et Rochambeau d'être les principaux auteurs du désastre, et comme indice de la culpabilité du pouvoir exécutif, Robespierre cita le dénûment d'armes, de munitions et d'habits où s'était trouvé le 81^ régiment. L'officier général Théobald Dillon avait été massacré dans la déroute par ses propres soldats. 11 avait, disait Saint-Huruge d'après un courrier de Valenciennes, conduit son détachement fort de quinze cents hommes devant un bois oij sept mille ennemis étaient embusqués. Dillon n'était pas un traître assurément, mais ses soldats le crurent; et, en dehors de la trahison, il y eut de la part des généraux en chef une impéritie inexplicable dont il fut la victime. Dillon avait péri, et les Feuillants en prirent texte pour déclamer contre l'indiscipline de l'armée; mais combien de soldats étaient tombés dont on ne parlait pas ! L'ennemi , prévenu de l'attaque de nos troupes, les avait attendues avec des forces imposantes à Mons et à Tournai, et quelques hommes égarés, croyant à la trahison de leur chef, Favaient égorgé dans l'aveuglement de la peur. Sans doute c'était là un crime déplorable, mais était-il juste d'en rejeter la responsabilité sur l'armée tout entière (1)? Robespierre ne le crut pas; et quelques jours plus tard, dans le premier numéro de son Défenseur de la Constitution, combattant la sévérité excessive de quelques unes des mesures proposées à l'Assemblée nationale pour assurer la discipline dans l'armée, il écrivait, après avoir rappelé les
(1) C'est cepeuclant ce que fait M. Michelet, lorsqu'il présente si légèrement Robespierre « comme louant les soldats au moment où ils venaient de fuir en massacrant leur chef. » (T. III, p. 43.) Les quelques meurtriers de Dillon furent jugés à Douai, et l'un d'eux, le nommé Yasseur, fut condamné à mort. Cet exemple, devenu nécessaire, est désiré par les soldats, ajoute le Moniteur. (Numéro du 25 mai 1792.) Donc Kobespierre avait bien raison de ne pas vouloir que l'odieux de ce crime rejaillit sur tous les défenseurs de la patrie.
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trahisons et les perfidies auxquelles il attribuait notre échec, et dont Dumouriez ne doutait pas lui-même, on l'a vu : « On oublie tout cela pour présenter les défenseurs de la patrie comme les assassins d'un officier fidèle et patriote; et, dans ce premier désastre, on ne semble apercevoir que la mort de Dillon ; innocent ou coupable, inepte ou perfide, je ne m'oppose pas à ce qu'on pleure son sort; mais moi, mes premières larmes couleront pour la patrie outragée depuis trop longtemps. » Un parent de Dillon, Arthur Dillon, destiné, lui aussi, à une fin tragique, avait voulu intéresser la nation tout entière à la vengeance de son cousin; mais lui, Robespierre, s'émouvait de préférence sur les plébéiens massacrés aux champs de Mons et de Tournai. Faire la guerre du peuple contre la tyrannie, et non celle de la cour, des intrigants et des agioteurs contre le peuple, tel était le but auquel on devait tendre, répétait-il. La guerre entreprise s'était ouverte par un revers; il fallait, selon lui, quelle se terminât par le triomphe de la liberté, ou que le dernier Français eût disparu de la terre. Pour cela, on devait, non pas tuer les prisonniers, mais leur donner dans nos camps des leçons salutaires, les transformer en quelque sorte en défenseurs, en missionnaires de la liberté universelle; pour cela, il était nécessaire de ranimer la confiance de nos soldats , d'exalter l'esprit public et l'amour de la patrie. La Révolution s'était faite contre la noblesse, et la noblesse occupait encore tous les commandements de l'armée, à laquelle il eût fallu des chefs dignes de sa confiance, et non des officiers attachés de cœur à la cour, à l'ancien régime, et toujours prêts, quand l'occasion se présentait, à déserter la cause de la liberté. De là ces procès intentés aux soldats patriotes, et épargnés aux traîtres, lorsque la trahison était réelle, prouvée par toutes les circonstances; de là ces éternelles déclamations contre ce qu'on appelait l'indiscipline de l'armée. L'indiscipline de l'armée ! Ce mot insidieusement répété par l'aristocratie et le machiavélisme, disait-il encore, était-il autre chose qu'une éternelle accusation contre le civisme des soldats citoyens qui avaient commencé la Révolution? Ce simple mot, qu'on n'appliquait jamais aux officiers de l'ancienne caste privilégiée, avait servi à l'immolation de milliers de victimes et à chasser des rangs de l'armée plus de soixante mille soldats, l'effroi du despotisme. Ah 1 ils n'étaient point indisciplinés aux yeux de la cour, ceux dont les mains, à la voix de leurs cliefs, s'étaient trempées dans le sang de leurs concitoyens. « L'indiscipline, dans l'idiome de nos patriciens, » continuait-il, « c'est le crime d'être à la fois soldat et patriote ; c'est le crime d'être autre chose qu'un automate disposé à égorger le peuple et à opprimer la liberté au signal du tyran. Qu'à
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force d'artifices et de terreurs ils parviennent à faire de l'armée le redoutable instrument de la cour ou des projets d'un conspirateur perfide, alors vous entendrez vanter partout son respect pour les lois et son attachement à la discipline. » Nous verrons tout à l'heure comment Robespierre entendait la discipline militaire, laquelle, pensait-il avec raison, ne pouvait être la même chez un peuple libre que chez une nation gouvernée despotiquement.
« Reposez-vous sur le peuple et sur les soldats, » avait dit Brissot dans son discours sur la guerre; et, en rappelant à dessein ces paroles, Robespierre s'étonnait à bon droit qu'on regardât comme un crime le fait de soupçonner la trahison, et surtout qu'on cherchât à couvrir d'un voile mystérieux la trahison des chefs en menaçant des plus terribles supphces les soldats assez perspicaces pour l'apercevoir. Et combien il était dans le vrai quand il disait ; « Les soldats sont éprouvés et fidèles, leur amour pour la patrie est un garant certain qu'ils obéiraient avec transport à des chefs dignes de leur confiance. » On ne les vit pas, en effet, déserter en masse, passer à l'ennemi, aller lui livrer nos plans de défense et le secret de nos forces; ce fut le crime d'un trop grand nombre d'officiers nobles que la Révolution, à l'origine, eut le tort de laisser à la tète de l'armée, malgré Robespierre et Mirabeau. Et si ces officiers émigrèrent, ce ne fut pas pour éviter la persécution, comme on l'a dit trop souvent, il n'y en avait point alors, il n'y avait point de terreur : ils désertèrent comptant sur l'assistance de l'ennemi pour ressaisir leurs privilèges perdus, et anéantir l'égalité et la liberté qu'ils détestaient.
Dans la séance du 1" mai, aux Jacobins, Robespierre avait proposé, comme un des meilleurs moyens possibles de prévenir la trahison, la formation d'une légion patriote, composée de tous les soldats arbitrairement renvoyés de leurs corps pour cause de civisme depuis le commencement de la Révolution, de ces soldats dont il avait porté les plaintes à la tribune de l'Assemblée constituante, et dont le nombre n'était pas, selon lui, inférieur à soixante mille (1). Cette proposition, il la renouvela dans son article sur les moyens de faire utilement la guerre, voulant, dans les circonstances critiques oii l'on se trouvait, la soumettre au jugement de tous les amis du bien public. Il rappela combien ces soldats s'étaient montrés redoutables à la cause des tyrans par leurs lumières et leur patriotisme; c'étaient à ses yeux l'élite, l'avant-garde de l'armée, le rempart inébranlable de cette liberté
(1) Journal des débals et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution, numéro 18Ô.
dont ils avaient été les martyrs. A ces légions immortelles, commandées par un chef pris dans leur sein, il voulait qu'on donnât une solde double, à titre de récompense et d'indemnité, et une médaille portant ces mots : Le patriotisme vengé, voyant là un acte de justice, en même temps qu'un excellent moyen de réveiller l'esprit public et d'enflammer tous les cœurs du saint amour de la liberté.
Mais il était, selon lui, une autre mesure indispensable pour faire utilement la guerre aux ennemis du dehors, c'était de la faire à ceux du dedans, c'est-à-dire à l'intrigue, à l'injustice, à l'aristocratie, à la perfidie ; dans ce cas alors, la guerre pourrait être une sorte de bienfait. Comme elle devait décider de nos intérêts les plus chers, il ne fallait jamais perdre de vue son véritable objet. Il ne s'agissait pas de se repaître du récit de sièges et de combats, ou d'ériger en idoles des officiers et des généraux, on n'avait à considérer partout que l'humanité, la patrie, la liberté. « Français, » disait-il en terminant ses excellentes observations, « combattez et veillez à la fois; veillez dans vos revers, veillez dans vos succès; craignez votre penchant à l'enthousiasme, et mettez-vous en garde contre la gloire même de vos généraux. Sachez découvrir toutes les routes que l'ambition et l'intrigue peuvent se frayer pour parvenir à leur but... Songez à l'ascendant que peuvent usurper au milieu d'une Révolution ceux qui disposent des forces de l'État ; consultez l'expérience des nations, et représentez-vous quelle serait la puissance d'un chef de parti, habile à capter la bienveillance des soldats, si, le peuple étant épuisé, affamé, fatigué, les plus zélés patriotes égorgés, le roi même désertant encore une fois son posîe, au sein des horreurs de la guerre civile, entouré de tous les corps militaires dont on a couvert la surface de l'empire, il se montrait à la France avec l'air d'un libérateur et toute la force des partis réunis contre l'égalité. Veillez, afin qu'il ne s'élève point en France un citoyen assez redoutable pour être un jour le maître ou de vous livrer à là cour pour régner en son nom, ou d'écraser à la fois et le peuple et le monarque pour élever sur leurs ruines communes une tyrannie légale, le pire de tous les despotismes. Voulez-vous vaincre ? soyez paticns et intrépides. Voulez -vous vaincre pour vous-mêmes? soyez réfléchis, fiers, calmes et défiants (1). » Se trompait-il quand il donnait à ses concitoyens de si sages conseils? Sentinelle vigilante de la liberté, il avait l'œil constamment ouvert sur les ambitieux et les despotes, et de quelle pénétration il était doué ! Aussi, lui vivant, ne
(1) Voyez ce remarquable article de RobespieiTe dans le uiiméro 1 du Défenseur de la Constitution, de la la page 16 à la page 36.
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verrons-nous aucun général tenter de s'emparer de la dictature. C'est seulement quand l'intrigue sera maîtresse absolue du pays livré à toutes les convoitises, qu'il sera facile à un général entreprenant et victorieux de mettre le pied sur la gorge de la liberté et de s"emparer des destinées de la France.
Les attentats possibles d'un soldat ambitieux occupèrent toujours l'esprit de Robespierre; c'est pourquoi les conditions d'une armée chez un peuple libre lui paraissaient devoir être, comme nous l'avons dit plus haut, toutes différentes de celles d'une armée chez un peuple soumis à un régime despotique. 11 avait vu avec peine l'Assemblée constituante confier à un comité composé d'officiers généraux et de colonels appartenant à l'ancienne noblesse la rédaction du code militaire d'une nation initiée de la veille seulement aux grands principes de la liberté, comme si dès militaires eussent été seuls capables de comprendre quelque chose aux lois destinées à régir l'armée. D'un comité pareil, disait-il dans un long artick du second numéro de son Défenseur de la Constitution, il n'avait pu sortir qu'un code tout empreint encore des vieux préjugés, et ne présentant pas sur la discipline militaire des idées plus précises et plus justes que dans les pays oi^i l'armée était un instrument passif et servile aux mains d'un tyran. Il ne niait point la nécessité de la discipline, tant s'en faut: «La discipline, » disait-il, œ est l'âme des armées; la discipline supplée au nombre, et le nombre ne peut suppléer à la discipline. Sans la discipline il n'est point d'armée, il n'y a qu'un assemblage d'hommes sans union, sans concert, qui ne peuvent diriger efficacement leurs forces vers un but commun. » Seulement il s'agissait de bien définir le sens de ce mot, de l'éclaircir avec l'attention qu'exigeait le salut de la liberté.
Dans un pays libre, le soldat devait être, selon Robespierre, homme et citoyen à la fois. L'obéissance aux lois particulières de ses fonctions, la fidélité à remplir les devoirs du service militaire, voilà ce qui constituait la discipline; et, par une conséquence nécessaire, l'autorité des chefs était circonscrite dans les mêmes hmites. Ainsi, d'une part, si le soldat manquait à l'appel, à la revue, à quelque exercice, s'il désertait son poste ou refusait d'obéir à des ordres dérivant du service militaire,
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il violait la discipline et méritait d'être puni; d'autre part, l'officier dépassait les bornes de son autorité s'il s'avisait de vouloir lui défendre de visiter ses amis, de fréquenter des sociétés autorisées par la loi, ou se mêler de sa correspondance et de ses lectures. Obéir comme soldat aux chefs militaires revêtus de l'autorité légale; comme homme, user des droits garantis à tout citoyen, telle était la seule règle admissible dans un pays gouverné librement. De là, Robespierre concluait qu'on pouvait très-facilement appliquer les principes de la justice dans la répression des crimes ou délits commis par les citoyens armés pour la défense de la patrie. Un de ces représentants, si improprement décorés du nom de modérés, le député Dumolard, venait de proposer à l'Assemblée législative de permettre aux généraux de faire des règlements emportant la peine de mort (1). Aux yeux de Robespierre, au contraire, tout excès de sévérité dans les peines était un crime social; toute forme arbitraire et tyrannique dans les jugements était un attentat contre la liberté publique et individuelle. Que penser d'une loi qui remettrait à un général le droit de vie et de mort sur ses soldats? Ne serait-ce pas courber l'armée sous la servitude la plus complète, et était-il possible de trouver un moyen plus expéditif d'immoler la liberté au despotisme militaire? Pourquoi donc une confiance si absolue envers les généraux, et tant de défiance à l'égard des soldats? « Craindrait-on toujours la révolte des gouvernés, et jamais l'égoïsme et l'ambition des gouvernants? »
Ah! ce que Robespierre ne voulait à aucun prix, c'était que le soldat fût absorbé tout entier par l'officier; qu'on le transformât en automate, en simple machine à meurtre, bonne à relever la tyrannie et l'aristocratie sur les ruines de la liberté naissante. On avait été chercher chez les Romains et chez quelques autres peuples de l'antiquité des exemples de sévérité de discipline ; mais est-ce qu'à Rome et à Sparte, au beau temps de la liberté, le pouvoir des généraux s'étendait au delà des bornes du service militaire proprement dit? Pour lui, en se résumant, il voyait deux espèces de discipline : « L'une, » disait-il, « est le pouvoir absolu des chefs sur toutes les actions et sur la personne du soldat; l'autre est leur autorité légitime, circonscrite dans tout ce qui touche au service miUtaire. La première est fondée sur les préjugés et sur la servitude ; la seconde est puisée dans la nature même des choses et dans la raison. La première fait des militaires autant de serfs destinés à seconder aveuglément les caprices d'un homme; l'autre en fait les serviteurs dociles de la patrie et de la loi; elle les laisse hom-
(j) Voyez le }[oniteur tlu 13 mai 1792.