I.IVIŒ VU. TERRIBLE REPONSE A BRISSOT KT AMRES
qui divisaient les assemblées représentatives en côté droit et côté gauche, pour déserter plus aisément la cause populaire sur les bancs oi!i d'abord ils avaient paru la défendre ; qui partout répandaient l'imposture et calomniaient sans cesse les patriotes que l'or n'avait pu corrompre, et que l'ambilicn n'avait point égarés; qui, enfin, aux faveurs du pouvoir exécutif, voulaient allier la bienveillance du peuple. Il lui en coûtait, disait-il, d'attaquer des individus dont il aurait mieux aimé ne pas parler; mais comment dévoiler les factions sans nommer Clodius , ou Pison, ou César ? Une autre raison lui rendait plus désagréable encore cette tâche déjà pénible, et à cet égard il s'expliquait en ces termes : « Diffamé déjà moi-même d'une manière aussi atroce qu'indécente par les mêmes hommes dont je vais parler, on pourroit attribuer à un sentiment personnel, ou même au désir naturel de punir la calomnie, une démarche que m'inspire l'amour de la patrie et de la liberté; mais deux circonstances me rassurent contre ce soupçon : la première, c'est qu'ils ne se sont permis contre moi cette diffamation qu'au moment oii j'avois déjà commencé à combattre leur système, et dans l'intention d'affoiblir le poids de mes raisons; la seconde, c'est l'intérêt évident ■du salut public qui me défend de me taire, et la nature même des témoins qui attesteront tout ce que je vais dire. Ce,- témoins seront les hommes mêmes que j'accuserai; mes preuves seront leurs propres œuvres. Quel fonctionnaire public, quel mandataire du peuple pourroit se plaindre de ce qu'on l'oppose à lui-même, et de ce qu'on le juge par ses actions? Sont-elles bonnes? elles l'honorent; sont- elles mauvaises? les publier est le devoir de tout citoyen, c'est la seule sauvegarde de la liberté. Quels despotes seroient ceux qui, dépositaires des grands intérêts de la nation, ne devant aucun compte de leur conduite politique aux tribunaux de la loi, prétendroient encore au privilège de se soustraire au tribunal de l'opinion publique ! »
Puis, déchirant les voiles, il nommait comme les chefs les plus connus de la faction à laquelle il prétendait arracher son masque de civisme, Brissot et Condorcet, à qui il donnait pour lieutenants les principaux députés de la Gironde, Guadet, Gensonné et Vergniaud. Après leur avoir rendu grâces, au nom de l'humanité, d'avoir soutenu avec lui les droits des hommes de couleur, il leur reprochait d'avoir abandonné les gardes-françaises, ces premiers défenseurs de la liberté, et tous ces soldats patriotes persécutés par Narbonne ; de ne pas s'être opposés à la révocation du décret par lequel avaient été amnistiés tous les habitants d'Avignon compromis dans les événements déplorables dont cette ville avait été le théâtre, et d'avoir permis par là au pouvoir exécutif d'établir des catégories de coupables, selon ses
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préférences et ses rancunes. Il leur reprochait de n'avoir pas pris en main la cause des Marseillais, « les sauveurs du Midi, les plus fermes soutiens de la Révolution »j dont les commissaires, au nombre desquels était Rébecqui, s'étaient vus en butte à toutes les calomnies au sein même de l'Assemblée nationale; de n'avoir jamais plaidé en faveur du patriotisme et de l'innocence opprimés; d'avoir remplacé les anciens ministres par leurs amis, et de distribuer publiquement tous les emplois à. leurs créatures, au mépris de la loi constitutionnelle qui interdisait aux mandataires du peuple d'aspirer aux libéralités du pouvoir exécutif. Sans doute on pouvait habiter sur les rives du Pactole sans être tenté d'y puiser ; mais, poursuivait Robespierre, les représentants de la nation doivent être inaccessibles au soupçon, pour le moins autant que la femme de César. 11 leur reprochait de s'être presque constamment montrés les défenseurs obstinés de La Fayette et de Narbonne, et rappelait, à ce sujet, les conférences secrètes tenues entre le premier et les députés de la Gironde, conférences dont nous avons parlé plus haut; il leur reprochait enfin d'avoir mis tout en œuvre pour corrompre les sociétés patriotiques et transformer en instruments d'intrigue et de faction a ces canaux nécessaires de l'instruction publique »; d'avoir érigé des écrits en crimes de lèse-nation, et de n'avoir pas rougi, sacrifiant à une lâche vengeance le bon sens, la justice, la liberté civile et politique, d'être à la fois accusateurs, juges et parties; d'avoir appuyé le système honteux et corrupteur des dépenses secrètes en faisant donner six millions aux ministres et quinze cent mille livres- aux généraux avec dispense d'en rendre compte. Et à propos des généraux, il écrivait ces lignes qu'on ne saurait trop méditer : « N'est-ce pas vous qui avez voulu qu'on les investît du pouvoir arbitraire de vie et de mort, et du droit de faire des lois pour l'armée? Ignorez-vous que ce sont ceux qui disposent de la force armée qui fixent le sort des révolutions? Ignorez-vous quel est l'ascendant que des généraux habiles et victorieux peuvent prendre sur leurs soldats? Existe-t-il en France aujourd'hui une puissance égale de fait à celle dont les vôtres sont revêtus? L'histoire des autres peuples, l'expérience de la foiblesse et des passions des hommes, ne devroitelle pas vous éclairer sur des dangers si pressans? Le plus redoutable ennemi de la liberté des peuples, et surtout de la nôtre, c'est le despotisme militaire ; et vous l'avez remis entre les mains de nos patriciens, dansceUes du plus adroit, du plus ambitieux de tous! La constitution, l'Assemblée nationale, vous-mêmes, vous avez tout livré, en quelque sorte, à sa merci; attendez, et vous verrez si vous pourrez opposer une digue à ce torrent que vous vous plaisez à grossir. Veuille
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au moins la Providence nous défendre encore contre lui el contre nous-mêmes! Puissiez-vous vous-mêmes changer de principes et vous hâter de prévenir les maux que vous nous avez préparés! A ce prix, je consens à voug louer. » Votre patriotisme n'a été ni vrai, ni soutenu, leur disait-il en terminant; et, dans un résumé rapide, il les accusait en définitive d'obéir à un intérêt de parti, et, sans chercher à savoir g'ils servaient la cour ou toute autre faction, de n'être point les amis sincères de la Révolution (1 ).
Certes, à côté de vérités frappantes, il y avait dans ce volumineux réquisitoire plus d'une injustice regrettable, comme lorsque Robespierre insinuait que la dénonciation contre le comité autrichien pouvait bien avoir été concertée avec les ennemis de la Révolution. Sans doute il aurait mieux valu que, calme et stoïque, il eût dédaigné les attaques furieuses dont sa personne était l'objet depuis deux mois, qu'il n'eût point ramassé l'arme avec laquelle ses adversaires s'efforçaient de le tuer ; mais diffamé sans cesse, sans relâche, est-il permis de s'étonner que la patience lui ait manqué? Où donc estil le sage, l'homme impeccable, pétri de miel onctueux, qui, à certains moments et devant certaines provocations, ne sente le sang lui monter à la tête, et ne refoule dans son cœur sa modération native et ses instincts débonnaires (2)?
(1) Yo}"ez ce long et remarquable article dans le numéro 3 du Défenseur de la Couslitiition, de la page 113 à la page 119. Il a été reproduit daus l'Histoire parlementaire, t. XIY, p. 397 et suiv. Ce troisième numéro du journal de Robespierre contient, en outre, un article sur la séance permanente de l'Assemblée, une lettre de Metz, en date du 25 mai, sur les manœuvres de quelques officiers supérieurs, et un certain nombre de décrets de l'Assemblée.
(2) M. jNIiclielet fait iiue étrange confusion entre le discours pi-ononcé le 27 mai aux Jacobins par Robespierre, au sujet des affiliations, et l'important article du Défenseur de la Constitution, du 31 mai (Hist. de la Révolut., t. III, p. 414). Naturellement, il se montre à l'égard de Robespierre d'une excessive sévérité. Quant aux Girondins, ou plutôt quant « aux enf:\nts perdus de la Gironde, » tels que Girey-Dupré, Louvet, car M. Micheleta soin de mettre les chefs, les véritables calomniateurs hors de cause, ils insinuaient malicieusement, perfidement, que ce Caton n'était pas net, et encore, suivant il. Michelet, leur en fournissait-il l'occasion (t. III, p, 449). Ainsi donc, depuis deux mois, il n'est sortes de calomnies dégoûtantes que Brissot et Condorcet ne répandent contre Robespierre; ils le présentent comme payé par la liste civile, comme appartenant au comité autrichien, mais .c'est malice„ petite perfidie. Quant à Robespierre qui, poussé à bout, s'avise iin beau jour de se défendre et de rendre coup pour coup, on nous le montre « se retournant dans son fiel. » 0 justice des hommes ! Brissot et Condorcet n'étaient pas les enfants perdus de la Gironde ; eh bien! c'est à eux que revient la responsabilité de tant de calomnies sans nom; et Robespierre avait bien raison, dédaignant les exécuteurs subalternes, de s'en prendre à la tête, aux cliefs de file.
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Brissot écumant, hors de lui, répondit, en dénaturant, avec une mauvaise foi qui lui était familière, la pensée de son adversaire. Robespierre lui avait reproché de n'avoir pas, en dénonçant Montmorin et Bertrand, incriminé « des personnages plus importants, un chef de parti redoutable, » c'est-à-dire La Fayette, dont les Girondins ne s'étaient pas encore violemment séparés : Brissot, s'arrétant au miheu de la phrase, feignit de croire qu'il s'agissait ici du roi et de la reine, auxquels Robespierre n'avait nullement songé, et il l'avertit gravement que la logique ordinaire de ses dénonciations ne serait admise ni à l'Assemblée nationale ni dans aucun tribunal (1). Brissot parlant de logique en matière de dénonciation ! cela pouvait prêter à rire.
Renforcés d'une nouvelle feuille, la Sentinelle, journal-affiche rédigé par Louvet aux frais du ministre de l'intérieur, et dont plusieurs numéros se tirèrent à plus de vingt mille exemplaires (2), le Patriote françois et la Chronique de Paris rivalisèrent de haine, firent assaut de calomnies contre Robespierre, le dénoncèrent comme un transfuge, nous dirons bientôt pourquoi. A la séance du 30 mai, aux Jacobins, le maréchal de Rochambea-u, qui, à la suite des échecs de Mons et de Tournai, avait cru devoir donner sa démission, étant venu à ce sujet fournir en personne des explications à la société des Amis de la Constitution dont il était membre, et ayant accusé les ministres d'être les principaux auteurs du désastre, plusieurs de ses collègues demandèrent sa radiation en se fondant sur ce qu'il avait déserté son poste en présence de l'ennemi. Robespierre montra plus de mesure. Selon lui, il était difficile à la société de se prononcer, les faits n'étant pas assez connus, et trop peu d'impartialité présidant à ses délibérations. Au surplus, il se disait encore moins porté h accuser les ministres actuels, parce qu'il n'était pas dans ses principes d'accorder aux ministres des éloges outrés ou de les blâmer sans sujet. Il disculpait ensuite les soldats du reproche d'insubordination lancé contre eux par le maréciial. Loin de là, prétendait-il, ils sont tout disposés à verser leur sang pour
(1) Patriote fiançois, numéros 1031 et 1032.
(2) Toyez les Mémoires de Louvet, p. 42.
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la patrie, prophétisant ainsi, aux applaudissements de tous, la grandeur des armées immortelles de la Révolution. C'était aux ministres à rassurer le peuple inquiet, à prouver qu'ils n'étaient pas attachés à tel général, mais à la nation, car la seule chose à craindre, à son avis, c'était le despotisme militaire. Doppet lui reprocha très-injustement d'avoir fait le procès aux ministres plutôt qu'à Rochamheau. « U n'y a qu'un esclave des ministres qui puisse tenir un pareil langage, » répliqua-l-il rudement. Après d'assez vifs débats dans lesquels Héal, Baumier et Hyon prirent tour à tour la parole contre le maréchal, un membre obscur, nommé Délayant, défendit Rochamheau, en disant que certaines personnes, après avoir donné leur démission, n'en étaient pas moins restées au sein de la société, en conservant son estime. A cette allusion directe, Robespierre remonta a la tribune, et, en quelques paroles vivement applaudies, il établit la différence existant entre l'abandon d'une place périlleuse et l'abandon d'une fonction tranquille et lucrative comme celle dont il s'était démis pour courir à un poste pénible et dangereux, et mériter davantage l'estime et la confiance de ses concitoyens (1). Il ne s'était point mépris sur les auteurs de cette allusion blessante; mais, n'eût-il pas senti d'où le coup était parti, les journaux girondins eussent pris soin de l'en avertir. La radiation de Rochambeau ayant été prononcée, la feuille de Condorcet publia que Robespierre méritait le même traitement (2), et celle de Brissot, trouvant faible la jusiificalion du maréchal, lui aurait conseillé de dire, pour excuse, qu'il n'avait donné sa démission qu'afin d'entreprendre un journal (3).
En lisant de pareilles inepties, ne semble-t-il pas que les ennemis de Robespierre aient été frappés de vertige? Si, pour conserver le gage de l'État, le glorieux révolutionnaire s'avise de regarder comme funeste l'aliénation des forêts nationales convoitées par les spéculateurs, les Girondins ne manquent pas d'insinuer que le comité autrichien et les héros de Coblentz regardent ces forêts comme une poire pour la soif, et que cinquante millions d'impositions de plus pèseront sur le peuple, si elles ne sont pas vendues (/i). Robespierre se permet-il de prévenir la société des Amis de la Constitution que des libelles concertés avec des étrangers sont distribués au milieu d'elle, il est mensongèrement dénoncé par le Patriote françois, comme s'étant opposé à ce que la
(1) Journal (hs débats et de la coi-respiDidaiice de la Société des Amis de l-t ConsUtution, numéro 205.
(2) Chronique de Paris, du 3 juin 1792.
(3) Patriote françois, numéro 1028 (du 3 juin).
(4) Ibid., numéro 1032.
société de Paris écrivît aux sociétés de Londres et de Manchester, et comme ayant, de connivence en quelque sorte avec le comité autrichien, insulté leurs envoyés (1) ; et cependant, personne ne l'ignorait, c'était lui-même qui s'était chargé de la présentation des délégués de la société constitutionnelle de Manchester, présentation à la suite de laquelle cette société avait été affiliée à celle des Amis de la Constitution (2).
Un député de la droite, du nom de Ribes, avait proposé à l'Assemblée législative de décréter d'accusation Louis-Philippe d'Orléans, Dumouriez et Bonne-Carrère, comme chefs de la faction désignée aux Jacobins par Robespierre; le journal de Brissot eut soin de faire remarquer que ce dernier avait été cité avec éloge par le député Ribes, « ce champion du comité autrichien, » dit-il, mais il se garda bien d'ajouter que dès le surlendemain, 6 juin, Robespierre avait déclaré à la tribune de la société que, s'il était un moyen de détruire les bruits absurdes répandus sur la prétendue faction d'Orléans, c'était sans doute le discours de M. Ribes (3). 11 s'était exprimé ainsi après un long discours de Sillery, dans lequel le miari de madame de Genlis avait tracé le panégyrique de son ami l'ex-duc d'Orléans, et s'était efforcé de prouver l'attachement de ce prince à la cause de la Révolution. Sillery ayant demandé à Robespierre la permission de citer ses paroles, comme une sorte de garantie à la suite du discours qu'il avait prononcé luimême et qu'il se proposait d'imprimer, Maximihen accueillit assez mal cette demande, ne comprenant pas qu'on réclamât de lui l'attestation de la non-existence d'une faction chimérique ou réelle. Il avait exprimé son sentiment, selon sa conscience et ses lumières, d'après des conjectures et des raisonnements qui étaient au pouvoir de chacun ; mais, étranger à toute espèce de faction, il ne voulait pas, disait-il, mêler son nom avec les noms mêmes de ceux à qui, sans absurdité, on ne pouvait supposer des projets factieux. Il terminait en engageant la société à ne pas s'occuper de ces sortes d'affaires particulières, et k écarter avec soin les manœuvres des flagorneurs et des intrigants. Les Jacobins passèrent à Tordre du jour, en applaudissant à ce rude langage.
Le lendemain paraissaient dans le numéro k du Défenseur de la Cons-
(1) Voyez le numéi'o 202 du Journal des débats et de la coiTCspomlauve, etc., combiné avec le iiuméro 1032 du Patriote françois.
(2) Journal des débats et de la corresimndance de la Société des Amis de la Conslilutioii, numéro 177.
(3) \oyezle Patriote françois, numéro 1032, et le Journal des débats et de la correspondance, etc., numéro 208.