I.IVr.K VII. — lUUHATION CROISSANT
par les directoires de département, lorsqu'elle serait réclamée par vingt citoyens actifs d'un même canton (1). Il était difficile d'aller plus loin dans la rigueur. Quoi! il suffisait du caprice de vingt personnes, sans autre motif, pour obtenir la déportation d'un citoyen !
Le lendemain, sur la motion de Carnot jeune, l'Assemblée se déclarait en permanence, comme aux jours des grands périls. Robespierre n'avait donc pas eu tort de dénoncer depuis un mois l'existence d'une conspiration sourde contre la liberté et les manœuvres des ennemis de la Révolution dans toute l'étendue du pays, combinées avec la guerre extérieure. Le 29, l'Assemblée législative prononçait le licenciement de la garde du roi, à la formation de laquelle, un an auparavant, Robespierre s'était si vivement opposé, et qui se composait en grande partie, comme nous l'apprend Dumouriez, d'officiers ayant quitté leurs régiments pour refus de serment à la constitution, et de coupe-jarrets et de chevaliers d'industrie recrutés dans tout Paris (2). En même temÇs le commandant de cette garde, M. de Cossé-Brissac, était décrété d'accusation. Le 30, vers six heures du soir, paraissait à la barre une députation des citoyens de la section des Lombards, dont l'orateur, — c'était Louvet, — réclama impétueusement la permanence des sections et d'énergiques mesures contre les conspirateurs, afin d'empêcher qu'un jour, dit-il, on ne fût réduit « à l'affreuse nécessité de faire ruisseler dans les rues de la capitale le sang des rebelles.... Prévenez une catastrophe sanglante qui, faute de précaution, deviendrait tôt ou tard inévitable (3).,. » Ne sent-on pas déjà dans ces paroles sombres passer le souffle avantcoureur de la Terreur? Eh bien! l'homme inconsistant qui les prononça ne craindra pas de reprocher un peu plus tard à Robespierre d'avoir consenti à être à son tour l'organe d'une section et de la commune de Paris auprès de l'Assemblée souveraine. Et pourtant combien plus modéré se montrera le second dans sa fermeté énergique ! Robespierre assistait, étonné, au spectacle des événements qui se déroulaient sous ses yeux. Comment ! après lui avoir fait un crime d'être trop soupçonneux, d'accuser vaguement, de voir partout des complots, Brissot et ses amis venaient, sans plus de preuves, traduire la contrerévolution à la barre du pays! Cela certes avait droit de le surprendre; aussi, en jetant un coup d'œil sur la séance permanente de l'Assemblée nationale, se bornait-il, après avoir donné son approbation aux décrets
(1) Yoj'ez ce décret en xrx articles, précédé du rapport de Français (de Nantes) iansV Histoire parlementaire de la Révolution, par MM. Bûchez et Roux, t. XIV, p. 247.
(2) Mémoires de Dumouriez, t. Il, p. 167.
(3) Voyez le discours de Louvet dans le Moniteiir du 1" juin 1792.
261 HISTOlIli; DE ROBESPIEF.r.E
motivés par une impérieuse nécessité, à former des vœux pour le bonheur et la liberté de son pays (1).
Que dans un intérêt contraire a tous les principes de la Révolution la cour correspondît secrètement avec les puissances étrangères; que Mallet du Pan, de Breteuil, Montmorin et Bertrand de Moleville fussent les agents d'un concert avec l'Autriche, d'une intrigue coupable, c'est chose avérée aujourd'hui, nullement discutable (2). Brissot n'avait donc pas tort de d^oncer hautement la conduite du roi et celle de ses conseillers intimes. Mais où la passion l'emporta au delà de toutes les bornes, ce fut quand il ne craignit pas, mêlant les rancunes particulières à l'intérêt du pays qui seul aurait dû l'occuper, de répéter à la tribune de l'Assemblée nationale les absurdes accusations dont son journal et celui de Condorcet se faisaient chaque jour les échos à l'égard de Robespierre. 11 ne le nommait pas, mais il le désignait assez clairement quand il disait qu'on avait reconnu l'existence du comité autrichien dans lés événements qui avaient récemment affligé la France, dans cette opposition d'uN certain parti à la guerre offensive contre l'Autriche. Le journal de Prudhomme, son récent allié, n'y put tenir; il lui reprocha, dans les termes les plus amers, d'avoir été de mauvaise foi en écrivant ces lignes oh tout était perfide, méchant, calomnieux, où chaque mot, chaque lettre désignait un homme hors de son sang-froid. Brissot accusait ce certain parti, qu'il détestait beaucoup plus que celui de Coblentz, de s'être opposé à la guerre parce qu'elle était dirigée contre l'Autriche. Ici éclatait de la façon la plus manifeste la déloyauté de Brissot, car, — on ne l'a pas oublié, — à l'origine, lui et ses amis se contentaient de demander avec Narbonne une guerre restreinte contre les petits princes d'Allemagne et les émigrés, tandis que Robespierre, montrant Coblentz à Paris, où Brissot maintenant commençait de l'apercevoir également, voulait d'une guerre formidable des peuples contre les rois, mais seulement dans le cas où les despotes étrangers oseraient provoquer la France.
(1) Dcfenspur de la Cousiitution, numéro 3, p. 152.
(2) Voyez les Mémoires et correspondance de Mallet du Pan, t. I, cli. xii^ et les .1/ ■moires de Bertrand de Moleville, t. II, ch. XXiv de l'éd. de 1797.
LIVIU': VII. IL FAIT SLSI'KNDIiE LKS AFFILIATIONS 2G5
Brissot reconnaissait encore l'existence du comité autrichien dans la lenteur des préparatifs de guerre; or une des principales raisons alléguées par Robespierre, lorsqu'il s'opposait à la guerre offensive, c'était précisément ce défaut de préparatifs, et l'événement venait de prouver combien ses craintes étaient fondées. « Escobar! » ne pouvait s'empêcher de dire à Brissot le rédacteur des Révolutions de Paris, « il n'y a plus à douter ici de votre friponnerie, et nous vous prenons la main dans le sac. » Et, revenu à ses premiers sentiments envers Robespierre, le journal de Prudhomme reprochait aigrement au parti de la Gironde de chercher à rendre odieux les patriotes intacts de la Révolution, afin d'élever un système d'aristocratie et de richesses sur les débris de la constitution et de l'égalité (1). «Ils parlent d'union et de concorde, » s'était récemment écrié, en s' expliquant sur Brissot, Condorcet et leurs amis, un homme qui s'entendait bien en calomnies, « ils parlent d'union et de concorde, eux qui n'ont jamais calomnié avec tant de fureur que depuis que leurs calomnies ont perdu leur effet (2). »
Maintenant est-il possible à un homme sincère, impartial, désintéressé, de s'étonner que Robespierre , après avoir été diffamé avec tant d'acharnement et déchiré d'une manière si sanglante, ait senti tressaillir en lui des désirs de vengeance, ait dépassé lui-même, dans la riposte, la juste mesure? Dès le 27 mai, il proposait à la société des Jacobins de suspendre les affiliations jusqu'à nouvel ordre, se fondant sur ce que, depuis quelque temps, certaines sociétés affiliées étaient devenues entre les mains de, plusieurs personnes un moyen d'égarer l'opinion publique. Chaque jour, en effet, on affiliait une multitude de sociétés, dressées, c'est le mot, par le comité de correspondance de la société-mère, et toutes remplies, par conséquent, des passions girondines. Il s'ensuivait que la majorité des Jacobins ne se trouvait nullement en communion d'idées et de sentiments avec des sociétés obéissant au mot d'ordre d'une minorité dont presque tous les membres avaient reçu des faveurs ministérielles. Aussi Robespierre put -il dire en face à ses adversaires, sans qu'aucun d'eux osât lui répondre sur ce point : « Je conçois bien que des hommes qui viennent dans une société sans en retirer d'autre fruit que des persécutions, je conçois bien, dis-je, que la chose publique les occupe. Mais lorsque je vois des membres de comités parvenir tout à coup à des emplois lucratifs, je ne vois plus en eux que des ambitieux qui ne cherchent qu'à se séparer
(1) Voyez le numéro 150 des Révolutions de Paris, où se trouve un examen trésapprofoudi des discours de Gensonné et de Brissot, p. 347 et suiv.
(2) Supplément au JourHoi rf« Par/s du 12 mai 1792. Article intitulé: De h guerri-. et des ministres, et signé de Lacretelle jeune.
Q66 HISTOIRE DE KOBESPIERRE
du peuple. Eh bien! qu'est-il arrivé? Des membres qui composaient le comité de correspondance, il en est à peine six qui aient échappé aux places; et le patriotisme payé m'est toujours suspect. (Applaudissements.) Je vois que ceux qui l'ont composé ont toujours rédigé et présenté les adresses, ont toujours eu entre les mains tous les moyens de capter les suffrages en leur faveur. Et l'on veut que je ne croie pas à leurs mauvaises intentions! Non, ils ne parviendront pas à m'en imposer. » La proposition, vainement combattue par La Source, fut votée au milieu des acclamations (1). Brissot ressentit vivement le coup, et son compère, Girey-Dupré, ne manqua pas, dans le Patriote, de présenter la motion adoptée comme ayant été faite en quelque sorte à l'instigation du comité autrichien (2).
A bout de patience, le cœur ulcéré, Robespierre lança, dans son numéro du 31 mai, un réquisitoire terrible contre ses adversaires. Il faut lire entièrement Larticle intitulé Considérations sur l'une des principales causes de nos maux, pour se convaincre une fois de plus de la perspicacité de son esprit et de la profondeur de ses vues. Il n'est guère de morceau plus fortement pensé, plus vigoureusement écrit. « La reine du monde, c'est l'intrigue, » s'écrie-t-il en commençant; et tout de suite il nous montre comme les éléments éternels dont se composent la servitude et la misère du genre humain, d'une part l'ignorance, les préjugés, la crédulité imbécile, et de l'autre la perfidie, tous les vices et quelques talents. La Révolution! elle eût été terminée presque aussitôt que commencée, si, fidèle à ses serments, la cour eût fait exécuter loyalement les lois nouvelles et secondé franchement l'esprit public, au lieu de semer partout la division et l'intrigue en empruntant les formes et le langage de la constitution, comme jadis les premiers tyrans de l'empire romain avaient conservé les noms des anciennes magistratures pour familiariser la postérité des Caton et des Brutus avec le monstre du despotisme. Dès lors, continuait-il, les intrigants qui ne cherchaient dans la Révolution qu'un moyen de puissance et de fortune s'étaient mis hypocritement à son service. Impossible de tracer de tous les charlatans politiques une peinture plus saisissante et plus vraie. Les plus dangereux, à ses yeux, n'étaient pas ceux qui défendaient ouvertement les maximes du despotisme, comme les Cazalès et les Maury, mais ceux qui, étalant de beaux principes, endormaient le peuple en combattant ses ennemis sur des points de médiocre importance pour s'accorder avec eux dans les occasions décisives;
(1) Journa} des débals et de lu correspondance de la Société des Amis de la Constitution^ ■numéro 202.
(2) Patriote français au 7 juin 1792.