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tion d'un peuple qui passe subitement de la servitude à la liberté^ à laquelle ne l'ont formé ni ses mœurs ni ses habitudes! Avec quelle vigueur d'expression il flétrit ces hommes vils, toujours à la piste des occasions de s'enrichir à force de bassesses et de fourberies, et qui, au moment oi!i la liberté semble vouloir s'épanouir et rayonner sous l'empire d'une constitution nouvelle, se liguent pour le rétablissement du pouvoir absolu 1 Ce serait à désespérer de la cause de la liberté, poursuivait Robespierre, si l'on jugeait de l'humanité par la tourbe des intrigants et des hommes corrompus; mais la masse du peuple était bonne, et entre ce peuple et ses oppresseurs tout-puissants, il prenait l'univers pour arbitre. Il nous faudrait, si l'espace ne nous manquait pas, citer tout entier ce magnifique morceau oi^i Robespierre expose parfaitement sa théorie de l'égalité, et prouve l'obligation imposée à la société d'assurer à tous ses membres l'existence par le travail. « Xe les a-t-on pas vus, » s'écrie-t-il en pariant des adversaires de la liberté, « ne les a-t-on pas vus, dès le commencement de cette Révolution, chercher à effrayer tous les riches par l'idée d'une loi agraire, absurde épouvantail présenté à des hommes stupides par des hommes pervers? Plus l'expérience a démenti cette extravagante imposture, plus ils se sont obstinés à la reproduire, comme si les défendeurs de la liberté étoient des insensés capables de concevoir un projet également dangereux, injuste et impraticable; comme s'ils ignoroient que l'égalité d3s biens est essentiellement impossible dans la société civile , qu'elle suppose nécessairement la communauté qui est encore plus visiblement chimérique parmi nous ; comme s'il étoit un seul homme doué de quelque industrie dont l'intérêt personnel ne fût pas contrarié par ce projet extravagant. Nous voulons l'égalité des droits, parce que, sans elle, il n'est ni liberté, ni bonheur social; quant à la fortune, dès qu'une fois la société a rempli l'obligation d'assurer à ses membres le nécessaire et la subsistance par le travail, ce ne sont pas les amis de la liberté qui la désirent : Aristide n'auroit point envié les trésors de Crassus. Il est pour les âmes pures et élevées des biens plus précieux que ceux-là. »
Puis, s'adressant enfin à ses ennemis impitoyables, sans d'ailleurs prononcer leurs noms, il les somme fièrement de comparer leur vie publique à la sienne. L'avait-on vu, comme ses lâches calomniateurs, suivre les roules au bout desquelles étaient la richesse et le pouvoir? Ne s'en était-il pas au contraire éloigné soigneusement? Ne s'était-il pas fermé lui-même les portes de la seconde législature? Et quand ses adversaires possédaient tout, aspiraient à tout, n'avail-il pas renoncé à tout, lui, excepté au droit de périr pour la
LIVIŒ Vil. lIONNELliS FLNÈDRES RENDUS A SIMONNEAU 2':5
liberté? Toutes les lois funestes qui avaient compromis l'égalité et mettaient actuellement la liberié en péril, ne les avait-il pas énergiquement combattues? n'avait-il pas concouru à la confection de toutes celles qui avaient l'assentiment de l'univers? C'est ce que nous avons eu soin de préciser à la fin de notre premier volume, et ce^dont paraissent ne pas se souvenir tous ces libéraux qui, aujourd'hui encore, s'acharnent contre la mémoire de Robespierre. Le seul moyen de salut pour la France, c'était, suivant lui, de se rallier autour des principes de la Révolution. Mais ces principes, il les voyait s'altérer par des alliances équivoques; et, grâce aux ferments de discorde jetés entre les patriotes, une cour parjure allait se ranger peut-être sous les drapeaux des despotes de l'Europe ; toutefois il ne désespérait pas de la cause du peuple, et se fiait au Dieu tout-puissant du soin de réveiller la nation au bruit du tonnerre dont il frapperait les tyrans et les traîtres (1).
Nous avons parlé d'alliances équivoques des Girondins : on les vit, en effet, en diverses circonstances, s'associer aux Feuillants dans l'espoir d'attirer à eux ces déserteurs de la Révolution; ainsi les principaux d'entre eux avaient pris part à des conférences secrètes avec le général La Fayette, et ils avaient donné aux Feuillants une preuve de leur bon vouloir en votant avec eux la célébration d'une fête funéraire en l'honneur du maire d'Etampes, Simonneau, tué le 3 mars précédent dans une écliauffourée.
Différentes versions coururent sur la mort de ce magistrat. Selon quelques personnes, il avait péri victime de son dévouement à la loi; ce bruit fut tout d'abord soigneusement accrédité, et plus d'une fois la tribune des Jacobins retentit des louanges de la conduite courageuse du maire d'Etampes. Mais bientôt une pétition adressée à l'Assemblée légiblative par quarante habitants de six communes voisines d'Etampes, pétition rédigée par Pierre Dolivier, curé de Mauchamp, présenta les faits sous un tout autre jour. On reprochait au maire d'Etampes, tout en gémissant sur son sort, d'avoir contribué à faire, à chaque marché, hausser d'une manière désespérante le prix du blé; et, au moment où la multi-
(1) Défenseur delà Constitution, numéro 4, de la page 161 a la page 179.
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tude s'opposait à l'enlèvement des grains, d'avoir provoqué, par son inflexibilité, le mouvement dont le résultat avait élé si désastreux, et qu'il aurait pu prévenir s'il eût pris conseil d'une salutaire et courageuse prudence (1). A diverses reprises, au contraire, il avait précipitamment donné le signal de l'exécution de la loi martiale, et il était tombé, non pas sous le coup des piques, comme on l'avait dit, mais frappé par des baïonnettes (2).
Quoi qu'il en soit, la réaction, avec sa modération ordinaire, apporta dans la répression une sauvagerie impitoyable. Les soldats se répandirent dans les campagnes, et, sous prétexte de se saisir des meurtriers du maire d'Étampes, jetèrent dans une foule de familles la désolation et la mort. Un tisserand, nommé Jean-Pierre Petit, généralement aimé et estimé, et, de l'aveu unanime de ses concitoyens, complètement étranger au meurtre de Simonneau, dormait paisiblement, quand sa mère, tout éperdue, l'éveille et lui crie de se sauver parce qu'on enlevait indistinctement tous les hommes du pays, 11 sort de son lit a la hâte, et, à peine vêtu, va se blottir derrière un tas de paille; mais, aperçu par les soldats, il est renversé mourant d'un coup de feu, et achevé à coups de baïonnette. Un autre citoyen, père de famille, apprenant qu'on vient pour l'arrêter, embrasse silencieusement sa femme et ses enfants et court se précipiter dans la rivière où son cadavre fut trouvé le lendemain (3\
Sans doute Robespierre songeait à ces excès déplorables quand le 21 mai, aux Jacobins, à propos d'une lettre dans laquelle un autre curé, celui de PerthuisprèsSaint-Mâlo, rendait compte de l'excessive rigueur déployée par les magistrats contre un certain nombre d'habitants du pays accusés d'avoir pris part au pillage d'une barque de blé, il dépeignit celte foule de citoyens, innocents ou coupables, forcés de quitter patrie, enfants, travaux, ménage, pour se soustraire h des ressentiments implacables. On l'entendit se plaindre surtout que, sous le spécieux prétexte de l'exécution de la loi, il y eut deux poids dans la balance de la justice, l'un pour les hommes puissants, l'autre pour le peuple, et que les principes de l'égalité et de l'humanité fussent éternellement violés {h).
(1) Pétition de quarante citoyens des communes de Mauclianip, Saint-Sulpice, Favière, Breuillet, Saint- Yen, Chaiiifour et Brenx, voisines d'Etampes, à l'Assemblée nationale, dans le numéro 4 du Défenseur de la Constitution. Cette pétition a été reproduite dans VHistoire ixirlemenlaire, t. XIV, p. 270.
(2) Voyez les Réiohitions de Paris, numéro 152, p. 451.
(3) Pétition à l'Assemblée nationale etposl-scriptum du curé de Mauchamp. Ubisuprà.
(4) Journal des débats et de la correspondance delà Société des Amis de la Constitution, numéro 199.
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La révélation de ces faits causa dans le public une très-vive émotion : on y apprit avec étonnement que le maire d'Étampes n'était pas un héros, mais un homme regardé dans son pays comme un spéculateur avide, habitué à trafiquer sur les subsistances publiques, et dont la conduite imprudente et dure avait amené le malheur qu'on déplorait. Tout cela ne changea point la détermination de l'Assemblée. Au fond les Feuillants, les aristocrates dy temps, se souciaient fort peu du maire Simonneau ; seulement, voulant à tout prix une revanche de la fête de la Liberté, célébrée en l'honneur des Suisses de Chàteauvieux, ils se gardèrent bien de laisser échapper cette occasion, et le 3 juin eut lieu la fêle de la loi.
Volée en haine du peuple, elle était évidemment dirigée contre lui. Robespierre le comprit bien ainsi, et, dans un remarquable article sur les fêtes nationales, il écrivit que leur unique objet devait être de former les âmes des citoyens à la vertu, c'est-à-dire à l'amour du bien, de la patrie et de la liberté. Selon lui, c'était au peuple à décerner luimême les honneurs publics, parce que ces honneurs devaient être avant tout l'hommage libre de l'affection et de l'estime de tous ; il les appelait le luxe de la liberté. Et par cela même, les hommes en place, toujours enclins à se regarder comme supérieurs à leurs concitoyens, et trop esclaves de l'esprit de parti et de corporation, étaient incapables, à ses yeux, d'être les distributeurs de ces récompenses populaires. Aussi, à la cérémonie consacrée au maire Simonneau, avait-on vu figurer presque seuls les juges, les administrateurs, les maires, les officiers municipaux, les autorités constituées; ce n'était pas une fête nationale, disait Robespierre, c'était la fête des fonctionnaires publics. Loin de sa pensée d'ailleurs de justifier aucune infraction à la loi; mais ceux-là étaient, à ses yeux, les plus grands ennemis de la loi, qui s'en servaient comme d'un prétexte pour accabler la faiblesse et écraser la liberté; et s'il était un crime plus grand que celui dont on accusait le peuple d'Étampes, c'était la lâcheté avec laquelle on avait dénaturé toutes les circonstances de cette aifaire afin de rendre le peuple odieux et de répandre la consternation dans toute la contrée (1).
Au reste, les noms seuls des ordonnateurs de cette fête, parmi lesquels se trouvaient Quatremère de Quincy, Roucher et Dupont (de Nemours), indiquent assez dans quel esprit de réaction elle fut conçue ; il faut en lire les détails curieux et instructifs dans le journal les Révolutions de Paris
(1) Voyez cet article de Robespierre dans le numéro 4 du Défenseur de la Constitution, de la page 179 à la page 193. Ce numéro contient, outre cet article, des Observalions sur les causes morales de la situation actuelle, analysées plus haut, et la pétition de quarante citoyens suivie du post-scriplum du curé de Mauchamp.
pour se convaincre qu'elle était bien et réellement dirigée contre le peup'e, auquel on voulait donner une leçon. A la différence de la fête de la Liberté, d'oi^i l'appareil des armes avait été sévèrement banni, partout on vit reluire "les baïonnettes, les rues de Paris furent inondées de soldats, ce qui formait, suivant la remarque d'un journal du temps, un singulier contraste avec cette loi qu'on prétendait fêter, et dont le caractère aoit être tout opposé à celui de la guerre. Les vers du poëte Roucher remplacèrent les hymnes enthousiastes de Joseph Chénier; et, au lieu de la belle devise : Liberté, Égalité, Fraternité, adoptée pour la cérémonie du 15 avril, on lut cette fois ces trois mots écrits autour du trône de la loi : Liberté, Egalité, Propriété, comme si la propriété avait été menacée, comme si l'on eût songé à l'attaquer. Mais cela peignait très-justement d'un seul trait l'esprit vil et égoïste de cette coterie des Feuillants, à laquelle les Girondins avaient eu le tort de s'associer un instant. Le peuple assista, indifférent, à cette fête, et son silence annonça, comme le dit fort bien Robespierre, qu'il s'y regardait comme absolument étranger (1).
L'alliance d'un parti dévoué en définitive aux principes de la Révoluticwi avec des adversaires plus ou moins déguisés de cette Révolution ne pouvait être bien sérieuse, ni avoir de durée, et les Girondins ne tardèrent pas à comprendre à quel point ils s'étaient trompés en donnant la main aux Feuillants. La désunion éclata le lendemain même du jour où avait eu lieu la célébration de la fête imaginée par 'Ces derniers. Ce jour-là, h juin, le ministre de la guerre, Servan, proposa à l'Assemblée légiblative de profiter de la fédération prochaine pour demander à chaque canton cinq fédérés vêtus et équipés qui se réuniraient à Paris, le U juillet, afin de prêter le serment civique, et formeraient ensuite, au nord de la capitale, un camp de vingt mille hommes destiné à assurer la tranquillité dans les campagnes (2). Accueillie avec faveur par une partie de 1 Assemblée, cette proposition souleva dans le camp des Feuillants une véritable tempête. Ces vingt
(1) Voyez dans les Révolutions de Paris, numéro 152, la description de cette fête de la loi.
[2) J/oîuVpiir du 5 juin 1792.
LlVni; vu. LE CAMP DE VINGT MILLE HOMMES 219
mille hommes représentaient à leurs yeux l'armée de la Révolution; à force de menées, ils parvinrent à opposer au projet du ministre une pétition couverte de huit mille signatures, au milieu desquelles figurai* nt celles de femmes et d'enfants.
Autrement importante fut l'opposition de Robespierre qui, lui aussi, mais par des motifs bien différents, comme il eut soin de le dire luimême (l), crut d'abord devoir combattre la proposition de Servan, quand, le 7 juin, elle fut discutée dans une séance extraordinaire des Jacobins. Un pareil rassemblement aux portes de Paris lui paraissait à la fois inutile et dangereux; inutile, en ce que, la capitale n'ayant à craindre que les ennemis de l'intérieur, tous les champions du despotisme, il suffisait, selon lui, de la garde nationale et du peuple pour les combattre; dangereuse, en ce que les ennemis de l'égalité ne manqueraient pas, il le craignait du moins, de chercher à se servir de cette force pour maîtriser la capitale et par suite les départements. Quant à l'opposition du côté droit à ce projet, il y voyait une de ces tactiques qui avaient trop souvent réussi au sein de l'Assemblée constituante. Évidemment il commettait là une erreur positive, mais ses craintes avaient un semblant de fondement dans l'union récente des Girondins avec k's Feuillants, et les premiers récoltaient le fruit de leur imprudence. Au lieu de placer cette armée aux portes de Paris, disait Robespierre en terminant, il était absolument nécessaire de la porter sur nos frontières dégarnies et menacées (2).
L'Assemblée nationale vota, dans sa séance du 8 juin, la formation du camp de vmgt mille hommes sous Paris, lesquels devaient se composer de volontaires inscrits à cet effet dans un registre particulier ouvert dans la municipalité de chaque chef-lieu de canton. Il fut décidé que, dans le cas où le nombre des citoyens disposés à marcher dépasserait le chiffre prescrit pour chaque canton, les volontaires inscrits, ceux-là seulement, se réuniraient en assemblée électorale à l'effet de choisir eux-mêmes ceux qui seraient appelés au camp. C'était là une disposition fort importante, car il était à croire que les plus ardents patriotes s'empresseraient de s'enrôler, et Ton entendit avec étonnement Vergniaud appuyer l'avis de ceux qui voulaient abandonner aux corps administratifs le soin de choisir. On sentait si bien la gravité de cette question que le soir, aux Jacobins, on proposa d'adresser aux sociétés affiliées une circulaire à ce sujet. Robespierre critiqua de nouveau le décret rendu dans la journée ; et, à ce sujet, il entreprit de démontrer com-
(1) Défenseur de la Constitution, numéro 5, p. 220. Vide infrà.
(2) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution, numéro 209.
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bien était favorable à la liberté le droit pour chaque citoyen d'apprécier, en termes convenables, les actes du Corps législatif. La constitution, loin de défendre de pareilles discussions, lui semblait, au contraire, y inviter les citoyens. On applaudit fort à ces principes; la société se rendit même en partie aux observations de Robespierre touchant le camp de vingt mille hommes, en décidant que dans la circulaire adressée aux sociétés affiliées pour leur recommander de bons choix, on développerait à la fois les inconvénients et les avantages du projet adopté par l'Assemblée nationale (1).
Si les Girondins se montrèrent furieux, cela se devine de reste. « M. Robespierre a entièrement levé le masque, » s'écria Girey-Dupré dans le Patriote français . Dans des articles tout remplis d'invectives, l'âpre collaborateur de Brissot présenta Robespierre comme le digne émule des meneurs autrichiens du côté droit, et l'apostropha en des termes dont la grossièreté est à peine croyable. Toute autre réputation eût succombé peut-être sous de si persévérantes calomnies; mais à Paris la popularité de l'homme était inattaquable; le nombre de ses partisans parut s'accroître en proportion même des agressions odieuses dirigées contre lui, tant était grande la confiance qu'il inspirait. Aussi l'exécuteur girondin s'en prend-il à ces partisans mêmes qui, selon lui, « ont renoncé en faveur de M. Robespierre à l'usage de la raison (2). » 0 déUcatesse rare, et preuve excellente de modération et d'équité! Parce que Robespierre différait d'avis avec les Girondins sur l'opportunité d'une mesure jugée indispensable par eux, on le désignait tout de suite à la France entière comme un transfuge, comme un traître. A ces procédés d'une si noire déloyauté, à ces outrages sans nom, Robespierre opposa cette fois le plus absolu dédain. Il se contenta d'exposer et de discuter froidement dans son journal les raisons pour lesquelles il avait cru devoir combattre le projet du ministre. Ah ! si, comme on l'avait aimoncé d'abord, il eût élé question d'armer la nation entière, ou au moins le peuple des départements frontières, à la bonne heure ! Mais à quoi bon ce rassemblement de vingt mille hommes à Paris ! Si c'était pour protéger la capitale contre les ennemis du dedans et les brigands qui l'infestaient, n'avait-on pas le peuple et la garde nationale, dont l'immense majorité était imbue des sentiments les plus patriotiques? Si c'était pour défendre le pays contre les étrangers, pourquoi ne pas
(1) Journal des[dcbats et delà rorre>:pond(ince de la Société des Amis de la Constilution, numéro 209, séance du 8 juin.
(2) Voyez les munéros 1035 et 1036 du Patriote françois, en comparant ce dernier au numéro 209 du JouduiI des débats et^de la correspondance de la Société des Amis de la Constilution.
LIVIU-: VII. — nu uesi>i:ct du aux lois 281
porter immédiatement celte force sur nos frontières? Quoi ! depuis deux mois l'étendard tricolore devait flotter sur les murs des villes delà Belgique, selon les promesses des partisans de la guerre, et l'on parlait de mettre la capitale à l'abri d'un coup de main! Les ennemis les plus dangereux, à ses yeux, étaient ces intrigants vils et féroces qui cherchaient à tout bouleverser pour dilapider impunément les finances de l'État, et immolera leur ambition, à leur cupidité, la fortune publique et la constitution même. Robespierre redoutait surtout de voir un peuple sans armes confier sa force et son salut à des corporations armées. C'était là, on le sait, sa préoccupation constante. « Le pire des despotismes, » disait-il, « c'est le gouvernement militaire, et depuis longtemps nous y marchons à grands pas. » Il était loin d'ailleurs de suspecter les intentions du ministre de la guerre, dont les principes civiques étaient au moins attestés par sa proposition de laisser à l'élection le choix des volontaires; mais l'intrigue, l'ignorance ne s'empareraient-elles pas de l'urne du scrutin au moment oi"i les factions s'agitaient avec tant de force ? La réputation de patriotisme du ministre lui en aurait imposé peut-être , si le patriotisme n'était pas lui-même sujet à l'erreur ! Quant à lui, une des meilleures mesures à opposer à tous les ennemis de la Révolution, à ceux du dedans comme à ceux du dehors, il la voyait dans le rappel à Paris des anciens gardes-françaises, et dans l'organisation d'une légion composée de tous les soldats renvoyés de leur régiment pour cause de civisme par l'aristocratie et le despotisme conjurés (I).
Cependant il ne tarda pas à comprendre de quel secours ces fédérés pourraient être pour la Révolution, du moment oi^i le soin de les désigner n'était pas confié aux directoires, comme l'avait demandé Vergniaud; son opposition cessa subitement; et quand, ivres d'enthousiasme, les fédérés arriveront à Paris, c'est à lui qu'ils s'adresseront tout d'abord, c'est lui qu'ils prendront pour conseil.
Le décret relatif au camp de vingt mille hommes était rendu depuis quelques jours au moment où Robespierre l'appréciait en termes convenables, mais librement. Non content d'avoir aux Jacobins revendiqué pour tout citoyen le droit de critiquer les actes du Corps législatif, il crut nécessaire de donner dans son journal quelques développements à sa pensée. Tout membre de la société, sous peine de cesser de l'être, écrivait-il, était tenu d'obéir aux lois, expression de la majorité du pays. Quant au respect, — respect moral bien entendu, — nulle puis-
(1) Voyez l'article de Eobespierre dans le numéro 5 du Défenseur de la Canstitution de la page 209 à la page 220.
•282 HISTOIRE i)E ROBESPIERRE
sance humaine ne pouvait l'imposer, parce que ce respect dépendait de l'opinion, laquelle était essentiellement libre. Or, tout en s'inclinant devant la volonté du plus grand nombre, il entendait ne respecter que la justice et la vérité; s'il obé.ssait à toutes les lois, il aimait seulemertles bonnes, d'où venaient les bonnes mœurs dans lesquelles se trouvait leur plus sur appui. Que les tyrans exigeassent pour leur loi un respect absolu, un culte superstitieux, qu'ils la fissent constamment marcher au milieu des armes et des bourreaux, cela se comprenait, parce que cette loi n'était que l'expression de leur volonté personnelle et souvent injuste opposée à la volonté de la nation entière, et qu'il leur était en quelque sorte indispensable d'interdire aux citoyens de s'éclairer mutuellement sur leurs intérêts les plus chers: mais chez une nation libre, le droit de censurer les actes du Corps législatif était, selon lui, aussi sacré qu'impérieuse la nécessité de les observer. L'exercice de ce droit lui paraissait en effet merveilleusement propre à répandre la lumière, à réparer les erreurs politiques, à affermir les bonnes institutions, à amener la réforme des mauvaises, à conserver, en un mot, la liberté, en prévenant le bouleversement des Etats. Sans détruire la loi, n'était-il pas permis d'en démontrer les vices, afin de disposer l'autorité souveraine à la modifier ou à la changer? Sous un gouvernement représentatif, continuait-il, la voix de l'opinion publique devait retentir sans cesse, comme un avertissement solennel, aux oreilles des mandataires du peuple, la liberté de la presse étant le seul frein de l'ambition et des passions égoïstps.
Que de vérités dans tout cela ! Et combien Robespierre était encore dans le vrai lorsque, arrivant aux autorités constituées, et distinguant soigneusement le magistrat de l'individu, il montrait les fonctionnaires publics s'identifiant presque toujours avec l'autorité qui leur était confiée, se croyant propriétaires de ce dépôt, en disposant sans scrupule au profit de leur vanité, de leur ambition, de leur cupidité, et mettant sans f.içon leurs personnes à la place du peuple dont ils étaient les chargés d'affaires. « Jamais, » disait-il, « la nation ne se présente devant eux avec les traits augustes du souverain ; ils ne voient que des individus dans l'humble attitude de supplians ou de courtisans ! Fontils quelque bien? ils croient accorder une grâce ! Font-ils le mal? ils croient exercer un droit. De là tous les égaremens de l'orgueil et tous les crimes de la tyrannie. Ceux qu'ils opprimient osent-ils se plaindre? ils crient à la désobéissance, à la rébellion; ils invoquent le respect dû aux autorités constituées, ils jurent que la tranquillité publique est troublée; ils les immolent au nom de la loi. » D'après les véritables principes du gouvernement, les emplois publics n'étaient, à son sens,