‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 62 sur 188 · LIVRE VIII. LES FEUILLANTS AU TOUVOIR · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. LES FEUILLANTS AU TOUVOIR

envers l'Assemblée nationale en engageant le peuple à se jeter dans ses bras et à lui confier ses destinées. Rappelant alors quelques-uns des décrets contre-révolutionnaires arrachés par l'esprit feuillant à l'Assemblée dont il était membre, il semblait désespérer de cette Montagne sainte dans laquelle Robespierre montrait au peuple son salut (1); on commençait de désigner ainsi le côté gauche où siégeaient alors avec Chabot, Merlin et Bazire, les Guadet, les Vergniaud et la plupart des hommes de la Gironde. Mais en combattant toute idée d'insurrection partielle destinée à la satisfaction de quelques amours-propres froissés, Robespierre n'entendait nullement enchaîner les mains du peuple pour le cas où le gouvernement déclarerait ouvertement la guerre à la Révolution. Ce jour-là, nous l'entendrons pousser le cri d'alarme ; et, le premier, il demandera, non pas la transformation de l'Assemblée législative en Assemblée constituante, mais la convocation d'une Convention nationale, inaccessible aux législateurs actuels et à ceux de la première Constituante, voulant des hommes nouveaux à une situation toute nouvelle.

Tout en contribuant à la chute des Girondins, Dumouriez était bien décidé à résister, dans une certaine mesure, au torrent contre-révolutionnaire auquel la cour semblait trop disposée à se laisser entraîner. 11 engagea donc vivement le roi à sanctionner le dernier décret rendu contre les prêtres et celui concernant les fédérés. Ayant, sur le refus de Louis XVI, offert sa démission, il fut pris au mot et expulsé lui-même du ministère, quatre jours seulement après le renvoi de ses anciens collègues. En remplacement des ministres dits patriotes, dont deux, Lacoste et Duranton, restèrent en place, en passant, l'un à la marine, l'autre aux finances, furent appelés : Terrier de Monciel à l'intérieur, Chambonas aux affaires étrangères, Lajard au département de la guerre, et Dejoly a la justice. Les Feuillants triomphaient, malheureusement pour le roi lui-même qui crut renforcer son autorité en s'appuyant sur eux, car ils étaient destinés à préparer les funérailles de la monarchie.

Il y avait là de toute évidence un plan concerté avec La Fayette,

(1) Journal des débats et (/e la correspondance de la Société des Amis de la Constitution numéro 214.

dont l'intervention illégale dans les affaires publiques n'était dès lors un mystère pour personne. Déjà, dans une correspondance récente avec le précédent ministre de l'intérieur, il avait pris des airs d'autorité peu propres à diminuer les soupçons que son imprudente conduite avait fait naître dans le cœur des amis sincères delà Révolution. En parlant des troupes placées sous ses ordres, il disait : « Mes soldats, mon armée... je compte sur elle autant qu'elle compte sur moi. » Et il témoignait de son respect pour les lois, lui qui ne devait le commandement dont il était investi qu'à la violation d'un décret de l'Assemblée constituante, et qui, tout à l'heure, allait pousser la témérité jusqu'à parler en maître, pour ainsi dire, aux représentants du pays (1)! Mais sa taille n'était pas à la hauteur des rôles de Cromwell et de Monck. Trop de patriotes d'ailleurs lui barraient le chemin ; plus tard, quand le général Bonaparte s'empara des destinées de la France, tous les grands hommes de la Révolution avaient disparu; sans cela, malgré tout son génie, il n'eût jamais réussi dans sa téméraire entreprise.

Cependant La Fayette alors paraissait tout-puissant: il était à la tête de l'armée la plus considérable; et, tandis que les ennemis déclarés ou cachés de la Révolution tournaient vers lui des regards pleins d'espérance, les Girondins eux-mêmes se reposaient sur lui avec confiance. N'avaient-ils pas fait un crime à Robespierre d'avoir, dès longtemps, deviné et dénoncé les projets et les intrigues du général? A la veille même du jour où sa prévoyance allait recevoir une si éclatante justification, les journaux girondins publiaient une lettre de La Fayette, dans laquelle celui-ci, après s'être plaint d'avoir été calomnié aux Jacobins, rangeait Robespierre au nombre des adversaires de la liberté, et semblait le confondre avec les ennemis extérieurs. Voici à quelle occasion. On se souvient peut-être que, vers la fin du mois d'avril, Robespierre avait reçu une lettre, au nom du bataillon du Gros-Caillou, où on lui reprochait amèrement de révoquer en doute les vertus civiques de La Fayette, et oii on le sommait, sous peine de passer pour un calomniateur, de produire devant les tribunaux les preuves de ses dénonciations. Cette lettre était signée : Hollier, commandant, et Giraud, se qualifiant fusilier, secrétaire du conseil de discipline. L'un et l'autre , sans mandat spécial , avaient écrit au nom du bataillon auquel ils appartenaient, bataillon dont le civisme ardent était trop connu pour qu'on pût le supposer capable

(1) Voyez la correspondance entre ïjl Faj'ette et Roland, citée dans Vllisloire pariementnire de la Iiih-ohitio>h t. XV, p. 102 à 111.

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d'avoir pris part à une démarche servile, et dans tous les cas illégale, puisque la constitution interdisait aux corps armés de délibérer. Il n'était donc point permis à un bataillon de garde nationale de se déclarer le champion de tel individu contre tel autre, un pareil acte étant une infraction à la loi.

La Fayette était une puissance alors, avons-nous dit, non pas simplement morale, mais une puissance appuyée de quatre-vingt mille soldats, qu'on pouvait supposer aveuglément dévoués à leur chef, à la manière dont celui-ci en parlait. Or, comme il devait être fort avantageux d'être des amis du général, Holiier et Giraud, pour lui témoigner leur zèle, imaginèrent de lui adresser la lettre écrite par eux à Robespierre, et d'y joindre une lettre d'envoi dans laquelle ils renchérirent sur les flagorneries dont la première était pleine. La réponse du général parut une bonne fortune à certaines feuilles girondines. La Chronique de Pans l'inséra intégralement, comme elle avait inséré, peu de semaines auparavant, la lettre du commandant Holiier et du fusilier Giraud. Cette réponse était entièrem.ent écrite sous l'inspiration girondine, car en confondant son adversaire avec les ennemis extérieurs, La Fayette songeait évidemment aux puériles assertions de Condorcet et de Brissot relatives au comité autrichien (I). «Admirable manière de vous justifier, » riposta Robesp'erre, en prenant alors directement k partie le général, « admirable manière de vous justifier, que de mettre sur la même ligne le roi de Hongrie, le roi de Prusse et un de vos anciens collègues, aujourd'hui simple citoyen par sa volonté, à qui vos pareils noni jamais reproché qu'un trop grand amour pour le bien public, et une antipathie invincible pour toutes les factions (2]! » Robespierre s'étonnait surtout, et non sans motif, de voir un chef d'armée, ayant sans cesse à la bouche le nom de la consliiution, prendre au sérieux une prétendue délibération du bataillon du Gros- Caillou, non-seulement contraire aux principes de la liberté civile, et au sentiment de la probité, de l'honneur, qui ne permettait pas de menacer un individu de la vengeance d'une corporation armée, mais condamnée par la loi elle-même. La réponse de Robespierre, extrêmement longue, ne s'occupait qu'en manière d'exorde et incidemment de cette correspondance entre La Fayette et quelques-uns de ses courtisans, elle portait presque tout entière sur une autre lettre récemment adressée par le général à l'Assemblée législative, et dont la lecture causait alors dans le pays une indéfinissable émotion.

(1) Voyez dans la Chronique de Puris, du 14 juin 1792, la lettre de La Fayette. "

(2) Réponse de M. Robespierre, citoyen françois^ à M. La Fayette, général d'armée. (Défenseur de la Constitution, numéro 6.)

2λ2 HISTOIRE DE liOr.KSI'IEP.UE

L'Assemblée en avait eu connaissance dans sa séance du 18 juin, au moment même oi!i, par un mot du roi, elle venait d'apprendre la composition du nouveau ministère. La Fayette y faisait une longue apologie de sa conduite, et une censure amère de celle des hommes qui, dans la carrière de la Révolution, ne s'étaient point attachés à ses pas. Ce ne fut sans doute pas une médiocre surprise pour beaucoup de personnes que d'entendre ce député de la noblesse qui n'avait pas été des premiers à se rallier aux représentants des communes, après la séance du Jeu de Paume, se vanter d'avoir, en quelque sorte, fondé la liberté française, et présenté un projet de déclaration des droits, dédaigné à cause de son insuffisance, comme le lui rappela très-bien Robespierre. Mais ce qui eût dû profondément blesser une Assemblée jalouse de sa dignité, c'était le ton d'autorité régnant d'un bout à l'autre de cette lettre, et mal dissimulé sous les formes d'un respect banal. Le général y parlait en maître, donnait des ordres, établissait hypocritement un parallèle entre les aristocrates et les patriotes ardents, tout à l'avantage des premiers, et, en signe de son grand amour pour la constitution, réclamait impérieusement la suppression des sociétés populaires, formellement reconnues par elle. Puis, comme pour donner plus de poids à ses observations, il ne manquait pas de dire : a Ce n'est pas sans doute au milieu de ma brave armée que les sentiments timides sont permis, h Paroles de menace, où perçait trop visiblement l'intention de peser sur la décision du Corps législatif, et qu'il n'eût assurément pas écrites, s'il n'avait point compté d'avance sur le concours d'un certain nombre de membres de rAssemblée. A cet égard il ne s'était pas tout à fait trompé. En effet, l'Assemblée législative, au sein de laquelle dominait l'élément feuillant, malgré quelques décrets terribles que lui avait arrachés l'éloquence des Girondins, commença par applaudir vivement cette lettre et par en voter l'impression. Elle allait même, sur la motion de plusieurs de ses membres, en décréter l'envoi aux départements, quand Guadet demanda la parole. De la lecture attentive de cette lettre, il résultait que La Fayette était parfaitement au courant des intrigues sous lesquelles avait succombé le ministère girondin. Il savait aussi fort bien que Dumouriez lui-même devait être sacrifié, lorsqu'à la date du 16 juin, c'est-à-dire la veille du jour où la démission de ce ministre était acceptée, il traitait d'équivoque et de scandaleuse sa présence dans le conseil du roi (1). Voilà ce que Guadet fit clairement ressortir.

(1) Cette lettre, dont le Moniteur du 19 juin ne donne qu'un extrait, se trouve in erCnao dans VHistoire jmrlementaire de la Révolution, t. XV, p. ')9.

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