I.IVIIF. VIK. I.KTTRE DE LA FAYETTE ; SENSATION PRODUITE
Ou la lettre n'était pas du général, ou bien il était complice. Lorsque Cromwell tenait un pareil langage, s'écria-t-il d'une voix émue d'indignation, la liberté était perdue en Angleterre. Un revirement subit s'opéra sous l'influence de cette parole entraînante, et l'Assemblée renvoya devant la commission des Douze, récemment organisée, la lettre de l'imprudent général. Par cette lettre, suivant l'expression de Robespierre, La Fayette venait de lever l'étendard de la révolte contre l'Assemblée nationale et contre le peuple français (1).
L'indignation se manifesta bien plus vivement au dehors; le soir il y eut aux Jacobins une explosion formidable. De quelle excuse couvrir la conduite d'un général qui, chargé de veiller sn- les frontières du pays, avait les yeux sans cesse tournés vers Paris, s 3ayait au rôle de dictateur, et prétendait imposer des lois aux représentants du pays au lieu de s'occuper uniquement de repousser l'ennemi en marche? Toutes les fractions du parti révolutionnaire se montrèrent unanimes pour flé trir cet excès d'audace. Condorcet, Danton, Brissot, Robespierre, Real. Camille Desmoulins, La Source, tous furent d'accord cette fois. Pas une voix ne s'éleva pour tenter d'atténuer les torts de La Fayette. Dans son exaspération, Merlin [de Thionville) voulait qu'il fût permis et même ordonné à tout citoyen de lui courir sus. Danton et Fabre d'Églantine décidèrent la société à inviter par affiches toutes les sections de la capitale à s'assembler (2). Real alla plus loin : tout préoccupé sans doute de la chute des ministres ses protecteurs, il demanda un soulèvement général, et témoigna le regret que l'Assemblée constituante, en posant les bases des droits de l'homme, n'eût pas églement organisé un plan d'insurrection (3).
Quant a Robespierre, non moins énergique, il n'inclinait pas autant vers les partis extrêmes. S'élevant de nouveau contre les insurrections partielles entreprises dans l'intérêt de quelques individus, et dont
(1) Défenseur de la Constitution, iiumih'o 6, p. 264.
(2) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution numéro 217.
(3) Fbid. numéro 218.
l'insuccès serait de nature à compromettre le sort de la Révolution, il insistait pour qu'on se tînt encore sur le terrain de la constitution, laquelle offrait d'ailleurs les moyens de punir un général rebelle qui avait osé parler le langage de Léopold. Moins qu'un autre il devait être étonné de l'attitude prise par La Fayette, dont il avait, on le sait de reste, deviné depuis longtemps et dénoncé les projets. Au moment de tracer une nouvelle esquisse de la conduite politique de ce général, et de le montrer complice de tous les attentats commis contre la liberté, il supplia la société de n'imputer à aucune animosité personnelle les mouvements de vivacité qui pourraient lui échapper ; mais il était permis de s'indigner quand un chef d'armée, à la tète de quatre -vingt mille hommes, semblait dire aux représentants de la nation : Tremblez, car je compte sur l'appui de mes soldat?. Comme à ces mots quelques murmures s'élevaient : « Ce n'est pas pour moi que je crains, » repntil, « rien n'est capable de m'effrayer, et j'attends les poignards de La Fayette. » Mais il s'était mépris sur le sens de l'interruption. Ces murmures étaient excités par l'indignation. — Tout ce que dit M. Robespierre est encore au-dessous des termes mêmes de la lettre, s'écria un membre de l'Assemblée nationale qui invoqua le témoignage de Sillery, présent comme lui à la séance. — Pour oser tenir un pareil langage au Corps législatif, il allait, pensait Robespierre, avoir de grands projets. Trouvant entre la conduite de Cromwell et celle de La Fayette une certaine analogie, il voyait en celui-ci un nouveau Protecteur, et lui prêtait le dessein de s'élever sur les débris de la liberté, en employant le concours de l'Assemblée législative, comme jadis Cromwell avait fait servir le parlement d'Angleterre de vil instrument à ses vues.
Robespierre s'exagérait-il ici l'ambition du général? cela est possible. Cependant, ne l'oublions pas, La Fayette était alors à la tète d'une armée nombreuse, et, au ton dont il s'était exprimé, il n'était pas téméraire de lui supposer l'intention de remplir le rôle de Protecteur, ou tout au moins de Maire du palais. En vain lui contestait-on les talents nécessaires pour la réussite d'une entreprise contre la constitution : « S'il faut du génie pour fonder la liberté, » disait avec raison Robespierre, « il ne faut que des talents médiocres et vils pour la détruire 1^1). » C'était donc, selon lui, à l'Assemblée nationale elle-même, responsable envers le peuple, à sauvegarder en même temps son autorité et la constitution, à punir l'audacieux qui n'avait pas craint de lui tenir un pareil langage; sinon elle courait risque d'être écrasée. Quelques signes de dénégation ayant éclaté à ces derniers mots :
(1) Dcfenseur de la Conslitution, numéro 6, p. 2()5.
LIVRt VIII. UOBESPIERUE CITOYEN EKANÇAIS A LA FAYETTE 290
« Lorsque les amis de la liberté parlèrent à leurs collègues, dans le parlement, des desseins de Cromwell, d reprit-il, « il se trouva une foule de membres qui prétendirent que les projets de Cromwell ne pouvaient jamais être bien dangereux. Us dirent que toute l'Angleterre se lèverait s'il osait menacer la liberté. Je ne viendrai donc p is vous dire que vingt-cinq millions d'hommes sunl prêts à s'opposer à La Fayette ; que ce serait une folie à lui que de penser à les dominer. Je ne vous rebattrai pas de ces lieux communs, propres à plonger un peuple dans une fatale sécurité, je sais bien que la nation entière se lèvera [Oui, oui); mais ne laissez pas grandir votre ennemi... » Enuniérant toutes les manœuvres que savait mettre en usage un chef habile et astucieux, il montrait le général égarant ses soldats et une foule de citoyens en travestissant les faits, en inondant son camp d'odieux libelles contre les amis du peuple et de la liberté. 11 importait donc qu'un décret d'accusation fût rendu immédiatement par l'Assemblée nationale, parce qu'un chef de faction qui gagnait du temps gagnait souvent la victoire, di^ait-il avec beaucoup de profondeur. Voyant encore le salut de la nation attaché à cette Assemblée nationale, il invitait les bons citoyens à veiller à ce que les partisans du général ne pussent exciter dans Paris des mouvements qu'on ne manquerait pas d'imputer au peuple. La seule insurrection qui convînt présentement, c'était l'union de tous les patriotes. Point de soulèvement; la majesté du peuple outragée devait être vengée, mais au nom de la loi uniquement (1). Des applaudissements réitérés accueillirent l'ardente philippique de Robespierre ; cependant son discours ne put empêcher la manifestation du 20 juin, sorte d'insurrection avortée, sur laquelle nous allons nous expliquer tout à l'heure.
Un décret d'accusation, telle était aussi la conclusion formidable de la longue lettre de Robespierre à La Fayette, dont nous avons déjà parlé plus iiaul, et qui remplit presque tout un numéro du Défenseur de la Constitution. Dans cette réponse à la lettre adressée par le général à ses courtisans du bataillon du Gros-Caillou, Robespierre passa de nouveau en revue la vie politique de son antagoniste; il jugea sa conduite avec une logique impitoyable et un surcroît d'amertume suffisamment expliqué par les procédés de La Fayette. Remontant de nouveau au début de sa carrière, il le suivit jusqu'aux circonstances actuelles, sans oublier aucun des griefs que les véritables amis de la liberté auront éternellement à invoquer contre le héros de la bourgeoisie feuillan-
(1) Voyez cette importante improvisation de Robespierre dans le numéro 216 du Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constilulion.
tine.Loi martiale; couronne civique décernée à Bouille; anathèmes de l'Assemblée constituante contre les Marseillais; introduction de l'aristocratie dans l'état-major de la garde nationale; désarmement et renvoi des gardes-françaises; massacres du Champ-de-Mars; attentats contre la liberté de la presse et contre la liberté individuelle, telle était la série d'actes contre-révolutionnaires auxquels s'était associé ce chef d'armée « devenu l'idole des accapareurs, des financiers, des agioteurs, de tous les bourgeois orgueilleux et égoïstes. » 11 était donc tout naturel que les aristocrates absolus eussent cherché à se rapprocher d'un homme qui voulait, suivant sa propre expression, faire reculer la Révolution, et dont les desseins ne semblaient pas supérieurs aux moyens d'action à sa disposition. Aussi l'avait- on vu s'efforcer, avec les Lameth, les Duport et autres, de décréditer la liberté par le nom de licence, la raison et la vérité par le reproche d'exagération et de folie, le patriotisme par celui de turbulence et de sédition. Chef avoué de tous ceux qui aimaient la liberté pour eux-mêmes seulement, et qui, voyant abaisser avec plaisir tout ce qui jadis était au-dessus d'eux, ne pouvaient souffrir que le peuple s'élevât de l'oppression à la dignité d'homme, il traitait volontiers,* dans son langage, les purs patriotes de jacobites, de républicains. On l'avait entendu invoquer la loi quand il s'était agi de persécuter le patriotisme, et il n'hésitait pas à en demander la violation pour détruire les sociétés populaires, gardiennes vigilantes de cette hberté i-eniée par lui.
Aujourd'hui, au lieu de se consacrer tout entier à la tâche glorieuse de repousser l'étranger, de réparer nos premiers revers, il venait, oubliant les Autrichiens et tandis que les ennemis réunissaient de nouvelles forces, déclarer la guerre aux patriotes français, à l'exemple de Léopold. En présence d'un acte séditieux , conséquence impardonnable de la faute qu'on avait commise en confiant la défense du pays à l'un des chefs de la faction des Feuillants, à l'un des plus dangereux ennemis de la hberté, il n'était pour l'Assemblée législative qu'une alternative, disait Robespierre : déployer contre La Fayette une énergie digne de son attentat, ou descendre au dernier degré de la faiblesse et de l'avilissement (1).
Ecrite dans la précipitation du premier mouvement, cette lettre n'allait pas tarder à être suivie d'une seconde, où. sera disculée phrase à phrase la lettre du général à l'Assemblée, et dont nous donnerons également une rapide analyse; mais, au préalable, il convient de nous
(1) Défenseur de la Constitution, luniiéro 6, p. 257 à 296. Ce numéro contient en outre deux lettres, l'une datée de Trêves, l'autre de Metz, toutes deux conccraant îcs menées contre-révolutionnaires.
LIVKE Vin. MANIFESTATION DU 20 .IL'IN 297
arrêter quelques instants sur un événement que Robespierre avait improuvé d'avance; nous voulons parler de la fameuse manifestation du 20 juin.
Le lendemain du jour où. la lettre de La Fayette était arrivée comme un défi jeté à la Révolution, l'Assemblée nationale apprit avec indignation, par une lettre du minisire de la justice, que les décrets relatifs à la déportation des prêtres perturbateurs et à la formation du camp de vingt mille hommes sous Paris, étaient frappés du veto royal. Cette mesure coïncidait d'une manière fâcheuse avec les déclamations du directoire du département et de La Fayette contre les sociétés populaires, déclamations qui semblaient un écho du manifeste de l'Autriche contre la Révolution française ; elle acheva d'irriter le peuple, travaillé depuis huit jours déjà par les meneurs girondins, impatients de faire repentir la cour du renvoi des ministres patriotes. On ne pouvait d'ailleurs choisir une meilleure date pour déterminer un mouvement populaire. Vingt juin! c'était le troisième anniversaire du serment du Jeu de Paume, et pareil jour était bien propre à exciter l'enthousiasme et les colères des citoyens.
Que la population parisienne fût toute disposée à se lever afin de donner une leçon à la cour, et même, au besoin, de renverser un trône sur lequel on désespérait désormais d'asseoir la liberté, cela est hors de doute. Les faubourgs s'agitèrent, remués par des hommes ardents, et il y eut dans la maison du brasseur Santerre des conciliabules où fut décidée la manifestation. Plusieurs historiens ont imaginé, très-légèrement, d'y faire figurer Robespierre, sur la foi d'un certain Lareynie, soldat volontaire du bataillon de l'île Saint-Louis, lequel, en déposant dans l'enquête ouverte au sujet des événements du 20 juin, déclara que des témoins lui avaient assuré avoir vu Robespierre, avec Pétion, Manuel et Sillery chez le brasseur patriote (1). Mais quand même, ce qui est fort douteux, Robespierre aurait assisté à une conférence tenue chez Santerre, rien n'indique qu'il se soit montré partisan
(1) Voyez dans le t. XV de YHistoire parlementaire (p. 116) la déposition de Lareynie. C'est sur cette pièce que, quarante ans après l'événement, l'ancien procureur général syndic Rœderer, dans sa Chronique de cinquante jours, a écrit sa relation de la journée du 20 juin.
de la manifestation projetée, à laquelle il fut entièrement opposé, comme tout concourt à le démontrer. Au contraire, la participation des Girondins à cette journée du 20 juin est évidente, et elle s'explique admirablement. Un mouvement populaire pouvait leur rendre le ministère, ou tout au moins les venger ; ils s'attachèrent donc à donner à ce mouvement une direction de nature à contenter leur ambition et leurs rancunes.
Ils avaient essayé de circonvenir Chabot (1), et, durant huit jours, leurs émissaires avaient parcouru les faubourgs. Tandis que la démocratie tenait ses assises cliez le brasseur Santerre, la Gironde tenait les siennes dans le salon de madame Roland, où s'étaient rassemblés Guadet, Brissot et leurs amis. liappel des ministres, telle était, à leurs yeux, la signification du mouvement, et tel fut le mol d'ordre donné par eux (2). Voilà bien pourquoi Robespierre refusa de prêter les mains à une manifestation dont une coterie prétendait tirer parti. Voilà pourquoi, averti par Chabot, il s'était élevé, aux Jacobins, contre une insurrection partielle dont les conséquences lui paraissaient pouvoir être dangereuses pour la liberté. Il craignait qu'on ne fournît au gouvernement le prétexte de calomnier la cause du peuple. Nous verrons, en effet, quel admirable parti la cour aurait pu tirer de cette insurrection avortée, si elle n'en avait pas, comme à plaisir, compromis le bénéfice par ses fautes. Robespierre prévoyait bien que, dans l'état de crise où l'on se trouvait, une insurrection éclaterait d'un moment à l'autre; mais il la voulait formidable, décisive, de nature à amener le triomphe complet de la Révolution, dut le trône voler en éclats, et non pas seulement propre à satisfaire quelques vanités froissées, et à permettre à quelques ambitieux de reprendre possession du pouvoir. Ayant rencontré Chabot dans la journée du 19, il l'engagea fortement à se rendre au faubourg Saint-Antoine pour éclairer les habitants sur le but de la démarche à laquelle on les conviait. Chabot courut au faubourg, harangua le peuple dans l'église des Quinze-Vingts; mais il était trop tard : sa harangue n'eut aucun succès. On disait de toutes paris : Nous sommes suivis de Pétion; Pétion le veut,Pétion est avec nous (3).
La popularité du maire de Paris aida à merveille les Girondins. Nous
(1) Ce fut du moins ce que Chalx)t affirma t-u déposant daus le proci'S des Girondins. Voyez sa déposition, Histoire pnrlemeulaire, t. XXX, p. 28 et si;iv.
(2) C'est ce que Sergent, aloi-s administrateur de police, afïii'me dans une notice insérée dans la 2" série de la Berne rétrospective. Cela d'ailleurs se trouve pleinement confirmé par une appréciation dn Patriote franrois sur la journée du 20. ^Voyez le numéro du 21 juin.)
{'i) Voyez la déposition de Chabot, i/^i suprà, et la réponse de Robespierre à Jérdme Pétion, dans le numéro 7 des Lettres de Robespierre ù ses commeltans, p. 315.