‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 66 sur 188 · I.IVIU: Vlll. i.E r.KNKUAL A LA BAIIRE DE L ASSEMBLEE · texte numérisé non relu

I.IVIU: Vlll. i.E r.KNKUAL A LA BAIIRE DE L ASSEMBLEE

sûre de voir aussitôt accourir le peuple autour d'elle. « Avertissez solennellement la nation, » lui disait Robespierre ; et, comme pour provoquer le décret fameux qui bientôt allait développer dans tous les cœurs l'enthousiasme de la liberté et porter le patriotisme à un degré d'exaltation auquel aucun peuple n'avait atteint jusque-là, il ajoutait : « Annoncez aux ddpartemens que la liberté, que l'Assemblée nationale est en danger, appelez à vous les François, et la liberté, la patrie est sauvée; votre existence môme est à ce prix. »

Il n'eût pas voulu, à la place de Louis XVI, de l'humiliant patronage d'un officier se croyant assez ^puissant pour devenir l'arbitre de la Révolution. « Celui qui est assez fort pour me protéger, » aurait-il dit au général, « le seroit bientôt assez pour me nuire. J'aime mieux dépendre de mon devoir et des lois que de celui que j'ai compté au nombre de mes courtisans. » Mais au moment où Robespierre achevait de tracer ces réflexions, La Fayette, accumulant faute sur faute, arrivait inopinément à Paris et se présentait à la barre de l'Assemblée. Qu'il ait cédé à un mouvement chevaleresque en quittant son armée, à la nouvelle des événements du 20 juin, pour venir au secours de la royauté menacée, on ne peut le nier ; mais c'était une souveraine imprudence. En croyant renforcer le trône du poids de son nom et de son autorité, il allait contribuer à précipiter sa chute ; et quand il parlait d'un ton de menace à l'Assemblée nationale, la main appuyée sur la garde de son épée, il donnait à Robespierre le droit de demander si le peuple français avait abattu le despotisme de la cour « pour subir celui du sieur La Fayette (1). »

En arrivant à Paris, La Fayette se rendit chez La Rochefoucauld, président du directoire du département, lequel était, comme on sait, presque entièrement composé de Feuillants (Talleyrand, Beaumetz qui servait à la fois d'aide de camp et de secrétaire au général). Après avoir concerté avec ses amis du directoire les meilleures mesures à

(1) Voyez cotte seconde lettre de Robespierre à La Fayette dans le numéro 8 du Défenseur de la Constitution, p. 305 à 369. Ce numéro contient, eu outre, une adresse de la société des Amis de la Constitution de Strasbourg à celle de Paris, et un extrait d'une lettre de Lille au sujet de Lukner.

T. II ao

306 IIISTOIHE DE ROBESPIERRE

prendre pour tirer parti, dans l'intérêt de la cour, de la manifestation du 20 juin, La Fayette alla se présenter à l'Assemblée (1). C'était le 28 juin. Admis à la barre, il y prononça une courte allocution, d'une jactance un peu ridicule, par laquelle il invitait l'Assemblée nationale à détruire la société des Amis de la Constitution, et à ordonner que les auteurs du mouvement du 20 juin fussent poursuivis comme criminels de lèse-nation. Nul doute qu'il ne rangeât, dans sa pensée, Robespierre au nombre de ces factieux dont il réclamait si impérieusement la punition. Cependant l'opposition de Robespierre à la manifestation du 20 juin était trop connue pour qu'il fftt possible de le rendre responsable de faits blâmés d'avance par lui, et il n'était pas homme à dissimuler son opinion. « Je puis m'expliquer librement sur ce rassemblement, » dit-il lui-même dans un nouvel article sur la tactique du général La Fayette, « j'ai assez prouvé mon opposition à cette démarche par des faits aussi publics que multiples. Je l'ai regardée comme impolitique et sujette à de graves inconvéniens. » Or l'événement venait précisément lui donner raison, justifier ses craintes. En effet, ce mouvement, sans aucun profit pour la cause de la Révolution, fournit à ses ennemis un prétexte de l'attaquer avec violence, et La Fayette ne manqua pas de l'invoquer- pour expliquer sa présence à Paris. En voyant tous les adversaires de la liberté se faire de cette journée du 20 juin un argument contre tous les patriotes, Robespierre prit en main la cause de ceux dont il n'avait pas approuvé le zèle inconsidéré, et il s'attacha à démontrer que l'extravagance aristocratique avait pu seule concevoir l'idée d'incriminer cette manifestation comme une insurrection populaire, comme un attentat contre la liberté et contre les droits de la nation.

La démarche insolite de La Fayette, sa présence à la barre de l'Assemblée, son attitude hautaine, sa prétention. mal justifiée de parler au nom de l'armée, auraient dû, ce semble, exciter parmi les représentants du peuple une explosion unanime de murmures et de colères : il n'en fut rien ; les honneurs de la séance furent accordés au général, et il traversa la salle su milieu des applaudissements réitérés d'une partie de l'Assemblée, Alors Guadet, d'un ton ironique : « Au moment où la présence de M. La Fa\ette à Paris m'a été annoncée, une idée bien consolante est venue s'offrir à moi : ainsi, me disais-je, nous n'avons plus d'ennemis extérieurs, les Autrichiens sont vaincus... » Mais quelle illusion ! la situation était toujours la même ; com-

(1) Détails fournis par Toulongeou, qui, ami particulier de La Fayette, a dû être Lieu informé.

LIVUF. Vlll. EFriMS DE L\ PRESENCE DE LA FAYETTE A l'AUIS 307

ment donc La Fayette se trouvait-il à Paris ? De quel droit? Quels motifs l'amenaient? poursuivait l'ardent Girondin. Pour quitter son poste, était-il au moins muni d'un congé du ministre ? Il fallait interroger ce dernier afin de savoir s'il avait autorisé le général à abandonner son armée, et charger la commission extraordinaire des Douze de présenter le lendemain un rapport sur le danger de permettre à des chefs de corps l'exercice du droit de pétition. Mais, nous l'avons dit, l'esprit feuillant animait au fond la majorité de l'Assemblée; elle écarta la motion de Guadet, et décréta une enquête sur les causes des menées perturbatrices dénoncées par La Fayette (1]. Par ce vote impopulaire, elle se déconsidéra dans l'esprit de la nation, prouva qu'il n'y avait pas à compter sur elle pour arracher à la réaction, déjà sûre de son triomphe, les destinées de la Révolution, et perdit en un instant le bénéfice de l'appui que lui avait récemment prêté Robespierre, qui tout à l'heure encore, en soutenant une dernière lutte afin de consolider la constitution dans le sens révolutionnaire, avait présenté l'Assemblée nationale comme l'ancre de salut de l'État.

Et de fait, était-il quelque chose de plus étrange, de plus alarmant que de voir un général, chargé de la défense du territou'e, correspondre de son camp avec les intrigants qui, à Paris, circonvenaient la cour , et au lieu de se consacrer tout entier à la réparation de revers dont la France avait été douloureusement émue, quitter brusquement son armée, dans l'intention d'influencer par sa présence l'Assemblée nationale et de lui dicter des lois ? En quel pays, chez quel peuple une pareille conduite serait-elle tolérée ? Que deviendrait la liberté d'une nation, s'il était permis k des généraux de parler en maîtres à ses représentants? Quand de telles choses ne sont pas immédiatement et sévèrement réprimées, un peuple est bien près de tomber dans la pire de toutes les servitudes. Et quel moment choisissait La Fayette pour^ venir à Paris afficher des airs de dictateur ? Celui où, par suite d'ordres perfides, nos troupes abandonnaient précipitamment les villes de la Belgique qu'elles avaient occupées, et se repliaient sur Lille, livrant à la fureur des Autrichiens une population coupable d'attachement à la France ; oh, sur les bords du Rhin, nos places laissées sans défense, malgré les réclamations des patriotes, se trouvaient ouvertes à l'armée prussienne ; où, à l'intérieur, la trahison tendait les bras à l'émigration. Voilà ce que ne manqua pas de rappeler Robespierre, en émettant quelques réflexions sur la manière dont on faisait la guerre. 11 y avait, selon lui, deux sortes de guerre : celle de la

(1) Voyez le Moniteur du 29 juin 1792.

liberté et celle du despotisme. Depuis l'ouverture des hostilités, la seconde seule avait été pratiquée. On consumait les forces de la nation dans de petits combats insignifiants, au lieu de tomber comme la foudre sur l'ennemi et d'envahir résolument son territoire. Pendant ce temps, les factions s'agitaient au dedans ; les aristocrates de l'intérieur correspondaient avec ceux du dehors ; les conspirations se développaient, et le patriotisme proscrit était à la veille de disparaître devant le despotisme militaire.

Quelle différence avec la guerre de la liberté ! continuait Robespierre. Plus de trahisons, plus de défiances alors, parce que le peuple a mis sous ses pieds tous ses oppresseurs. La nation tout entière se lève et marche sous les ordres de chefs choisis par elle parmi les plus zélés défenseurs de la cause populaire.* Poursuivant un but sublime, elle est invincible dans ses attaques soudaines et irrésistibles : les tyrans pâlissent bientôt sur leurs trônes ébranlés, et ne tardent pas à désarmer sa colère en demandant la cessation d'hostilités qu'ils ont eux-mêmes provoquées. ]Mais cette guerre de la liberté, si bien décrite, nous n'en serons témoins que le jour où la royauté aura disparu du sol français ; où, véritablement en possession d'elle-même, la France pourra, d'un vol plus libre, s'élancer vers ses destinées glorieuses. En attendant, sûrs de la victoire, tous les ennemis de la Révolution accusaient le peuple de stupidité; et, le jugeant indigne de la liberté, suivant leur langage ordinaire, les tyrans l'engageaient à renoncer à cette chimère. « Xon, » répondait Robespierre, *f ce n'est pas le peuple qui est stupide, c'est vous, qui êtes également perfides et cruels ; et si le peuple français n'avait pas assez de vertu pour se sauver lui-même, j'oserois encore me reposer de son salut sur l'excès de vos crimes ; si mes concitoyens étoient assez lâches ou assez imbéciles pour fermer l'oreille à la voix de l'honneur et de la vérité, je m'adresserois aux hommes libres de toutes les nations. » Par quelle inconséquence, ajoutait-il, avait-on confié à des nobles le soin de défeHdre la cause de l'égalité? Aujourd'hui l'on recueillait les fruits de cette confiance aveugle, car on voyait les patriciens en foule déserter leurs postes et passer à l'ennemi pour combattre contre nous. Toutefois la cause de la liberté était impérissable à ses yeux, et l'heure de son triomphe, il la croyait moins éloignée que peut-être ne le supposaient ses furieux adversaires. « Peuples, » s'écriait-il en s'adressant à toutes les nations, dans un langage que nous ne saurions nous dispenser ae mettre sous les yeux du lecteur, « ne haïssez point la liberté l ne détestez que ses oppresseurs, et que leurs forfaits mêmes vous apprennent à la chérir davantage. C'est sa beauté divine qui a

LIVUE VIII. Di: LA MAMÈIil-: [)ONT 0.\ FAIT LA GUERRE 309

excilé la rage des monstres qui osent la souiller. Jamais les tyrans ne comniircnt des crimes aussi lâches, parce que jamais peuple ne fit un si noble effort pour affranchir l'humanité de leur joug odieux ; il étoit arrêté que cette période de l'existence des sociétés devoit à la fois enfanter et la morale la plus pure et les plus abominables forfaits. L'univers est encore dans les douleurs de l'enfantement de la liberté. Tous les vices qui opprimoient les nations ont rugi aux premiers symptômes qui présageoient sa naissance, et ils se liguent tous pour l'étouffer dans son berceau. » On avait fait des lois excellentes, c'étaient les seules qui ne fussent pas exécutées. Avec quelle dérision les hypocrites, les intrigants osaient parler de la sainteté des lois ! Inexorables pour les faibles opprimés ou le patriotisme égaré, ils étaient pleins d'indulgence et de tendresse pour les grands conspirateurs et les coupables puissants. Observateurs des lois qui consacraient les derniers vestiges de l'ancienne servitude, ils foulaient aux pieds celles qui devaient régénérer les mœurs et fonder la liberté. Factieux enfin, on les entendait sans cesse déclamer contre les factions. Mais la liberté finirait par triompher de tous ses ennemis, Robespierre le promettait à ses concitoyens, il le jurait par les forfaits de la tyrannie, par la Déclaration des droits de l'homme solennellement proclamée et insolemment violée, par les calamités de vingt siècles qu'on avait à expier, par les aïeux à venger, par la postérité à affranchir (1).

Etrange méthode de faire la guerre, qui obligeait un général à plus se servir de chevaux de poste que de chevaux de bataille, continuait l'inexorable journaliste, en revenant à La Fayette dans un nouvel article. Etait-il au château des Tuileries, à Paris, à la campagne, ou s'était-il décidé à retourner à Maubeuge? Autant de questions peu faciles à résoudre. Ainsi le but de la guerre, ce n'était pas de chasser les Autrichiens de la Belgique, d'affranchir Bruxelles, de réprimer les factieux de Coblentz et de défendre les frontières; non, c'était de réduire Paris, de dompter les patriotes de l'Assemblée nationale et de la capitale. Le véritable quartier général n'était pas au camp retranché devant Maubeuge, mais dans le palais des Tuileries ; et le roi de Prusse, le roi de Hongrie semblaient moins à craindre pour la France que la municipalité parisienne et les sociétés des Amis de la Constitution.

Or nous savons aujourd'hui, par les documents les plus certains, qu'après avoir vainement essayé de soulever une partie de la garde nationale pour accomplir une espèce de coup d'Etat, La Fayette, de retour

(1) Rép^xions sur la manière dont on fait la guerre, dans le numéro 8 du Défenseur de la Constitution, p. 375 à 388.

dans son camp, avait organisé un véritable complot militaire ayant pour but de transporter la cour à Compiègne, afin de lui rendre toute sa liberté d'action. Dans le cas oii il n'eût pas été possible au roi de sortir de Paris, l'armée aurait immédiatement marché sur la capitale (1).

La conduite de La Fayette paraissait sans doute aux royalistes digne de tout éloge, elle était envisagée par eux comme un acte de dévouement; mais au point de vue révolutionnaire, c'était une trahison, dans toute la force du terme. Etait-il possible de ne pas s'étonner de la conformité de langage existant entre le manifeste deLéopold, qui avait tant indigné les esprits, et la lettre du général ? Ah I disait-on, il avait pu sans inquiétude abandonner son armée, puisque les Autrichiens étaient ses véritables alliés, et poursuivaient le même but. En regard du manifeste impérial, Robespierre plaça les principaux passages de la lettre de La ayette. Rien de plus accablant que ce parallèle. « Quelle conformité de vues et de langage, » s'écriait Maximilien, « entre les ennemis du dedans et ceux du dehors ! Est-ce notre liberté que M. La Fayette veut attaquer ? Point du tout ; il veut rétablir V ordre et la tranquillité ; il veut anéantir la tyrannie des sociétés patriotiques, et faire respecter Vautorité royale. Pourquoi les monarques autrichiens nous ont-ils menacés? Pourquoi nous font-ils la, guerre? Est-ce pour renverser notre constitution et pour nous donner des fers? Non, c'est pour notre bien; c'est pour protéger Vautorité constitutionnelle du roi, et la nation elle-même contre ces mêmes factieux^ contre ces clubs que M. La Fayette vous dénonce, avec eux, comme les auteurs de tous lesdésordres. Détruisez les clubs, réprimez les factieux ; respectez et perfectionnez la constitution selon les vues de M. La Fayette et des princes autrichiens, et vous aurez la paix. Et vous voulez que M. La Fayette fasse la guerre aux Autrichiens ! Et pour quel motif? Avons-nous de meilleurs amis, des précepteurs plus sages que les rois de Bohème et de Hongrie? La Fayette dira-t-il qu'ils attentent à notre indépendance? Mais quand on est d'accord au fond, peut-on être si scrupuleux sur les formes ? Eh I lui-même ne s'est-il pas élevé au-dessus de toutes les lois ? Ne donne-t-il pas des ordres au nom de l'armée ? Ne foule-t-il pas aux pieds l'indépendance de l'Assemblée nationale, la liberté du peuple et la constitution? » Le manifeste de Léopold avait été précisément le motif de la déclaration de guerre; comment donc supporter plus longtemps, à la tête d'une armée destinée à agir contre l'Autriche, un général dont la conduite envers la Révolution était de tous points

(1) Voyez dans le t. XYII àaVUistoirc pdrlementtiirelaleiivc de Lully-Toloiulal, en date du 9 juillet, et celle de La Fayette eu date du 8 juillet 1792, p. 213 à 24.6.

LIVUE Vin. — l'Al'.ALLÈLK ENTRE LA FAYETTE ET LEOI'OIJ) 311

semblable à celle des rois de Prusse et de Hongrie, et qui était mille fois plus coupable, puisqu'il paraissait tout disposé à tourner contre celte Révolution l'épée dont il était armé pour la soutenir? N'était-il pas aujourd'hui l'àme de ce parti de la cour et de l'aristocratie par lequel les patriotes étaient présentés comme une faction qu'on appelait tantôt républicaine, tantôt jacobite, à laquelle on imputait tous les maux dont la cour et l'aristocratie étaient les seules causes ? Ainsi comme la noblesse, comme les prêtres séditieux, comme les puissances étrangères, il prétendait accabler le peuple, et, tout en protestant hypocritement de son amour pour la constitution, il ne demandait rien moins que son anéantissement. C'était donc le plus dangereux des ennemis de la nation française, puisque, chargé de la défendre, il ne s'occupait qu'à la diviser et à comploter contre sa liberté. C'était le plus coupable de tous les traîtres, disait Robespierre en terminant, et il devait être exemplairement puni, si les représentants du peuple n'étaient pas les plus lâches des hommes (1),

Un jour, bien longtemps après les années orageuses dont nous écrivons l'histoire émouvante, il fut donné au général La Fayette de voir sortir des barricades de 1830 cette constitution abâtardie qu'il rêvait en cette année 1792, et pour laquelle, de connivence avec ses amis les Feuillants, il ne craignit pas de conspirer la ruine de l'édifice si laborieusement élevé par l'Assemblée constituante. Eh bien! quand il eut vu à l'œuvre cette royauté qu'il avait appelée, dit-on, la meilleure des républiques, et qui n'était en réalité ni la monarchie ni la république ; quand il eut vu fonctionner ce système- de gouvernement qu'au temps de sa jeunesse il avait si souvent entendu flétrir par Robespierre, cette oligarchie bourgeoise où le génie, le talent, la vertu n'étaient comptés pour rien dans l'État, il se sentit pris d'un amer dégoût, et passa, pour n'en plus sortir, dans le camp de l'opposition radicale.

(1) Voyez dans le numéro 8 du Défenseur de la Cotistitution cet article intitulé : Sur la tactique du général La Fayette, p. 386 à 405. Outre cet article et des réflexions sur la manière dont se faisait la guerre, ce numéro contient un discours prononcé par" Kobespierre au club des Jacobins, au mois de mars précédent, à propos du manifeste de Léopold, discours dont nous avons rendu compte, et une lettre écrite de Courtrai en date du 29 juin.

Ah ! noble et généreux esprit qui éprouvâtes un tel désenchantement en présence de cette royauté après laquelle vous aviez tant soupiré jadis, vous qui, sur le soir de votre vie, avez compris enfin qu'à votre pays il fallait des institutions purement démocratiques, n'avez-vous pas éprouvé un long remords d'avoir combattu avec tant d'obstination ces glorieux patriotes de 1792, dont la vie fut un dévouement absolu à la démocratie? Et une voix secrète ne vous reprocha-t-elle pas d'avoir, par vos manœuvres impolitiques et inconstitutionnelles, contribué à pousser la Révolution dans la voie des répressions sanglantes et implacables ?

Tandis qu'avec sa vigilance accoutumée Robespierre dénonçait les menées et les intrigues feuillantines, et, soldat d'avant-garde, défendait courageusement la liberté menacée, que faisaient les Girondins, anciens alliés de La Fayette? Nous les avons vus longtemps se porter les garants du patriotisme du général; et quand enfin ses tendances contrerévolutionnaires se furent manifestées trop clairement pour qu'on pût douter de ses intentions perfides, nous avons entendu Brissot, répondant à Robespierre, traiter son ancien client comme un homme sans conséquence, incapable de jamais tenter la moindre démonstration contre les lois constitutionnelles. Or, aujourd'hui il recevait un démenti formel. Le premier mouvement chez lui et chez ses amis fut une sorte de stupéfaction. Le journahste Robert, avec qui nos lecteurs ont déjà fait connaissance, crut devoir, le 2k juin, aux Jacobins, témoigner sa surprise de ce que Brissot et Condorcet n'étaient pas encore venus s'exphquer sur le compte du général (l). Cependant le 18 juin, à l'Assemblée nationale, Guadet, on l'a vu, avait été l'un des premiers prendre parti contre lui, et, dès le surlendemain, un de ses anciens panégyristes, l'abbé Fauchet, donnait lecture à la société des Jacobins d'une lettre adressée en son propre nom à toutes les sociétés populaires et à tous les citoyens de son diocèse, lettre dans laquelle il développait avec la plus vive énergie sa nouvelle façon de penser au sujet de La Fayette, et qui était un résumé de tout ce qu'on avait pu dire de plus fort contre le général. Chénier demanda l'impression de cette lettre, et son envoi aux quatre-vingt-trois départements (2).

Bientôt il n'y eut plus qu'une voix contre La Fayette dans le parti de la Gironde, voix menaçante et terrible, car ainsi qu'il arrive toujours,

(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution, inuméro 220.

.(2) Ibid., numéro 218.

Page 1