‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 65 sur 188 · LIVRE VIII. NOUVELU-: l'IllI.IIM'IULK CONTRE LA FAYETTE · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. NOUVELU-: l'IllI.IIM'IULK CONTRE LA FAYETTE

dénoûment. Toutefois, dans l.es circonstances critiques où l'on se trouvait, et voyant la cour chercher à tourner cet événement contre la liberté, il se garda bien de blâmer hautement ce qu'il appelait la procession armée du 20 juin. Il essaya, au contraire, de la justifier, sacrifiant son opinion personnelle au désir de servir la cause populaire; et, un peu plus lard, il put dire à Pétion, sans crainte d'être démenti, en rappelant le souvenir d'un mouvement auquel il s'était opposé pour sa part : « Personne plus que moi ne vous a défendu alors d'une manière plus publique et plus loyale contre toutes les tracasseries qu'il vous attiroit il). »

Tandis que les partisans de la cour songeaient à tirer profit du mouvement populaire soulevé, en partie, par les rancunes de la Gironde, Robespierre continuait dans son journal la guerre contre le général assez téméraire pour avoir jeté un audacieux défi à la Révolution. Non content d'avoir parlé en maître à l'Assemblée nationale, La Fayette avait écrit au roi pour l'encourager « dans sa résolution généreuse de défendre les principes constitutionnels. » Or on savait trop ce que cela voulait dire dans la bouche des meneurs feuillants. Ces lettres à l'Assemblée et au roi inspirèrent à Robespierre une deuxième philippique dans laquelle, prenant le général corps à corps, pour ainsi dire, il discuta chacune de ses phrases, la constitution à la main. Œ Sommes-nous déjà arrivés, » s'écriait-il en commençant, « au temps oii les chefs d'armée peuvent interposer leur influence ou leur autorité dans nos affaires politiques, agir en modérateurs des pouvoirs constitués, en arbitres de la destinée du peuple? » En était -ce donc fait déjà

(1) Voyez la réponse à Jérôme Pétion, dans le numéro 7 des Lettres de Robespierre ù ses commettans. On sait de reste maintenant pour quels motifs pleins de sens Robespierre se montra opposé à la manifestation du 20 juin. « Soigné, coiffé, poudré, il n'eût point compromis dans ces bagarres, ni même dans la rude société de l'émeute, l'économie de sa j^ersonue, » dit M. Michelet (Hist. de la Réi-ohition, t. III, p. 465). Voilà encore une de ces fantaisies contre lesquelles on ne saurait trop pi'Otester. Non, Robespierre n'avait pas cru devoir s'associer à un mouvement qui ne tendait qu'à satisfaire d'ambitieuses convoitises. En fait d'insurrection, il n'en voulait qu'une sérieuse, propre à en finir avec la contre-révolution, à assurer le tiùompbe de la liberté. Et dans les terribles journées qui précéderont et suivront le 10 aoiit, nous verrons s'il hésitera à compromettre « l'économie de sa personne. »

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de la liberté, si, renouvelant, avec plus d'autorité, l'usage des remontrances parlementaires,' un général se permettait de critiquer les actes législatifs, d'adresser une sorte de mercuriale à la représentation nationale, et s'occupait, selon ses intérêts, à créer, à chasser, à louer ou à diffamer des ministres, aux ordres desquels pourtant la loi lui imposait le devoir rigoureux d'obéi r?Séyait-il bien à La Fayette de traiter d'équivoque et de scandaleuse l'existence d'un de ces ministres à l'élévation desquels il avait travaillé, lui qui, après avoir flatté tous les partis, se mettait audacieusement au-dessus des lois? Il reprochait à l'Assemblée de n'avoir pas assez respecté la prérogative royale, les droits des citoyens, la liberté religieuse, c'est-à-dire qu'il attaquait par là les décrets rendus contre les émigrés et les prêtres réfractaires.

De quel droit s'arrogeait-il ainsi la mission de régenter les représentants du peuple, donnant aux uns le titre de factieux, décernant aux autres un brevet de patriotisme et de sagesse? Pourquoi ne pas le nommer tout de suite le législateur unique du peuple français? « Vous intriguez, vous intriguez, vous intriguez ! » lui disait Robespierre. « Vous êtes digne de faire une révolution dans une cour, il est vrai; mais arrêter la révolution du monde, cette œuvre est au-dessus de vos forces. » Montrant la France menacée au dehors et agitée au dedans, La Fayette, dans sa lettre, avait fortement engagé la nation à résister aux rois coalisés contre elle, sous peine d'être la plus vile nation de l'univers, comme si le pays avait un instant douté de son propre courage et de sa propre puissance. Mais cette coalition des rois, cette agitation intérieure n'étaient-elles pas dues aux mêmes causes? N'étaient-ce pas les mêmes hommes implacables qui poussaient l'étranger à déchirer le sein de la France en lui cherchant des alliés au dedans, en faisant appel à toutes les mauvaises passions, en soulevant contre la Révolution tous les intérêts froissés, toutes les convoitises, toutes les ambitions? Voilà les traîtres, disait Robespierre, les factieux qu'aurait dii dénoncer La Fayette ; loin de là, le général semblait les prendre sous sa protection, car son langage ressemblait fort à celui de la cour d'Autriche.

Et que signifiait cette affectation de dire : Mes soldais, ma brave armée? Était-ce un procédé d'intimidation? Ah! si les soldats français étaient disposés à le suivre avec empressement pour vaincre les Autrichiens, ils ne le seconderaient jamais dans ses desseins contre la représentation nationale protégée par le peuple d'où sortaient ces soldats au nom desquels il prétendait parler. L'événement prouva, un peu plus taid, à quel point Robespierre avait raison. La Fayette s'en prenait surtout à ce qu'il appelait la factionjacobitc, désignant ainsi la société

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des Amis de la Constitution à laquelle il avait appartenu ; et, dans cette même épître oh il enjo-gnait à l'Assemblée nationale de maintenir scrupuleusement les principes constitutionnels, il l'invitait à décréter la destruction des sociétés patriotiques, oubliant que l'existence de ces sociétés était l'exercice d'un droit formellement reconnu par la constitution. Il avait sans cesse dans la bouche ces mots de liberté et de constitution; mais ce langage était un jargon insignifiant ou insidieux dicté par l'intérêt personnel, puisque La Fayette semblait ne reconnaître dans la constitution que tout ce qui pouvait servir la tyrannie. Il reprochait aux sociétés patriotiques la publicité de leurs séances, comme si ce n'était pas là au contraire une garantie de sécurité, comme si l'on pouvait conspirer contre les intérêts généraux sous l'œil même du public.

Ah ! lui disait avec raison Robespierre, en faisant allusion aux comités mystérieux où s'élaboraient les lettres de la nature de celle que le général avait adressée à l'Assemblée législative , oseriez-vous prendre le peuple pour confident de vos sentiments et de vos pensées? Sans doute des intrigants avaient pu se faufiler au sein des sociétés patriotiques, et Robespierre ne prétendait pas que jamais idée absurde n'y eût été émise ; mais chez un peuple dont l'éducation avait été celle du despotisme, était-il possible d'exiger que toutes les assemblées de citoyens fussent composées de Socrates et de Gâtons? Et comment, à Paris, séjour de toutes les intrigues, empêcher la cour ou ses partisans d'y introduire des émissaires chargés de semer le trouble et la discorde, d'énoncer de ces propositions ridicules qui servent de prétexte à calomnier le patriotisme? « Personne, je l'avoue,» continuait Robespierre, « n'est blessé plus que moi de ces difformités ; personne n'est moins porté, par goût, à fréquenter les nombreuses assemblées. Mais qu'en général l'amour du bien public y domine ; que la grande majorité soit pure, également ennemie du désordre et de la tyrannie ; qu'elle applaudisse avec transport à toutes les maximes honnêtes, à tous les projets utiles; qu'elle repousse avec indignation toutes les manœuvres coupables; que, depuis le commencement de la Révolution, les sociétés patriotiques aient été l'écueil de toutes les conspirations tramées contre le peuple, les plus fermes appuis de la liberté et de la tranquillité publique, ce sont des vérités qui ne furent jamais contestées que par l'extravagance aristocratique ou par la perfidie ambitieuse. Eh! s'il en était autrement, si les ennemis cachés ou déclarés de la patrie pouvoient régner au milieu d'elles, loin de les poursuivre, ils les protégeroient, et toutes les calomnies absurdes dont elles sont l'objet se changeroient en un concert de louanges. »

Était-il loyal d'attribuer à tous les bons citoyens les erreurs de quelques individus? N'était-ce point là le fait d'un ennemi de la patrie?

On reproche aux sociétés patriotiques d'avoir fomenté tous les désordres, poursuivait Robespierre. Étaient-ce elles qui avaient déchaîné les prêtres séditieux, les émigrés armés contre la patrie, les conspirateurs, les fripons et les traîtres? On leur reproche d'être une secte à part dans l'État, d'usurper les pouvoirs du peuple, de tyranniser l'opinion : banale et éternelle accusation de tous les fonctionnaires, de tous les partisans du despotisme contre les citoyens investis de la confiance populaire. Mais que dire des généraux qui parlaient en maîtres à l'Assemblée nationale? Là, s'était écrié emphatiquement La Fayette, sans doute en souvenir de la couronne civique décernée, sur sa motion, à son cousin Bouille, là, les assassins de Desilles reçoivent des triomphes. Non, répondait Robespierre, réfutant une calomnie encore ressassée de nos jours, « mais là, les assassins des soldats de Châteauvieux et de tant d'autres défenseurs de la patrie ont été appréciés. Là on a pensé que l'humanité et la reconnoissance publique dévoient expier, par des hommages rendus à l'innocence et au patriotisme opprimés, les crimes du despotisme, de l'aristocratie, les crimes de Bouille et les vôtres. Là on sait que ce que vous appelez l'assassinat de Desilles est un événement fortuit, étranger aux soldats immolés par la rage liberticide des ennemis du peuple, qui ne peut être imputé qu'aux chefs perfides qui venoient les massacrer de sangfroid, une calomnie inventée pour faire oublier l'assassinat plus réel de tant de victimes intéressantes... Non pas à vos yeux, ni à ceux de vos pareils, mais à ceux des hommes justes et sensibles... Vous, on vous permet de gémir sur les héros de l'aristocratie, laissez-nous pleurer sur les héros de l'infortune et du civisme. » Il continuait ainsi à discuter avec une logique inflexible chacune des phrases de la lettre de La Fayette, et, après avoir insisté sur la singulière conformité existant entre le langage de ce dernier et celui de Léopold, d'où l'on pouvait conclure, à n'en plus douter, que le manifeste impérial avait été fabriqué dans le cabinet des Tuileries, il engageait le général à dissiper l'armée autrichienne au lieu d'attaquer les patriotes et de s'essayer au rôle de dictateur avant d'avoir vaincu. Puis, s'adressant aux membres de l'Assemblée nationale, il leur demandait s'ils voulaient devenir les jouets de l'ambition ou du despotisme en faisant imprimer la lettre d'un factieux, ou rester les représentants de la nation française. En vain craignait-on de se priver d'un général ; mille autres, à la place de celui-ci, auraient déjà vaincu, non pour la cour, mais pour la patrie et la liberté. L'Assemblée n'avait qu'un mot à prononcer,

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