‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 68 sur 188 · LIVRE VIII. FLUEUR DES JOURNAUX GIRONDINS CONTRE LA FAYETTE · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. FLUEUR DES JOURNAUX GIRONDINS CONTRE LA FAYETTE

La pusillanimité seule de l'Assemblée nationale serait à craindre, mais il avait confiance en la majorité; et, se reposant sur elle, il engageait encore ses concitoyens à se garder de toute insurrection partielle : c'était par la légalité qu'il fallait vaincre La Fayette et réprimer les complots dont la cessation amènerait l'établissement définitif de la liberté. « La Fayette est un traître, un conspirateur, » s'écria ensuite La Source; « La Fayette est un scélérat, voilà mon opinion (1). »

Au moment où ces rudes paroles sortaient de la bouche d'un des membres influents de la Gironde, le général se disposait à retourner vers son armée, un peu confus sans doute du résultat de sa démarche, démarche imprudente autant que coupable, on peut le dire; car, loin de servir la cause royale, elle contribua, d'une part, à pousser le gouvernement de Louis XVI dans le chemin de réaction qui devait le conduire à sa chute ; de l'autre, à aigrir les patriotes, à les porter aux partis extrêmes. Lejour même oi^iLa Fayette quitta Paris, il futbrùlé en effigie au Palais-Royal, et le journal de Brissot considéra comme une exécution civique ce simulacre d'auto-da-fé. En même temps cette feuille insérait un article intitulé La Fayette, tiré des Révolutions de Paris; c'était une longue, amère et violente censure de la conduite du général depuis le commencement de la Révolution, et l'on put s'étonner de le trouver reproduit dans un journal qui, durant si longtemps, s'était montré trèsprodigue d'éloges pour l'ancien commandant en chef de la garde nationale (2).

Avant de partir, La Fayette adressa à l'Assemblée législative une seconde lettre , dans laquelle il exprimait le regret de ne pouvoir apprendre à ses troupes qu'on eût déjà statué sur sa pétition. C'était d'une maladresse insigne; de nombreux murmures de réprobation accueillirent la lecture de cette nouvelle lettre, mais ce fut tout ; et Isnard, avec son impétuosité naturelle, se plaignit en quelque sorte que l'Assemblée n'eût pas envoyé de sa barre à Orléans ce soldat factieux (3). Déplorable fut l'effet produit au dehors. Les plus sincères amis du général, dans le parti de la Gironde, rompirent tout à fait avec lui. Condorcet lui-même jugea impossible de le soutenir plus longtemps, et la Chronique de Paris, muette depuis dix jours sur le compte de La Fayette, se décida enfin à l'attaquer avec fureur, et publia ces hgnes : « M. La Fayette a paru s'étonner de ce qu'à sa voix

(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution,

(2) Patriote français, nimiéro 1059.

(3j Moniteur du !'■■ juillet 1792.

les sociétés populaires osoient encore subsister, et de ce que l'Assemblée nationale n'en avoit pas encore prononcé la dissolution. Que diront donc les honnêtes gens du royaume et l'état-major de son armée, dont il s'est déclaré l'organe? Celui qui a voulu imiter Crom- ^-ell sera-t-il jugé digne d'en être tout au plus le valet de chambre? Les murmures, pour ne pas dire les huées qui ont accompagné cette lettre dont, pour cette fois, M. de La Fayette semble s'être fait le rédacteur, l'ont déjà mis à la juste place qu'il doit avoir, et l'opinion publique fera facilement le reste (1). » Et le lendemain, dans un article intitulé : Question à faire aux honnêtes gens, la même feuille se demandait, comme si elle se fut inspirée des derniers numéros du journal de Robespierre, quel était celui du roi de Hongrie ou du général La Fayette, qui attaquait ou défendait la constitution quand tous deux se montraient également ennemis des sociétés populaires (2)?

De son côté, Brissot, dans le Patriote français, ne demeurait pas en reste. A la nouvelle de l'évacuation du Brabant par nos troupes, il n'hésitait pas à écrire qu"il faudrait que l'Assemblée nationale fût bien faible si les traîtres qui avaient conseillé la retraite ne payaient pas de leurs têtes cette trahison (3). Quelques jours après, comme le bruit courait que La Fayette était sur le point de revenir à Paris, il s'écriait : «c Tant mieux, il sera plus près d'Orléans. » Enfin, empruntant au Moniteur lui-même une appréciation très-malveillante dirigée contre le général, la feuille de Brissot rappelait que Mirabeau avait pronostiqué qu'incapable d'être le valet de chambre de Cromwell, La Fayette finirait par être celui du général Monck; elle alla jusqu'à le traiter de Gilles César, nom sous lequel, paraît-il, le désignaient les plaisants de la cour (4). Nous voici loin, bien loin du temps oi^i, prenant le général sous leur égide, Brissot et Condorcet ne pardonnaient pas à Robespierre de le dénoncer aux Jacobins, de suivre d'un œil attentif sa marche tortueuse, de deviner ses desseins perfides. Quel pas franchi en quelques jours! A présent on les voyait, comme pour racheter leur long aveuglement, animés de fureurs qui contrastaient fort avec leur quiétude passée ; mais de tout cela il résultait, pour les observateurs sérieux, qu"en attaquant Robespierre avec tant de violence et en le poursuivant de si noires calomnies, ils avaient cédé aux moins nobles passions, celles de la haine et de l'envie; et la comparaison entre sa conduite et la leur n'était pas à leur avantage. Eux-mêmes aujourd'hui

(1) Chronique de Paris, du l*"'' juillet 1792.

(2) /6iV/., numéro du 2 juillet.

(3) Patriote français, numéro 1056.

(4) Ibid., numéros 1060 et 1062.

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