LIVRE VIII, LE BAISER LAMOLRETiE
ne se trouvaient-ils pas forcés de donner raison à leur adversaire ? C'était leur condamnation.
YIII
La tentative avortée de La Fayette n'empêcha pas ses amis de continuer leurs manœuvres contre -révolutionnaires, et, à défaut de l'Assemblée nationale, le directoire du département de Paris résolut d'agir seul contre les fauteurs de la journée du 20 juin. Le 6 juillet, il prit une mesure infiniment grave et grosse de tempêtes, celle de la suspension provisoire et du renvoi du maire de Paris et du procureur de la commune devant les tribunaux. Cet arrêté, signé de La Rochefoucauld, fut connu le lendemain ; il excita le plus vif mécontentement et détruisit entièrement le bon effet qu'avait produit une petite scène de réconciliation dont l'Assemblée nationale avait été le théâtre dans la matinée, sorte de répétition des paroles échangées peu de jours auparavant aux Jacobins entre Brissot et Robespierre. Sur la proposition de Lamourette, évêque de Lyon, d'ensevelir toutes les haines dans un embrassement fraternel, et « d'exécrer à la fois la République et le système des deux Chambres, » on avait vu, suivant l'expression du Patriote françois, la Montagne se précipiter dans la Plaine, Jaucourt et Merlin, Dumas et Bazire, et une foule d'autres, abjurer leurs défiances réciproques, et le feuillant Pastoret se jeter dans les bras de Condorcet, que trois jours auparavant il avait publiquement accusé d'outrager, tous les matins, la raison, la justice et la vérité (1). La suspension du maire de Paris et du procureur de la commune gâta tout. Le soir, quand les membres du directoire se rendirent à l'Assemblée nationale avec les corps municipaux et judiciaires, le peuple se mit à crier sur leur passage : Rendez-nous Pétion; à bas le directoire ! La Rochefoucauld à Orléans (2)! La scène fraternelle dont l'abbé Lamourette avait été l'instigateur passa pour avoir été concertée entre la cour et lui, et cette réconciliation, qu'un journal populaire appela la réconciliation normande, fut qualifiée par le peuple de baiser Lamourette et de baiser de Judas (3).
(1) Voyez la lettre de Pastoret dans le Journal de Paris, du mercredi 4 juillet 1792.
(2) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution, numéro 228.
(3) Révolutions de Paris, numéro 157, p. 56.
318 HISTOIRE DE P.OBESPIEIiRE
Robespierre, nous l'avons dit assez, n'avait pas approuvé le mouvement du 20 juin ; mais en voyant un directoire contre-révolutionnaire s'en servir comme d'un prétexte pour persécuter les patriotes et suspendre de leurs fonctions le maire et le procureur de la commune, il prit hautement dans son journal la défense des magistrats municipaux, dont le grand tort, aux yeux des membres du directoire, était de n'avoir point proclamé la loi martiale contre le peuple de Paris, cette loi de sang inventée pour assassiner solennellement à coups de fusil ou de canon une multitude de citoyens sans défense, et que sous l'Assemblée constituante, Robespierre avait combattue, mais en vain, avec tant d'acharnement. C'était un étrange contracte dans l'ordre social, disaitil avec raison, que de voir, sous l'ère de la liberté naissante, des magistrats issus du suffrage populaire se montrer altérés du sang du peuple, décerner des couronnes civiques à ceux qui l'avaient répandu, et lancer des anathèmes contre ceux qui pouvaient se montrer fiers de l'avoir épargné. « Voilà donc les honnêtes gens, » s'écriait-il en terminant; et après avoir reproché aux membres du directoire de ne pas revêtir de leurs signatures les arrêtés émanés d'eux, afin sans doute de pouvoir au besoin en décliner la responsabilité, il ajoutait : « Voilà les religieux adorateurs des lois ! les apôtres ardents de l'ordre et de la paix ! Voilà les calomniateurs éternels du peuple et les détracteurs infatigables de tous les bons citoyens (1)! »
Tout concourait à porter au comble l'irritation des esprits. L'évacuation de la Belgique, les insurrections organisées à l'intérieur par la noblesse et les prêtres Téfractaires, la suspension du maire de Paris et du procureur de la commune, les adresses contre-révolutionnaires de quelques directoires de département comme ceux de Rouen et d'Amiens, adresses qui prouvaient l'entente de ces corps administratifs avec le directoire de Paris, la persistance du roi à opposer son veto à des décrets populaires, l'imprudente démarche de La Fayette, avaient semé dans l'air des inquiétudes que la moindre alarme un peu chaude pouvait changer en colères terribles. En vain les orateurs dévoués au gouvernement essayaient de ramener une confiance trop fortement ébranlée, les événements leur donnaient un démenti sanglant. Tout en s'enveloppant encore des formes constitutionnelles, les révolutionnaires ardents commençaient à comprendre qu'un jour ou l'autre le peuple serait réduit à se sauver lui-même. Comment, en effet, pouvait-on compter sur la cour ? Là toutes les espérances étaient tournées vers la Prusse et vers l'Autriche; pour les défenseurs du trône, la patrie était à
,(1) Aboyez le Défenseur de la Constitution, numéro 9, p. 431 à -133,