LIVRE VI. I.KS EMIGIŒS KT LES PUÈTP.ES REFRACTAIRES M
Après avoir frappé les émigrés, il restait, suivant Isnard, à dompter les prêtres réfractaires, afin d'assurer le triomphe de la Révolution. A l'égard de ces pestiférés, il proposait l'expulsion pour le cas oii des plaintes seraient formulées contre eux. Et quant à la constatation du délit reproché, il ne s'en embarrassait guère : « Il ne faut pas de PREUVES ! » Que se dira-t-il de plus fort aux plus sombres jours de la Terreur ? Les prêtres assermentés eux-mêmes n'étaient pas beaucoup mieux traités : s'ils venaient à troubler le moins du monde la tranquillité publique... chassés également. Enfin, contre ceux qui se trouveraient dans les cas où le code pénal prononcerait des peines plus sévères que l'exil, Isnard demandait... la mort (1).
Cependant l'Assemblée ne se rendit pas tout de suite. Elle semblait hésiter à adopter les mesures de rigueur, comme si un secret pressentiment l'eût avertie qu'une fois entré dans la voie des sévérités excessives, on était condamné à n'en plus sortir. Enfin, après une discussion qui se prolongea jusqu'au 29 novembre, elle vota, sur le rapport de François de (Neufchàteau) parlant au nom du comité de législation civile et criminelle, un décret qui, sans contenir toutes les dispositions rigoureuses réclamées par Isnard, prescrivit cependant à tous les ecclésiastiques de prêter, dans le délai de huit jours, le serment civique, sous peine d'être privés de tous traitements ou pensions, déclarés suspects de révolte à la loi et soumis à la surveillance de toutes les autorités constituées. 11 était enjoint à chaque municipalité d'adresser au directoire du département un tableau contenant la liste des ecclésiastiques domiciliés sur son territoire, en distinguant soigneusement les assermentés des non assermentés. Si des troubles venaient à éclater, ayant pour cause ou pour prétexte des motifs religieux, les réfractaires pouvaient être éloignés de leurs domiciles, et, en cas de contravention à l'arrêté du directoire, condamnés à l'emprisonnement. A tout prêtre convaincu d'avoir provoqué la désobéissance à la loi ou aux autorités constituées, dix ans de détention étaient réservés. Enfin, voulant avoir sous les yeux les noms de tous les ecclésiastiques ayant ou n'ayant pas prêté serment, l'Assemblée législative ordonna au conseil général de chaque département de lui en envoyer la liste et d'y joindre des observations sur la conduite de ces prêtres et les rapports qu'ils pouvaient avoir avec les émigrés (2).
La presse n'avait pas manqué, de son côté, de prendre part a la discussion relative aux troubles suscités par la question religieuse; et
(1) Voyez ce discours d'Isnard d.ins le Moiiilcur du 13 novembre 1791.
(2) Décret cité dans Vllistoire iiavicmenlaire de la Hcrolution, t. XII, p. 150 et suiv.
aux efforts d'une partie des orateurs de la Gironde, s'ajoutèrent les pressions extérieures. Parmi les feuilles qui se montraient le plus hostiles au clergé on remarquait la Chronique de Paris, rédigée alors par Charles Villette et Gondorcet, deux marquis de l'ancien régime, l'un et l'autre grands ennemis des prêtres. Gondorcet était loin de montrer pour eux la modération dont il avait paru animé à l'égard des émigrés, et il ne se passait guère de jour où son journal ne contînt contre les premiers quelque article violent. Un habitant des environs de Bapeaume ayant été trouvé percé de coups dans une ruelle de son village, la Chronique n'hésita pas à accuser les prêtres de l'avoir assassiné, parce que cet homme se serait un jour expliqué énergiquement sur les moyens indignes employés par eux pour combattre la Révolution (1). Punir les fanatiques qui, au nom de la religion, cherchaient à jeter la perturbation dans le pays, était assurément le droit et le devoir du législateur; mais encore fallait-il apporter dans la répression une excessive réserve, car il était à craindre qu'on ne finît par demander à tous les prêtres compte des troubles occasionnés par une partie d'entre eux, et que la répression ne dégénérât en persécution. Ge fut précisément ce qui arriva, et c'était là sans doute ce qui rendait l'Assemblée indécise entre les violents avis d'Isnard et de Fauchet, et les sages conseils de l'évêque de Bourges, Torné.
Or, au moment où elle hésitait, les rédacteurs de la Chronique de
Paris imaginèrent de faire intervenir dans le débat un homme dont
l'opinion était de nature à influencer singulièrement l'opinion publique,
et devait être d'un grand poids, selon eux, sur le Gorps législatif. Ils
usèrent pour cela d'un stratagème odieux, inconcevable, de la part de
gens si vantés pour leur philosophie , leur modération , et que nous
saisissons en flagrant délit de mauvaise foi. Le mardi, 9 novembre 1791 ,
parut dans la Chronique de Paris un extrait d'une prétendue lettre de
Robespierre sur le fanatisme des ecclésiastiques. On y lisait que les
orateurs de l'Assemblée constituante avaient donné à gauche dans la
question des prêtres et disserté en rhéteurs sur la tolérance et la
liberté des cultes ; qu'il fallait protéger tous les cultes, excepté celui
qui déclarait lui-même la guerre aux autres, et qui n'était qu'une arme
dont on se servait pour attaquer la liberté mal affermie; enfin que l'on
connaissait mal, à Paris, le pouvoir des prêtres; qu'ils suffiraient seuls
à ramener le despotisme, et que la cour n'avait qu'à les laisser faire,
sûre de recueiUir bientôt le fruit de leurs manœuvres (2). Pour qui-
(1) Chronique de Paria, numéro 335 de l'aniRv' 1791. ^2) /6i(/.,iniméro 313 de l'année 1791.
LIVUE VI. K0I!I;S1M1:RRE et la CIIKONIOLE de l'AI'.lS 19
conque connaissait Robespierre, le mensonge était par trop grossier; en effet, rien de plus contraire à sa manière, à ses sentiments, que cet article en forme d'extrait de lettre dirigé contre les membres du clergé, sans distinction pour ainsi dire, et qui reflétait si bien les opinions des rédacteurs de la Chronique, opinions auxquelles on espérait sans nul doute donner plus facilement cours en les répandant sous le couvert de l'homme le plus populaire de l'époque. Dans sa lettre à Duplay, Robespierre disait bien un mot du mal causé dans les campagnes par les prêtres réfractaires; mais en même temps il indiquait en quelque sorte le meilleur remède, en montrant les gardes nationales parcourant les villages afm de prémunir les habitants contre les insinuations perfides de ces prêtres (1). Il savait bien que le martyre était l'arme la plus puissante qu'on put mettre entre leurs mains, et qu'ils seraient plus forts et plus nuisibles persécutés que tolérés. D'ailleurs, ii était partisan de la liberté absolue des cultes. C'était, selon lui, mal prêcher la tolérance que d'entreprendre une sorte de croisade contre ceux-là mêmes qui, durant tant de siècles, avaient'torturé les consciences. Les libres penseurs, en raison surtout de la supériorité et de la grandeur de leurs principes, étaient tenus de se montrer beaucoup plus larges que leurs adversaires; et toute personne ne professant pas, sur ce point, des sentiments pareils à ceux de Robespierre est certainement presque aussi fanatique que les plus fougueux sectaires.
Nous avons entendu Maximilien, à la tribune de l'Assemblée constituante, blâmer énergiquement, au nom de la raison et de la liberté, d'inutiles mesures de rigueur proposées contre les prêtres, notamment à l'occasion des troubles dont la ville de Douai avait été le théâtre; nous le verrons plus tard, quand des énergumènes d'un autre genre seront parvenus à renverser les autels et à en poursuivre les ministres,, sans distinguer entre les innocents et les coupables, protester courageusement, presque seul, contre cette intolérance nouvelle et ces abus renouvelés de l'inquisition, et l'article xi du fameux décret portant reconnaissance de l'Être suprême proclamera hautement la liberté de tous les cultes. Punir les prêtres conspirateurs, réprimer les manœuvres de ceux qui, abusant du caractère sacré dont ils étaient revêtus, cherchaient à égarer les âmes faibles et se mettaient en révolte ouverte contre la constitution, c'était bien, c'était équitable; mais aller au delà, jeter inutilement le trouble dans les consciences, déclarer suspecte toute une catégorie de citoyens dont une partie étaient dévoués, en définitive, aux principes de la Révolution, lui paraissait impolitique
(1) Lettre h. Duplay, eu date du 17 octobre 1791,
20 HISTOIRE ni-: nOBESPIKIUŒ
d'abord, et, en second lieu, souverainement inique. 11 s'émut donc singulièrement à la lecture de la lettre publiée par la Chronique de Paris, et ressentit une légitime indignation du rôle qu'on lui faisait jouer. Voulant donner à sa réclamation le plus de retentissement et de publicité possible, il écrivit à la société des Amis de la Constitution pour protester, en présence du peuple même pour ainsi dire, contre une indigne supercherie, et dénier hautement les lignes publiées sous son nom (1). Un de ses plus chers amis, Couthon, présidait précisément les Jacobins le jour où lecture de sa réclamation fut donnée (16 novembre 1791).
La lettre faussement attribuée à Robespierre, et dont l'esprit concordait si bien avec celui des rédacteurs de la Chronique de Paris, éialtelle de l'invention de Condorcet, ou celui-ci fut-il dupe lui-même d'une mystification? Je voudrais en vérité m'arrêter à cette dernière hypothèse, mais il est bien permis de supposer le contraire, quand on voit la Chronique de Paris garder le silence, malgré la réclamation publique de Robespierre. Autre chose digne de remarque : jusqu'alors ce journal s'était montré l'ardent panégyriste du député d'Arras, il avait même enregistré avec complaisance, comme on le verra tout à l'heure, les ovations dontMaximilien avait été l'objet à Béthune ; eh bien ! à partir de ce moment, il va devenir son adversaire implacable. Quand \e philosophe Condorcet, le patriote par excellence, suivant Brissot, et qui en effet, je le reconnais volontiers, fut un des grands esprits de notre Révolution, voudra lui jeter quelque grosse injure à la face, il l'appellera prêtre [-2), et l'on ne devra pas oublier le démenti donné par Robespierre au journal de l'ex-marquis, quand plus tard on lira dans la (Chronique de Paris : « Robespierre prêche... il parle de Dieu et de la Providence... Robespierre est un prêtre et ne sera jamais que cela. » Quelle amertume dans ces quelques mots si profondément injustes adressés à l'homme qui, de tous les acteurs de la Révolution française, sans exception, a le plus obstinément défendu la liberté des cultes et la liberté de conscience !
(1) Voyez le Journal Jes débats de lu Société des Amis Je la Constitution, luiméro 95.
(2) ■M. Micliek't, on le voit, n'est que le plagiaire de cette appréciation, parfaitement ridicule aux yeux de tous les hommes qui ont étudié Kobespierre conscieucieuscment et dans un esprit d'impartialité.
LlVUli M. VOYAGE A BETIIUNK 21
Dans les premiers jours du mois de novembre, Robespierre était allé à Béthune, où demeuraient quelques personnes de son intimité, notamment cette amie de sa sœur avec laquelle, avant la Révolution, il avait échangé une correspondance non sans charme, et dont nous avons cité quelques extraits. Prévenus de sa visite, les habitants tinrent à lui donner un éclatant témoignage de leur attachement, et lui préparèrent un de ces accueils comme jadis pouvaient en recevoir les princes. Seulement, cette fois, rien d'officiel, tout venait de l'initiative des citoyens. Et quelle différence entre les réceptions de commande ménagées aux grands de la terre, et ces ovations magnifiques dues à l'enthousiasme, à la reconnaissance populaire! On allait en juger.
Robespierre était attendu à trois lieues de la ville par une députa tion de ses compatriotes. On avait orné de fleurs et de feuillages la voiture qui lui était destinée, et comme ces branches étaient de chêne, une paysanne lui dit : « Nous n'avons pas de lauriers, mais le chêne dure plus longtemps. » A mi-chemin à peu près, un certain nombre de citoyens à cheval, précédés d'un trompette du 13" régiment de cavalerie, vinrent lui présenter leurs compliments. Quand il entra dans le faubourg de Béthune, toute la garde nationale se mit sous les armes pour lui servir d'escorte, et le long des rues, les femmes attendries le montraient à leurs enfants. C'était un dimanche. Après avoir accepté un dîner qui lui fut offert au milieu de la journée, suivant l'habitude du pays, il se rendit à la maison commune oi^i se tenait la séance publique de la société des Amis de la Constitution , et là sa présence fut saluée par les plus frénétiques applaudissements. Une couronne civique lui avait été préparée; les femmes réclamèrent l'honneur de la lui décerner, et il la reçut de leurs mains. Toute la séance se serait passée en félicitations; mais, dit la Chronique de Paris, à laquelle nous empruntons ces détails, il témoigna lui-même le désir qu'on ne s'occupât plus de lui. Seulement, ajoute-t-elle, les orateurs ne se méprirent point dans cette soirée sur le sens des battements de mains qui interrompirent fréquemment la délibération.
A la fin de la séance, Robespierre prit place à un banquet auquel toute la ville aurait bien voulu assister ; malheureusement la salle était trop petite; elle ne désemplit pas pendant tout le temps du souper, et cependant beaucoup de personnes « ne purent se procurer le plaisir
de contempler le sublime défenseur des droits et de la dignité du peuple, » ajoute encore la feuille de Condorcet (1). Qui croirait, en lisant ces lignes, qu'à quelque temps de là elle poursuivrait d'incessantes calomnies l'homme dont elle parlait alors d'une façon si élogieuse, et du triomphe duquel elle se faisait l'historiographe? Nous avons indiqué déjà une des causes de ce changement subit. Ah! certains philosophes ont aussi de terribles rancunes!
Robespierre coucha à l'hôtel du Lion-d"Or. L'hôteher, un digne homme nommé Bouthilier, aurait eu à loger Louis XVI en personne qu'il n'aurait été ni si heureux, ni si fier. « Si je n'avais qu'un lit, et qu'il me fût demandé pour le roi ou pour Robespierre, » disait-il, « le brave député aurait la préférence. » Après être resté trois jours à Béthune, Robespierre retourna dans sa retraite des environs d'Arras, suivant de là les discussions orageuses de l'Assemblée législative, où semblait s'être concentrée alors toute l'ardeur révolutionnaire.
Pendant son absence, un grand changement s'opéra dans la municipalité parisienne. Bailly ayant donné sa démission de ses fonctions de maire de Paris, Pétion fut nommé à sa place, dans la journée du 16 novembre. Il avait eu pour concurrent le feuillant d'André, et La Fayette, qui, en vertu d'une loi de l'Assemblée constituante, par laquelle chacun des six chefs de division de la garde nationale devait, à tour de rôle, commander pendant un mois, avait dû déposer ses insignes de commandant général. Un certain nombre de voix s'étaient réparties entre Robespierre, Camus, Fréteau, Thouret et d'Ormesson. Le lendemain même du jour où l'homme qu'il regardait encore comme son meilleur ami était appelé à la tête de la municipalité parisienne, Robespierre écrivait à Duplay : « Je pense avec une douce satisfaction que mon cher Pétion a peut-être été nommé maire de Paris au moment où j'écris. J'éprouverai plus vivement que personne la joie que doit donner à tout citoïen ce triomphe du patriotisme et de la probité franche sur l'intrigue et sur la tyrannie (2). » Mais Pétion, qui venait de passer quelque temps en Angleterre, où il s'était trouvé avec madame de Genlis, femme du girondin Sillery, n'inspirait pas à tous les patriotes la même confiance. Si nombre de journaux démocratiques célébrèrent sa nomination comme une victoire des Jacobins , quelques sceptiques hochèrent la tête, et VAmi du peuple, entre autres, ne le jugeant pas homme à rompre des lances avec les agents du pouvoir exécutif, témoigna hautement la crainte de voir bientôt le nouveau maire « gauchir par
(1) Chronifiuc de Paris, du 6 novembre 1791, luniH-ro 310. 2) Lettre -i lluplay, ea date du 17 novembre 1791.
LIVI'.E VI. UETOUIl A PAUIS, SOUPEIl AVEC PETION 23
foiblesse » et se laisser aller aux cajoleries de la cour. « Il s'en faut de beaucoup, » disait-il, « qu'il ait les qualités requises pour un chef de la municipalité, place qui exige une extrême activité, un grand courage, un zèle ardent pour la liberté, un saint respect pour l'équité etun caractère inflexible... Robespierre, voilà l'homme qu'il nous falloit(lj. » Et cette appréciation, sortie de la plume de Marat, a d'autant plus d'importance que Robespierre, comme on le verra bientôt, éprouva toujours pour F Ami du peuple le plus grand éloignement, une sorte de répulsion , tout en rendant justice à son patriotisme.
Il n'avait point quant à lui, cela est bien constaté, de telles appréhensions à l'égard de son « cher Pétion. » Nous dirons prochainement comment, subissant à son tour l'enivrement du pouvoir, Pétion se sépara de son ami, de son compagnon d'armes, avec une facilité dont ne sauraient s'étonner d'ailleurs les gens qui ont étudié le caractère de cet homme , et passa sans scrupule dans le camp de ses plus acharnés détracteurs. Et pourtant, avec quelle joie, avec quelle douce émotion Robespierre le revit, se jeta dans ses bras, le jour même de son retour à Paris ! Elles partent bien du cœur, et n'ont pas été écrites pour tromper l'opinion pubUque, comme la plupart des Mémoires où on le peint si défiant, où on le présente comme un envieux de Pétion, ces lignes d'une lettre que nous avons sous les yeux, adressée le 30 novembre à son ami Buissart : « Mon cher ami, je suis arrivé avant-hier à Paris. J'ai soupe le même jour avec Pétion. Avec quelle joie nous nous sommes revus ! Avec quelles délices nous nous sommes embrassés ! Pétion habite le superbe hôtel qu'habitoient les Crosne, les Lenoir ; mais son âme est toujours simple et pure. Ce choix seul suffiroit pour prouver la Révolution. Le fardeau dont il est chargé est immense, mais je ne doute pas que l'amour du peuple et ses vertus ne lui donnent les moïens nécessaires pour le porter. » Et maintenant que des déclamateurs s'évertuent à propager contre lui les accusations d'envie, de jalousie (2), parce que plus tard il ne crut pas devoir se laisser attaquer sans se défendre, et répondit assez vertement à de perfides insinuations de son ancien ami, sa justification est dans ces quelques lignes d'une lettre écrite dans l'abandon de l'intimité et conservée par des mains pieuses !
(1) L'Ami du peuple ou le Publiciste parisien, numéro 603, du 19 novembre 1791.
(2) Comme le girondin ilercier, par exemple, un des plus cyniques calomniateurs qui aient tenté de déslionorer les hommes les plus purs de la Révolution française. Voyez son Nouveau Paris.
24 HISTOIIU: DE ROBESPIERRE
Ainsi, quand Robespierre revint à Paris (28 novembre), l'horizon politique s'était prodigieusement obscurci, et, on l'a vu, l'Assemblée législative, poussée par les orateurs de la Gironde, était entrée dans la voie des sévérités terribles. La sanction royale avait été refusée au décret rendu contre les émigrés, et pourtant le ministère comptait alors dans son sein quelques membres qui passaient pour attacliés à la Révolution. Cahier de Gerville, procureur-syndic adjoint de la commune de Paris , homme austère et rude , qu'on regardait comme ayant des opinions républicaines, avait remplacé au département de l'intérieur de Lessart, appelé au ministère des affaires étrangères ; et Narbonne avait, pour ainsi dire, reçu des mains de la fille de Necker, de madame de Staël, le portefeuille de la guerre enlevé à Duportail.
Le message du roi, portant signification du refus de sa sanction , avait été accueilli par de violents murmures au sein du Corps législatif; on put dès lors présager quel sort était réservé au décret rendu sur les prêtres. Robespierre attribua à ce veto le réveil de l'esprit public, fort engourdi depuis la fin de l'Assemblée constituante. L'opinion, toutefois, lui paraît avoir fait sourdement de grands progrès pendant son absence. « Le nom de Feuillants, » écrit-il, « n'excite plus que le rire. » Les Barnave, les Duport, les d'André, lui semblent avoir perdu tout crédit (1), Et il ne se trompe pas, car, aux élections municipales, d'André, compétiteur déclaré de Pétion, n'avait, malgré les 'démarches actives de ses amis, obten^i que 77 voix. C'était un échec irréparable, et l'on peut dire que le parti des Constitutionnels, ce parti intrigant et remuant, qui, après avoir donné tant de gages à la Révolution, s'était soudainement retourné contre elle, sombra tout à fait dans cette dernière élection. Cependant de bons citoyens n'étaient pas sans inquiétude sur les projets des ennemis de la liberté, et, dès son arrivée, Robespierre reçut la confidence de leurs craintes. « Mais, » ajoute-t-il dans cette lettre à son ami Buissart, u je trouve de grandes ressources dans l'Assemblée nationale actuelle, que je regarde, contre l'opinion de tout le monde, comme très-supérieure à celle qui l'a précédée. Je pense ainsi quant à présent; le temps éclaircira tout et ne changera jamais rien à l'amitié que je vous ai vouée (2). » Cette Assemblée était domi-
(1) Lettre il Buissart, eu date du"30 novembre 179L
(2) Ibid.
LIVIU; M. — KMIIOLSIASME CAUSK l'AU SA l'KESENCt: AUX JACOltlNS 25
née par les liommes de la Gironde : Robespierre n'avait donc aucune prévention contre eux, puisque, contrairement à l'opinion généralement admise alors, il les jugeait supérieurs aux membres de la précédente Assemblée. Parmi les nouveaux venus, un compatriote de Pélion, le rédacteur du journal le Patriote français, Brissot, était devenu une" puissance ; il apparaissait comme un de leurs principaux chefs, et les Girondins se rangeront de son côté, le suivront aveuglément dans la scission qui ne va pas tarder à éclater entre lui et Robespierre , sans beaucoup se préoccuper de quel côté seront le patriotisme le plus éclairé, la conviction la plus ardente.
Quand pour la première fois, depuis une absence de six semaines, Robespierre reparut aux Jacobins, sa présence excita un enthousiasme extraordinaire. Il ne manqua pas de s'y rendre le soir même du jour de son arrivée. A son aspect éclatèrent les plus vifs applaudissements. Collot d'Herbois , qui occupait le fauteuil comme vice-président en l'absence de Couthon, président en exercice, se leva aussitôt, et demanda « que ce membre de l'Assemblée constituante, justement surnommé l'incorruptible, « présidât par extraordinaire la séance ce soir-là; ajoutant que les règlements de la société ne s'opposaient pas à cette motion, et qu'il fallait que les bons généraux visitassent les postes (1). Cette proposition, mise aux voix, ayant été adoptée à l'unanimité, Robespierre prit le fauteuil, et en quelques mots chaleureux il remercia avec effusion la société du témoignage flatteur dont il venait d'être l'objet (2). Il y fut en effet extrêmement sensible, et ne manqua pas de faire part de ses impressions à son cher confident d'Arras. « J'ai été dans la soirée k la séance des Jacobins, où j'ai été accueilli du public et de la société avec des démonstrations de bienveillance si vives qu'elles m'ont étonné, malgré toutes les preuves d'attachement auxquelles le peuple de Paris et les Jacobins m'avoient accoutumé (3). » Assurément ces lignes ne viennent point d'un orgueilleux s'imaginant qu'à son aspect tous les fronts doivent s'incliner ; et, ne l'oublions pas, c'est surtout dans ces lettres privées, tout intimes, que se décèle le véritable caractère de l'homme.
Ce même jour on commença d'agiter aux Jacobins une question qui, durantplus de deux mois, allait tenir attentif le pays tout entier ".je veux parler de la question de la guerre, dont l'Assemblée législative s'était déjà occupée depuis quelques jours. Par un des articles de son décret sur les émigrés, elle avait chargé son comité diplomatique de lui pré-
(1) Journal des débats de la Société des Amis de la Constitatioit, numéro 102.
(2) Ibid.
(3) Lettre à Buissart, en date du 30 novembre 1791.
•2(5 IlISTOinE DE ROBESPIERRE
senter promptement un rapport au sujet des meilleures mesures à prendre à l'égard des puissances étrangères, sur le territoire desquelles se tenaient des rassemblements suspects. Le 22 novembre, Koch, député du Bas-Rhin, s'était borné, au nom de ce comité, à proposer à ses collègues de charger le pouvoir exécutif de recourir aux moyens les plus prompts et les plus efficaces pour forcer les Électeurs princes de l'Empire à dissoudre les rassemblements d'émigrés formés sur leurs territoires, aux portes de la France, et à ne plus tolérer les enrôlements journaliers qui s'y faisaient. L'Assemblée, après avoir ordonné l'impression du rapport de son comité, en avait ajourné la discussion ; mais dès lors germa dans une foule de têtes la pensée de jeter un défi aux souverains auprès desquels les émigrés, dont les intentions hostiles contre la patrie n'étaient plus un mystère, trouveraient aide et protection.
Robespierre, en arrivant à Paris, trouva donc les esprits dans les dispositions les plus belliqueuses. 11 avait été reçu par ses hôtes avec les démonstrations d'une tendresse toute paternelle; Duplay et sa femme avaient embrassé un fils, les enfants un frère (1\ En peu d'instants il s'était mis au courant de l'opinion de la société des Amis de la Constitution, laquelle société, prêchée depuis six semaines par les hommes de la Gironde, et maintes fois présidée par eux, était nécessairement imbue de l'enthousiasme guerrier des orateurs de ce parti, dont les paroles sonores retentissaient comme un bruit de clairon. Pour lui, il n'était nullement revenu avec des idées guerrières, et si l'ardeur dont lui avaient paru animées les populations de l'Artois et de la Picardie avaient pu le rassurer sur l'énergie qu'au besoin la France saurait déployer contre ses ennemis, elle ne suffisait pas pour l'engager à pousser témérairement son pays dans des entreprises aventureuses. 11 savait trop bien combien peu de profit l'humanité retire en général de ces grandes effusions de sang oij disparaissent en pure perte des générations tout entières, et surtout combien les gens de guerre sont presque toujours funestes à la liberté. Avecl'admirable sens d'observation dont il était doué, il vit tout de suite clair dans la situation. Si en effet et
(1) ;\I. i\Iic]ielet a commis une grave erreur eu racontant (t. III, p. 357) que Robespierre avait ramené sa sœur d'Arras, et était allé loger avec elle rue Saint-Florentin. Ce fut seulement au mois de septembre 1792 que Charlotte Robespien-e quitta Arras, lorsque son jeune frère Augustin fut nommé député à la Convention nationale. Elle vint loger, non pas rue Saint-Florentin, mais rue Saint-Honoré, chez Duplay, qui lui céda, dans sa maison, l'appartement du devant, sur la rue. Ce fut plus tard qu'à la suite d'une brouille avec madame Duplay, elle alla demeurer rue Saint-Florentin , dans un petit appartement où , pour quelque temps seulement, elle parvint à entraîner son frère. Nous raconterons tout cela en détail.