‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 76 sur 188 · I.IVIIE Vlll. liTUANlil- TACnutUE DES GIUONDINS · texte numérisé non relu

I.IVIIE Vlll. liTUANlil- TACnutUE DES GIUONDINS

pas le sa'at de TKtat dans le maintien d'une cour conspiratrice et dans un cliangem':>nt de ministère au profit de quelques députés patriotes. Loin de là, tout en se tenant sur le terrain de la légalité, il conjurait l'Assemblée nationale, pour éviter les commotions sanglantes, de prendre elle-même, la constitution à la main, l'initiative des mesures de répression contre la cour et les généraux perfides, lui déclarant bien catégoriquement, comme on l'a vu, que, faute par elle d'user des moyens légaux mis à sa disposition par l'acte constitutionnel, le peuple se lèverait d'un élan unanime et sauverait le pays, sans la participation de ses représentants. Or, c'est précisément ce qui va avo:r lieu; car nous touchons de bien près à l'heure suprême delà monarchie.

Tandis qu'au milieu de la crise présente les Girondins songeaient à remonter au pouvoir, croyant qu'il leur serait facile, une fois en possession du ministère, de conjurer le péril et de lancer à leur gré ou de retenir la foudre, le mouvement révolutionnaire s'accentuait de plus en plus, et tout contribuait, il faut le dire, à lui imprimer une impulbion plus rajùde. Le château des Tuileries, assurait-on, se ramplissait d'armes, servait de repaire à une armée de conspirateurs décidés à massacrer les patriotes; mille rumeurs alarmantes jetaient partout les soupçons et la défiance. Chaque jour arrivaient à Paris les nouvelles les plus inquiétantes, non-seulement des frontières, mais aussi des départements, oii, dans le Midi et dans l'Ouest principalement, prêtres réfractaires et nobles, en mettant à profit l'ayersion des populations rurales pour le service militaire, commençaient à fomenter la guerre civile. Les sections de Paris se déclarèren. en permanence, et un arrêté de la municipalité, signé de Pétion et de Royer, les autorisa à établir, sous la surveillance immédiate et la direction du procureur de la commune, un bureau de correspondance destiné à devenir un des foyers les plus ardents de Tins irreclion prochaine (l). L'insurrection ! elle apparaissait dès lors comme imminente aux esprits clairvoyants, et les journaux populaires discutaient hautement la nécessité dcs-uspendre les fonctions executives dans les mains de Louis XVI (2).

(1) Voyez le texte de cet arrêté dans le t. XYI de VHistoire parlementaire, p. 251.

(2) Voyez, entre autres, un long article des Révolutions de Paris, numéro 159, p. 142.^

344 HISTOIRE DE UOBESPIEllRE

Tout à coup, le 28 juillet, on répand à profusion dans Pans un manifeste ayant pour titre : Déclaration du 4uc de Brunswick aux habitants de la France. Ce manifeste insensé, tout le monde le connaît. Aujourd'hui encore, en le lisant, quel cœur français ne palpite d'indignation ? Sous prétexte d'assurer le bonheur de la France, et tout en prétendant n'avoir aucunement l'intention de s'immiscer dans ses affaires intérieures, le roi de Prusse et l'empereur d'Autriclie sommaient l'armée, les gardes nationales, le pays de revenir à leur ancienne fidélité et de se soumettre sur-le-champ au roi, leur légitime souverain, sous peine, pour tous citoyens pris les armes à la main et convaincus d'avoir combattu contre les troupes alliées, d'être punis comme rebelles et perturbateurs du repos public. En revanche, les bonnes grâces et les faveurs étaient réservées aux traîtres, à ceux qui s'empresseraient d'ouvrir aux soldats étrangers les portes de leurs villes. A ces émules de Judas et de Perrinet Leclerc, on promettait sûreté pour leurs personnes, leurs biens, leurs effets. Quant aux habitants coupables de patriotisme, ils devaient éu-e traités suivant toute la rigueur du droit de la guerre, et leurs maisons démolies ou brûlées. La ville de Paris se trouvait l'objet de sévérités toutes particulières. Étaient rendus personnellement responsables sur leurs têtes, pour être jugés militairement, sans espoir de pardon, tous les membres de l'Assemblée nationale, du département, des districts, de la municipaUlé et de la garde nationale, les juges de paix eux-mêmes. Que si le château des Tuileries venait à être insulté ou forcé, et s'il n'était pas pourvu immédiatement à la sûreté, à la conservation et à la liberté du roi, de la reine et de la famille royale, les princes alliés s'engageaient à en tirer une vengeance exemplaire en livrant la ville de Paris à une exécution militaire, à une subversion totale, et les révoltés au supphce (1). Tant d'impudence ne pouvait que porter au comble l'irritation générale. « S'il étuit un Français capable de rester calme en lisant ce libelle, » dit le Moniteur, écho cette fois des plus ardents patriotes, « qu'il se range parmi cette poignée d'hommes que nos anciens n;inistres et l'étranger, d'après eux, ont appelée la partie saine de la nation ; il est indigne de tenir ses serments et de combattre pour la liberté publique (2). »

Ce ne fut un doute pour personne que ce manifeste eût été concerté avec la cour des Tuileries. Le roi eut beau le désavouer quelques jours après, on traita Louis XVI d'imposteur en pleine Assem-

(1) On peut lire le manifeste du duc de Brunswick, in extenso, dans le Moniteur du 3 adùt 1792, et dans VHistoire j.aiiementaire, t. XVI, p. 276 et suiv. (2j Moniteur du 3 août 1792.

LIVHE Vin. SINGULIERE l'UOl'OSITlO.N DE CAUUA 345

blée législative (1), et les liévohitions de Paris témoignèrent hautement leur étonnement de ce que ce manifeste, daté du 25 juillet, eût pu, dès le 28, être colporté dans Paris. Si la déclaration du duc de Brunswick ne sortait pas du cabinet des Tuileries, elle résumait parfaitement les idées des aveugles partisans de la cour ; tous, ils l'eussent signée sans hésitation, et nous savons aujourd'hui, avec certitude, que l'émissaire secret de Louis XVI auprès des puissances coalisées, Mallet du Pan, conseillait aux princes de faire précéder l'entrée de leurs troupes par la publication d'un manifeste comminatoire (2). Ah! comme ils connaissaient mal le grand cœur de la France, ceux qui s'imaginaient pouvoir agir sur elle par la crainte, et se croyaient assez forts pour dompter le flot révolutionnaire, semblables à des enfants qui tenteraient d'arrêter par des cris impuissants la marée montante! Mais' ce défi insultant allait amener des résultais que n'avaient pas prévus ses auteurs; et c'est à ceux qui l'ont inspiré dans un moment de délire que revient de droit la responsabilité des mesures terribles auxquelles va recourir la France éperdue.

A l'heure même où se publiait a Coblentz la déclaration des cours de Vienne et de Berlin, le Girondin Carra, i)ar une singulière et malheureuse coïncidence, traçait du duc de Brunswick le portrait le plus flatteur. Selon lui, il ne manquait à ce général des armées alliées qu'une couronne pour être le véritable restaurateur de la liberté en Europe (3). C'était assez ouvertement le désigner au choix du peuple comme le successeur de Louis XVI. Si La Fayette enviait le rôle de Monck, le journaliste Carra semblait aspirer à remplir celui de Warwick, le faiseur de rois. N'avait-il pas, quelques mois auparavant, en pleine séance des Jacobins, parlé de mettre le duc d'York sur le trône de France? Mais aujourd'hui le moment étaii bien mal choisi, et le candidat plus mal encore. Quel était le but de Carra? Voulait-il, en effet, essayer de fonder en France une dynastie prussienne, par reconnaissance envers le roi de Prusse dont il avait reçu jadis quelques présents, ou bien élait-ce une simple menace pour forcer Louis XVI à

(1) Bévolutions de Paris, numéro 159, p. 194.

(2) A'oyez les Mémoires et corresponda7ices de Mallet du Pan, t. I<^''.

(3) Annales patriotiques, numéro du 21 juillet 1792, article signé Carra, et intitulé : Quelques petites observations sur les intentions des Prussiens dans la guerre actuelle. i< Ces mêmes hommes, » écrivait alors le rédacteur des Révolutions de Paris, eu faisant allusion à Brissot et à ses amis, « parlent d'opinions exagérées, ont des frayeurs de guerre civile-, un autre propose de mettre la couronne de France sur la tête du duc de l'runswick... » numéro 159, p. 142. L'article de Carra devint un terrible argument contre lui, lors du procès des Girondins.

repitndre un ministère des mains de la Gironde? Toujours est-il qu'il se montra l'un des plus actifs partisans de la déchéance. C'était un ami déclaré de Brissot. 11 n'y aura donc pas à s'étonner si, quelques semaines après, ayant de nouveau à lutter contre les attaques des Girondins et à repousser leurs calomnies, Robespierre accuse Brissot et ceux de son parti de travailler en faveur du duc de Brunswick ou du duc d'York. On voit sur quoi reposaient ses soupçons.

Ainsi voilà qui est bien constaté : à l'heure critique oij nous sommes, les Girondins songent à recouvrer le pouvoir ; régner sous le nom de Louis XVI, tel est le but auquel ils tendent par tous les moyens dont lis disposent. Un peu plus tard, ils ramasseront bien le ministère dans le sang du 10 août; mais maintenant ils craignent de compromettre dans les chances d'une nisurrection un succès sur lequel ils comptent. Aussi recommencent-ils contre ceux qu'étonne à bon droit leur conduite ambiguë une guerre a outrance que, cette fois, nulle trêve ne viendra suspendre. Et comment Robespierre ne serait-il pas tombé dans une stupéfaction profonde? Quoi! en présence du danger de la patrie il avait solennellement abjuré toute inimitié personnelle! Quoi! après l'avoir publiquement convié à une réconciliation, Brissot s'était fait, au sein de l'Assemblée législative, l'écho retentissant de ses accusations, hélas ! trop fondées contre la cour ; comme Robespierre, il en était venu à se persuader que Coblentz était aux Tuileries; qu'avant de combattre l'ennemi du dehors, il fallait réduire celui du dedans, et voilà que, devant lui et devant ses amis, cette cour perfide trouve grâce tout à coup, et qu'il voue au glaive de la loi ceux qu'il appelle des républicahis ! Que s'est-il donc passé, et quel est le mystère de cette nouvelle évolution? Ah! c'est que, comme on l'a vu, le fantôme du pouvoir est revenu tenter l'ambition de la Gironde; et Brissot n'a pas oublié que, durant trois mois, il a été ]« airecteur tout-puissant du ministère désigné par lui.

Une telle versatilité indigna naturellement Robespierre ; et comment pouvait-il en être autrement? Depuis l'aurore de la Révolution, nétaitil pas resté immuable dans ses principes, indifférent à toutes les questions d'intérêt personnel? Hélas! n'était-il pas destiné à la gloire de succomber sans jamais avoir varié? Il s'était déjà montré fort surpris de voir l'Assemblée législative séparer la cause du procureur de la commune de celle du maire de Paris. Les Girondins, pour achever de gagner entièrement Petion, ne cessaient de lui faire les plus chaleureuses avances. Cette conduite parut louche à Robespierre ; il y vit une injure au peuple de Paris, et le dit formellement, le 22 juillet, aux Jacobins, tout en louant de nouveau le courage et l'énergie du premier

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