I.IVUE Mil. — I.KS VOI.ONTAIUES DK
château des Tuileries, et il en revient à sa thèse favorite : soutenir les droits du peuple et sauver la liberté par la constitution. «Opposons-la,» disait-il, en rappelant d'énergiques paroles prononcées dans la journée au sein du Corps législatif, par Delaunay (d'Angers), «opposons la à ceux qui ne l'embrassent que pour l'étouffer dans leurs embrassements. «Et de fait, si l'Assemblée nationale eût montré plus d'énergie, son énergie des premiers jours, si, en frappant La Fayette d'un décret d'accusation, elle eût témoigné de sa ferme résolution de ne pas transiger sur les principes, et d'arrêter le gouvernement dans les voies de la contre-révolution où il s'engageait de plus en plus, peut-être eûtelle prévenu la catastrophe du mois prochain et évité cette effusion de sang où Robespierre craignait que la liberté ne se noyât. C'est pourquoi il demandait d'abord à la constitution seule le salut et le triomphe de la Révolution. Former l'esprit public, obtenir l'expression du -vœu général en consultant la nation, éviter toutes les mesures partielles, engager les patriotes à se rassembler dans Paris et à courir aux frontières pour combattre à la fois les ennemis de l'intérieur et ceux de l'extérieur, à attendre du temps et des fautes'de la cour le succès que devait obtenir à la finie parti delà raison, de la philosophie, de l'humanité, tels étaient les moyensindiquésparlui à l'Assemblée nationale, dans la séance des Jacobins, du vendredi 20 juillet. Et pourtant, comme si une voix secrète l'eût averti qu'il n'y avait rien à espérer de la mollesse et de l'indécision de cette Assemblée, qu'aucune initiative franchement révolutionnaire ne viendrait d'elle désormais, il s'écriait : « Si vous ne voulez pas sauver le peuple, déclarez le donc, afin qu'il se sauve luimême. » (1). C'est ce qu'à moins d'un mois de là le peuple français fera en quelques heures, comme s'il se fût tenu pour averti par cette parole puissante.
Un spectacle inouï dans les fastes des nations allait encore accroître l'enthousiasme populaire. Le dimanche 22 juillet, se fit parla municipalité parisienne la proclamation officielle de la patrie en danger, et, immédiatement après, commencèrent les enrôlements volontaires. Ce fut certainement une des plus imposantes et des plus solennelles journées de la Révolution. Au bruit des salves d'artillerie se répétant
(1) Journal des débats et de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution
338 HISTOIRE DE UOBESPIEHRE
d'heure en heure, au son d'une musique appropriée à la circonstance, et dont les notes plaintives semblaient un lugubre appel, les officiers municipaux divisés en deux bandes, parcoururent la ville à cheval; au milieu d'eux , portée par un garde national , flottait comme un labarum une grande bannière tricolore où se lisaient ces paroles sacramentelles : Citoyens, la patrie est en danger ! La bannière ellemême était flanquée de quatre guidons sur chacun desquels était écrit i:n de ces mots significatifs : Liberté, Egalité, Publicité, Responsabilité. Des amphithéâtres avaient été dressés sur les principales places publiques pour recevoir les enrôlements. La jeunesse électrisée s'y précipita en foule. Plaisirs, intérêts, tendres affections, tout disparaissait dans les cœurs devant la grande image de la patrie menacée ; chacun s'empressait de venir offrir son sang, sa vie. C'était à qui se ferait inscrire le premier. Sous une tente couverte de feuilles de chêne, chargée de couronnes civiques, et que supportaient des piques surmontées du bonnet de la liberté, se tenait, devant une table posée sur deux tambours, le magistrat du peuple en écharpe, chargé de recevoir les inscriptions, et c'était h peine s'il pouvait suffire à l'enregistrement des noms se pressant sous sa plume. 0 jours d'angoisses et d'espérances, vous vivrez éternellement dans la mémoire du peuple, aussi longtemps que la France rayonnera sous le soleil des cieux ! Et vous aussi. Volontaires de 92, jeunes hommes qui, à la voix de la mère commune, quittiez d'un tel cœur vos familles, le doux foyer natal, vos fiancées, vos épouses même! Du pauvre réduit de l'ouvrier, de Ihunible chaumière du paysan allaient sortir des héros immortels, et ceux qui, après avoir mené à la victoire les armées de la Révolution, devaient s'ensevelir, purs et sans tache, dans les drapeaux de la République comme dans un linceul sacré, et ceux qui plus tard, oublieux, hélas! de ces beaux jours de jeunesse, d'enthousiasme et de désintéressenK^nt, devaient, chamarrés de croix et de cordons, affublés de titres surannés, non plus défendre la patrie attaquée, mais, à la voix d'un maître, ensanglanter le monde, pour le mallieur de l'humanité et sans profit pour la Fronce ! Mais alors tous semblaient animés des mêmes sentiments; ils partaient, le sac sur le dos, vêtus encore des habits de leur profession, bien mal vêtus souvent! glorieux sans-culottes, ils s'en allaient criant : « Vive la nation ! » emplissant les airs de chants patriotiques, et la patrie leur jetait cet adieu héroïque : « Vous êtes les premiers nés de la Révolution, vivez pour elle, ou mourez avec elle (1)1 »
(1) \'oir pour i)lus tle tlétails le nuiiu'ro 159 des liérolutimis de Paris.
LIVUi: VIII, ETI>.AN(;K TACTlnLI- des GllîONDlNS. :J39
(Combien insensés alors ceux qui cherchaient à faire reculer, ou seulement à arrêter la Révolution dans sa marche. Or, à cette époque, tandis que Robespierre ne cessait de pousser l'Assemblée nationale à s'armer de la constitution même pour punir une cour et un général perfides, à quoi songeaient les principaux membres du parti de la Gironde? à reconquérir le ministère. Aussi leur haine contre Robespierre, un moment apaisée, redoubla-t-elle, quand ils lurent dans l'adresse des fédérés aux Français, rédigée par lui : qu'on ne s'en laisserait pas imposer par ceux qui voyaient le salut de l'Etat dans un simple changement de ministère (1). En prenant cela pour une allusion à leurs projets ambitieux, ils se sentaient devinés. Leur convoitise du pouvoir ne saurait être révoquée en doute; les preuves abondent. Ces preuves, nous ne les demandons ni aux Mémoires de Dumouriez, ni à ceux de Bertrand de MoUevile, parfaitement d'accord cependant sur ce point (2), ni à la déposition de Chabot qui, devant le tribunal révolutionnaire, .déclara que, le lendemain de la journée du 20 juin, ayant rencontré Brissot sur la terrasse des Feuillants, celui-ci, en causant avec lui, se montra très-satisfait des résultats de cette journée, et ajouta que Roland, Clavière et Servan allaient rentrer au ministère (3', non, ces preuves nous les demandons aux Girondins eux-mêmes. Qu'une fois en possession du pouvoir, ils eussent tenté de remettre la Révolution h flot, d'imprimer au gouvernement une marche sincèrement libérale, je n'en doute pas; mais il n'en est pas moins vrai qu'à leur patriotisme se mêlèrent des considérations d'intérêt personnel auxquelles demeurèrent toujours étrangers les hommes comme Robespierre, et que, pour avoir encore entre les mains la libre disposition des faveurs et des grâces, Brissot se montra parfaitement décidé à des concessions peu conciliables avec la cause de la Révolution, au moment où le trône était le point de ralliement de tous les ennemis de la liberté.
Trompés dans leur attente après la journée du 20 juin, ils avaient déployé contre la cour et contre La Fayette une excessive âoreté de langage, et s'étaient associés à Robespierre pour demander à l'Assemblée nationale de décréter d'accusaMon le téméraire général. Tout à coup, à l'heure même oi!i le roi manifesta l'intention de modifier son ministère, on les vit se radoucir comme par enchantement, et le peintre Boze, le même qui, l'année précédente, avait exposé au Salon un beau portrait au pastel de Robespierre, devint leur intermédiaire
{!) Adresse des fédérésaux Fraiiçals deaquatre-vingt-trois départemens. Uhi suprà. p. 336.
(2) Mémoires de Dumouriez, t. II, p. 151, Mémoires de Bertrand de MoUevile, ch. XXVI.
(3) Voyez la déposition de Cliahot dans le t. XXX do l'Histoire parlementaire.
auprès de Louis XVI. Dans une lettre adressée à l'artiste, mais évidemment écrite pour le roi, à qui du reste elle fut ponctuellement remise, Guadet, Yergniaud et Gensonné indiquaient divers moyens de salut pour la royauté, laquelle était, en définitive, le principal obstacle au triomphe de la Révolution. On conseillait bien au roi de sanctionner les décrets réclamés par l'opinion publique, de retirer des mains du général La Fayette le commandement de l'armée, mais on s'étonnait tout d'abord qu'il ne choisît pas ses ministres parmi les hommes les plus prononcés en faveur de la Révolution. Ces hommes, aux yeux des trois signataires de la lettre, c'étaient les Girondins eux-mêmes. « Un ministère bien patriote, » ajoutait-on, « serait donc un des grands moyens que le roi peut employer pour rappeler la confiance. (1) » Il n'y avait pas à s'y méprendre, la Gironde subordonnait le salut du pays au rappel de ses créatures, Roland, Clavière et Servan, au ministère. Que la royauté consentît à les subir pour conseillers, telle était la signification de cette lettre qui, trouvée plus tard chez le roi, devait devenir une arme terrible contre les Girondins.
Leur conduite au sein de l'Assemblée législative devint tout à fait conforme à l'esprit qui avait dicté cette lettre, et une nouvelle déception les rejettera seule dans une opposition violente contre la cour. Au reste, le but auquel ils tendaient était si visible qu'un journal feuillant publia ces lignes, sous la signature d'André Chénier : « On prétend, mais ce n'est pas possible, que le ministère va être de nouveau abandonné à Roland, Clavière et Servan. Ah! sire, voudriez-vous gâter le 20 juin (2) ! » Ainsi, pour les contre-révolutionnaires, pour les Feuillants, c'était gâter le 20 juin que de remettre le ministère aux mains des Girondins. Ils avaient espéré, en effet, que de cet événement la cour aurait pu tirer parti pour supprimer les sociétés populaires et ressaisir un pouvoir à peu près absolu; aux yeux des Girondins, au contraire, la journée du 20 juin était nulle, et la Révolution compromise si le ministère ne leur était pas rendu. Les uns et les autres devaient être trompés dans leur attente, et le 20 juin fut assez heureusement baptisé par l'administrateur de police Sergent du nom de journée des dupes. Mais en prétendant, d'une part, servir de sauvegarde h la royauté, et, de l'autre, se maintenir à la tête des patriotes, les Girondins jouèrent un double jeu dont leur popularité, déjà fort ébranlée, reçut un coup mortel. A la proposition faite par Duliem à l'Assemblée nationale, dans la séance du 24 juillet, d'examiner la
(1) Voyez cette lettre des Girondins dans le t. II des Mémoire.'' di' Dumouriez, aux éclaircissements Iiistoriques, noteE, p. 422.
(2) Journal de Paris, mnnéro 203 de l'année 1792.
LIVHE VllI. KTUANGE TACTIULE DES HHIONUINS 311
question de la déchéance dont Robespierre avait parlé dans sa lettre à Coullion, et que, la veille au soir, Clioudicu avait mise en avant comme le plus cfficaœ remède aux maux actuels, Vergniaud opposa le danger de se laisser entraîner par des mouvements désordonnés ou subjuguer par de vaines terreurs, et à sa voix l'Assemblée passa à l'ordre du jour (1).
Le lendemain 25 juillet, Brissot monta à la tribune. Son journal, après avoir récemment fulminé contre la cour, converti maintenant, promettait à ses lecteurs quelques réflexions sur les pièges qu'on dressait au peuple en le portant à des mouvements exagérés^ Brissot prit la parole pour développer cette thèse en quelque sorte, et prononça un discours tout à fait royaliste. Sous prétexte d'appuyer un projet de décret de Gensonné, tendant "à investir les municipalités du pouvoir d'arrêter les citoyens prévenus de complot contre la sûreté de l'État et la constitutio:i, il s'attacha à foudroyer la faction des républicains, et à démontrer, en s'appuyant de l'exemple de Charles P%'^chose assez singulière de la part d'un futur régicide, — que le meilleur moyen d'éterniser la royauté était de tuer les rois. Si cette doctrine lui était inspirée par le sentiment de l'humanité, sentiment toujours respectable, il se mettait élrangement en contradiction avec lui-même lorsque immédiatenaent après il ajoutait : « S'il existe des hommes qui travaillent à établir à présent la république sur les débris de la constitution, le glaive de la loi doit frapper sur eux comme sur les amis actifs des deux chambres et sur les contre-révolutionnaires de Coblentz (2). » Cette violente sortie de Brissot contre les républicains, — etpar là il entendait Robespierre principalement, — eutbeaucoup de succès parmi les royalistes, et lui valut pour cette fois les éloges du Journal de Paris.
Le jour suivant, 26 juillet, Guadet vint, au nom de la commission extraordinaire spécialement chargée des mesures propres à sauver l'Etat, lire une adresse au roi, dans laquelle, complétant la pensée de ses amis et indiquant officiellement à quel prix la royauté pouvait compter sur l'appui de la Gironde, il disait, entre autres choses, après avoir reproché au monarque de composer uniquement sa cour des ennemis connus de l'égalité et de la constitution, de toutes les familles des rebelles de Coblentz : « Que le nom de vos ministres, que la vue des hommes qui vous entourent appellent la confiance publique. » A ce prix, le roi pouvait encore, selon les Girondins, conjurer les périls
(1) Moniteur du 25 juillet 1792.
(2) Voyez dans le Moniteur dn 27 juillet le discours de Brissot, dont l'impressiou fat décrétée à une très-grande majorité.
qui menaçaient la monarchie et sauver sa couronne. Brissot parut ensuite, et parla de nouveau dans le sens de son discours de la veille. II conclut en demandant à l'Assemblée de voter la rédaction d'une adresse destinée à prémunir le peuple contre les opinions exagérées et les mesures inconstitutionnelles (1) . Les acclamations avec lesquelles la grande majorité de l'Assemblée, y compris la droite, accueillit les paroles de Guadet et de Brissot, devaient nécessairement exciter les défiances et les murmures des patriotes, et Brissot lui-même comprit bien le danger de certains applaudissements, car il s'empressa de déclarer, dans son journal, que, lorsque s'agiterait la question de la déchéance, il prouverait « que le roi était dans ce cas (2). » Mais alors pourquoi donc avait-il si vivement stigmatisé ceux qui réclamaient la suspension du roi et la convocation des assemblées primaires et signalé ces mesures comme très-dangereuses pour la liberté ?
Quand la royauté se fut écroulée sous les coups du peuple, Brissot et ses amis revendiquèrent hautement l'initiative de ce renversement et la gloire d'avoir posé la première pierre de l'édifice républicain. On voit maintenant ce qu'il y a à rabattre de leurs prétentions, et combien sont dans le faux tous les écrivains qui, sur la foi de mémoires particuliers, d'assertions mensongères et intéressées, les ont présentés comme les véritables fondateurs de la République. Oui, quand il leur faudra renoncer à l'espérance de voir Louis XVÏ leur confier le soin de diriger la Révolution, ils se rejetteront, et cela bien prochainement, dans l'opposition la plus hostile; mais, à la date du 25 juillet, ils vouent les républicains au glaive de la loi : les répubhcains, c'està-dire, dans leur pensée, Robespierre et ceux qui suivaient sa ligne de conduite. Point de déchéance, point de suspension, à la condition toutefois que le roi reprît des ministres de leur choix. Quelques-uns d'entre eux contestaient même à la nation le droit de modifier la constitution (3).
Quelle était, au contraire, en ce même moment, l'attitude de Robespierre? Il est très-important de la rappeler, de la mettre en regard de celle des Girondins, afin de bien apprécier les divisions nouvelles qui vont éclater entre eux, et auxquelles on peut assigner comme point de départ véritable le dernier discours de Brissot. Robespierre, lui aussi, était opposé à l'émeute, aux mouvements partiels, mais il ne voyait
(1) Moniteur à\i 28 juillet 1792.
(21 Patriote français, numéro 1072. Dans ce même numéro on lit cet extrait d'une adresse d'Angers : « La Fayette est un chef d'intrigues ; il a attenté à la souveraineté du peuple, violé la constitution, outrayr des ministres vertueux, exposé Tarmée, calomnié les soldats. Eh liion ! frappez ! »
(3) Séance du 25 juillet. Présidence de LafFon Ladéhat. ^'oir le Moniteur du 27.