‹ Histoire de Robespierre; d'après des papiers de famille, les sources originales et des documents entièrement inédits (volume 4)Chapitre 78 sur 188 · I.IVllE Mil. — SliANCK nu 29 JLll.LKT AUX JACOBINS :i · texte numérisé non relu

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suprême présentait-on des objections de plus d'un genre; des inconvénients plus ou moins réels ne pouvaient balancer la nécessité évidente de l'employer. Mais, disait-on, les aristocrates aussi désirent une Convention, les Autrichiens et les Prussiens maîtriseront les assemblées primaires. Objection d'intrigants qui repoussent le vœu du peuple français pour soutenir un édifice prêt les à écraser eux-mêmes en s'écroulant. De la part des aristocrates, c'était désespoir, erreur ou stratagème pour rendre suspecte une mesure salutaire. Q)uant à la Prusse, à l'Autriche et à l'émigration, pouvait-on croire un seul instant qu'elles n'aimassent pas mieux avoir affaire à une cour perfide, à des mandataires faibles ou corrompus, qu'à une Convention sortie des entrailles mêmes du peuple, ei digne des circonstances formidables qui l'auraient créée? — Est-ce que tout cela, est-ce que tous ces raisonnem-cnts de Robespierre ne vont pas recevoir de l'avenir une consécration éclatante ?

On se rappelle avec quelle persistance, avec quelle louable obstination, avec quelle énergie, du temps de la Constituante, il avait, à vingt reprises différentes, combattu la division absurde de la nation en citoyens actifs et citoyens passifs, servum pecus. Aujourd'hui encore, il y a des gens faisant profession d'aimer la Révolution, et qui n'hésitent pas à condamner le suffrage universel. Tristes libéraux, tristes démocrates que ceux qui prétendent fonder la liberté sur le régime des inégalités politiques, et oseraient prendre la responsabilité de partager de nouveau le pays en catégories distinctes. Robespierre ne manqua pas de saisir l'occasion de réclamer la destruction d'un privilège inique. Pouvait-on choisir un moment plus favorable pour intéresser tous les citoyens à la conservation et à la gloire de la patrie que celui où elle courait les plus grands dangers? C'était là le cas de rendre le droit de cité à tous ceux qu'en avait injustement dépouillés la première législature, s'écriait Robespierre. « Expiez donc ce crime de lèse-nation et de lèse-humanité, en effaçant ces distinctions injurieuses, qui mesurent les vertus et les droits de l'homme sur la quotité des impositions. Que tous les Français domiciliés dans l'arrondissement de chaque assemblée primaire depuis un temps assez considérable pour déterminer le domicile, tel que celui d'un an, soient admis à y voter; que tous les citoyens soient éligibles à tous les emplois publics, aux termes des articles les plus sacrés de la constitution même, sans autre privilège que celui des vertus et des talents. Par cette seule disposition, vous soutenez, vous ranimez le patriotisme et l'énergie du peuple; vous multipliez à l'infini les ressources de la patrie; vous anéantissez l'influence de l'aristocratie et de l'intrigue, et vous prépa-

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rez une véritable Convention nationale, la seule légitime, la seule complète que la France aura jamais vue. »

Les Français assemblés, continuait Robespierre, avaient charge d'assurer pour toujours la liberté, le bonheur de leur pays et de l'univers ; car jamais dans son cœur il ne séparait l'humanité, le monde, de la patrie oii il avait commencé de vivre. Comme, en définitive, la constitution actuelle était une des meilleures qui fussent sorties de la main des hommes, la réforme de certains articles, de certaines lois contraires à la Déclaration des droits, lui semblait suffisante pour arriver au résultat désiré. Enlever d'une part au pouvoir exécutif des prérogatives trop étendue?, et diminuer dans une large mesure les moyens de corruption dont on l'avait doté ; de l'autrp, subordonner la puissance législative à la nation, de façon que jamais les mandataires du peuple ne se missent au-dessus du souverain, telles étaient, selon lui, les modifications principales à apporter au système constitutionnel. Ici encore on peut admirer le soin avec lequel il veut qu'on s'attache à préserver la nation d3 la tyrannie de ses représentants mêmes. Sachant, par l'étude et p'ir l'expérience de trois ans de révolution, combien les hommes, en général, mettent leur intérêt personnel au-dessus de l'intérêt public quand ils peuvent le faire impunément, il voulait qu'à certaines époques déterminées et assez rapprochées, le peuple pût examiner dans ses comices la conduite de ses mandataires, ou tout au moins révoquer, suivant des règles établies, ceux qui auraient abusé de sa confiance. Il voulait surtout qu'aucune puissance ne pût se permettre d'interdire à la nation d^xprimer ses vœux sur tout ce qui intéressait le bonheur public. Une des conséquences immédiates de ces principes était le renouvellement de tous les directoires, tribunaux, fonctionnaires publics secrètement ligués avec la cour et soupirant après le retour du despotisme. Robespierre ne se trompait pas en attribuant la crise présente au mauvais vouloir de la plupart des délégués du peuple, à leur alliance avec les ennemis de la révolution. Ne l'oublions pas, cette Révolution, si débonnaire à l'origine, avait, par une rare iinprudence, placé à la tête de presque toutes les administrations, des tribunaux et de tous les états-majors, des hommes attachés à l'ancien régime par leurs intérêts, par leurs familles, et dont la conversion de fraîche date aux idées du jour ne devait pas être de longue durée.

A la voix toute-puissante de la nation, on verrait, il n'en doutait paSj s'évanouir l'audace des généiaux perfides, et l'armée, dégagée des chaînes qui l'attachaient à la noblesse comme un corps vivant à un cadavre, unie au peuple, s'élancer, sous des chefs patriotes, à la conquête de la liberté. Il ne se dissimulait pas d'ailleurs

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]( i difficultés de tous genres avec lesquelles serait aux prises une nation tourmentée par la guerre étrangère, menacée par la guerre civile et placée par conséquent entre les mesures qu'exigeait sa sûreté extérieure et celles que lui prescrivait le maintien de sa liberté. Quel peuple s'était jamais trouvé dans une situation semblable à celle du peuple français? Il avait fait une révolution; et un gouvernement, mélange monstrueux de l'ancien et du nouveau régime^ cherchait à le punir de celte révolution même, et se servait contre lui de toutes les armes de l'intrigue, de la corruption et de l'autorité dont il était dépositaire. La nation française voyait sa cause désertée, comme si le crime et la tyrannie pouvaient seuls trouver des appuis sur la terre ; mais loin de désespérer, Robespierre s'écriait : « Ainsi abandonnés, que dis-je? proscrits par le gouvernement nouveau, il faut que nous trouvions toutes nos ressources dans nous-mêmes. Il faut que nous nous élevions à tous les prodiges que l'amour de la liberté peut enfanter. A notre sort est attaché celui de toutes les nations; et nous avons à lutter contre toutes les puissances physiques et morales qui les ont opprimées jusqu'à ce moment; nous avons à lutter contre les traîtres nombreux et redoutables qui vivent au milieu de nous, et contre nous-mêmes. Il faut que le peuple français soutienne le poids du monde, et qu'il dompte, en même temps, tous les monstres qui le désolent. Il faut qu'il soit parmi les peuples ce qu'Hercule fut parmi les héros. Oui, je l'aidéjà dit dans plusieurs circonstances, et je le répète encore en ce moment, il ne nous reste qu'une alternative, ou de périr et d'ensevelir avec nous la liberté du genre humain, ou de déployer de grandes vertus et de nous résoudre à de grands sacrifices. » Était-il possible de parler à un peuple un langage plus digne, plus ferme, plus viril et plus à la hauteur de la situation formidable oij l'on était arrivé ?

L'Assemblée constituante s'était honorée jadis lorsqu'à la voix de Robespierre elle avait fermé à ses membres l'accès du ministère et des places dont le pouvoir exécutif disposait, et décrété leur non-rééligibilité à la prochaine législature. Cette disposition, bien exécutée, eût, suivant Maximilien, épargné à la France bien des maux et bien des crimes. Il regrettait que certains membres de l'Assemblée actuelle eussent éludé la première de ces lois en portant leurs créatures au ministère et en sacrifiant à un vil intérêt les mesures et les principes capables de sauver l'État. Celte allusion à la conduite de Brissot et à celle de ses amis ranima dans le cœur des Girondins une haine mal étouffée et de plus vives colères. Ils se sentirent d'autant plus froissés qu'à celte heure même ils subordonnaient les des-

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tinées de la France à la satisfaction de leur ambition (1). Terribles seront leurs fureurs. Mais Robespierre avait trop de droiture et d'inflexibilité pour calculer les ressentiments amers et les calomnies nouvelles auxquels l'exposait la divulgation d'une vérité importante à ses yeux. Il termina donc l'imposant discours dont nous venons de rendre compte, en renouvelant, pour ainsi dire, la proposition faite par lui, l'année précédente, au sein de l'Assemblée constituante : il invita l'Assemblée actuelle à s'honorer comme sa devancière en excluant ses membres de la prochaine Convention nationale, et à laisser à d'autres le soin de bâtir le temple de la liberté. Par ce grand exemple de désintéressement, elle eût repoussé bien loin ces soupçons d'intrigues et de faction que ses ennemis s'étaient efforcés de propager contre elle, sans, pour cela, priver la patrie du zèle et du dévouement de ses liiembres, car ils pourraient la servir encore comme simples citoyens ou dans les emplois dont la plupart d'entre eux étaient actuellement revêtus. Mais les Girondins se montrèrent sourds à cette invitation ; s'ils aimaient la patrie, ils aimaient aussi le pouvoir, le crédit dont sont environnés les mandataires du peuple ; et peu d'entre eux pouvaient dire comme Robespierre en descendant de la tribune : c Que nous faut-il de plus que le bonheur et la liberté de notre pays? »

Ce discours, écouté avec un religieux silence, produisit un immense effet ; la société en vota unanimement l'impression. Impossible de se montrer plus net, plus affirmatif, de proposer des mesures plus radicales. En résumé, que demandait Robespierre? la déchéance d'abord; puis, afin que le pays ne tombât point dans l'anarchie, la convocation des assemblées primaires et l'élection d'une Convention nationale par le suffrage universel. Quant aux moyens, il est aisé de voir qu'il a perdu l'espérance qu'on pût les subordonner aux formes légales. Il faut que l'État soit sauvé, coûte que coûte, tel est son thème. « Il n'y a d'inconstitutionnel que ce qui tend à sa ruine (2). :» Non, Robespierre ne figura pas au cabaret du Soleil-d'Or avec les principaux moteurs

(1) L'extrait suivant cluue lettre de Brissot à madame Roland peut donner une idée du ton que prenait ce chef de la Gironde avec les ministres nommés par son influence. « ... Je serai libre samedi et aux ordres de madame Roland. Je lui envoie pour son mari et pour Lanthenas une liste de patriotes à placer; car il doit toujours avoir une pareille liste sous les yeux... Tout aux amis... {Papiers trouvés chez Roland. Voyez Histoire parlementaire, t. XXVIII, p. 99). Brival, dans son rapport à la Convention sur les papiers trouvés chez Roland, n'a pas manqué d'insister sur cette lettre (p. 12 du rapport : Camille Desmoulins a donné cette lettre comme ayant été adressée au ministre Roland personnellement ; mais c'est là un fait de la légèreté de Camille. (Voyez Histoire des Brissotiiis, p. 36).

(2) Cet immense discours est résumé en douze ligues par le Journal des débats et de la correspondance, numéro 210. Il parut dans le numéro 11 du Dcfense'j.r de la Consti-

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