LIVRE VIII. — SINGULIÈRE CONDUITE D ISNARD El DE BRISSOT
d'insurrection qui bientôt allaient entraîner les masses populaires à l'assaut des Tuileries ; mais il fit mieux, il mena les idées au combat, ci, gardien jaloux des principes décrétés en 1789, il chercha, avant tout, à empêcher la Révolution d'aboutir à la dictature ou à l'anarchie.
Le discours de Robespierre causa aux Girondins une irritation profonde. Par une conduite assez semblable à celle des Feuillants, ils venaient de fonder, en dehors de la société des Jacobins, oh ils se sentaient décidément impuissants à dominer, le club de la Réunion. Dans la soirée du 30 juillet, on vint leur rendre compte du discours prononcé la veille par Robespierre à la tribune de la société des Amis de la Constitution, discours qui dérangeait singulièrement leurs calculs. Aussitôt l'impétueux Isnard, prenant la parole, s'engagea, par une sorte de serraentjà dénoncer non-seulement Robespierre mais encore Anthoine qui avait exposé les mêmes doctrines, et à faire tout ce qui dépendrait de lui pour les envoyer devant la cour d'Orléans. Brissot monta ensuite à la tribune, renchérit sur ces engagements et ces menaces. Était -il pos-
tution, p. 518 à 548. On le trouve dans VHistoire parlementaire, t. XVI, p. 220.
Il est curieux maintenant de voir comment il a été apprécié par M. Michelet . Robespierre, selon le célèbre historien, « ne savait rien dire autre chose sinon qu'il fallait convoquer des assemblées primaires qui éliraient des électeurs, et ceux-ci éliraient une Convention, pour que, cette assemblée légalement autorisée, on pût réformer la constitution. » D'abord il est tout à fait inexact de dire que Robespierre voulait le suffrage à deux degrés. D'un passage que nous avons cité il résulte, an contraire, qu'il aurait voulu voir la Convention sortir du suffrage universel, et le 1" août il demanda, formellement cette fois, que les membres de la Convention fussent nommés directement par les assemblées primaires ; ce ne fut certes pas sa faute si l'Assemblée législative en décida autrement. Ensuite M. Michelet omet complètement de dire que Robespierre demandait préalablement la déchéance et le salut de l'État, par quelque moyen que ce fût. Au reste, les événements, ceci est à remarquer, suivirent à peu près la marche indiquée par Robespierre. Mais avec la façon de procéder de M. Michelet, on arrive facilement à conclure que « une médecine tellement expectante eût eu l'effet naturel de laisser mourir le malade, i) {Histoire de la Révolution, t. 3, p. 523). Quant à la conduite de la Gironde en ces graves circonstances, M. Michelet l'enveloppe d'un silence prudent. « Elle hésita, » dit-il négligemment (p. 537) ; mais il se garde bien d'exposer les motifs réels, sérieux qui la firent hésiter, et surtout de parler de l'incroyable sortie de Brissot contre les républicains. En revanche il s'extasie sur Danton, et le loue fort d'avoir, aux Cordeliers, appelé les citoyens actifs aussi bien que passifs à défendre la constitution. Robespierre, lui, détruisait toute espèce de distinction; c'était mieux. Mais M. Michelet n'en dit mot. 0 Muse sévère de l'histoire, estrce là ta justice ? est-ce là ton impartialité ?
sible de se laisser entraîner plus loin par des haines personnelles, et n'y avait-il pas quelque chose de criminel à comploter, à pareille heure, de traduire devant la haute cour d'Orléans deux citoyens d'un patriotisme si éprouvé? Le député Dubois de Bellegarde assistait à cette séance ; il se leva indigné, protesta hautement, déchira sa carte d'entrée, et sortit en déclarant qu'il ne remettrait plus les pieds dans cette société (l).
Ces faits, révélés le surlendemain, 1" août, au club des Jacobins par Desfieux et par Merlin (de Thionville), y causèrent la plus vive sensation. Merlin affirma tenir de Monteau (du Gers) et de Ruamps que les rôles avaient été distribués pour faire mettre en état d'accusation Robespierre et Anthoine, et qu'Isnard et Brissot s'étaient chargés de demander le décret d'accusation à l'Assemblée nationale, en se fondant sur ce que ces deux citoyens avaient, par leurs discours, provoqué à la déchéance du roi, mesure dont Merlin se déclara aussi le partisan. Un troisième membre attesta la vérité de ces faits, et, accusant Brissot de trahison, il réclama la radiation de son nom sur les registres de la société.
Robespierre présidait. Intéressé personnellement dans la discussion, et sentant qu'il ne pouvait lui-même mettre aux voix cette proposition, il quitta le fauteuil où il fut remplacé par le premier secrétaire. Anthoine, irrité, s'éleva avec une violence extrême contre Brissot. Il lui reprocha, en prenant la France entière pour témoin, d'avoir fait déclarer la guerre avant qu'on fût prêt à la soutenir ; d'avoir constamment persécuté les patriotes .et détaché Vergniaud de leur parti ; de tromper le peuple enfin en cherchant à lui persuader que tous les dangers de la patrie s'évanouiraient subitement si l'on rappelait au ministère Roland, Clavière et Servan, et il appuya la motion de le rayer de la liste des Jacobins. Aux ridicules menaces d'Isnard et de Brissot, Robespierre aima mieux opposer le dédain le plus absolu ; il réclama l'ordre du jour, puis proposa à la société de nouvelles mesures propres, selon lui, à sauver le pays. Insistant sur la nécessité de la convocation d'une Convention nationale, il demanda cette fois trèsnettement, très-catégoriquement que les membres de cette Convention fussent nommés directement par les assemblées primaires, et qu'ils ne pussent être choisis ni parmi les membres de l'Assemblée constituante, ni parmi ceux de la seconde législature. Dans son précédent
(1) Vojezlermméio 2i2 an Journal des débats et de la correspondance de la Société. Séauce du i'^' août où ces faits furent attestés par Desfieux, Merlin (de Thionville), ei un troisième membre qui n'est pas nommé. Voyez aussi la déposition de Chabot dans le procès des Girondins. {Histoire parlementaire, t. XXX, p. 43.)